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REVUE
DE PARIS.
REYUE
SECONDE EDITION.
5036 ANNÉE. — TOME 3">e.
DUMONT, LIBRAIRE
nUE DU PERSIL, 11" 12.
1833.
HOLBEIN.
Plus on va , et plus ou s'aperçoit combien sont fausses les
iiîées générales que nous avons presque tous sur la gloire des
hommes. Notre éducation a été faussée sur ce point comme
sur beaucoup d'autres. La gloire , telle que l'entendent les his-
toriens et les poètes, est placée si haut que toujours, quand
on nousparle de gloire , nous sommes tentés de relever la tête ,
de nous redresser sur la pointe des pieds, et de regarder au-
dessus de nous pour la voir, cette gloire, entourée d'une
auréole resplendissante. Partout, dans notre éducation morale,
ce ne sont que rois, et guerriers, et ministres, ou tout au
moins poètes illustres, montés sur une grande misère, car il
faut que tous les grands hommes soient montés sur quelque
chose ; ou , s'ils ne sont pas tout-à-fait des héros , ce sont tout
au moins des philosophes suivis duneécole nombreuse, morts
pour soutenir leur principe, comme Socrate, ou bien assis,
comme Platon , sur le cap Simium. Nos livres d'éduciition et
de morale sont tous ainsi faits ; ils ne s'occupent que des som-
mités sociales ; ils n'en veulent qu'aux très-grands et à la gloire
parée , qu'elle soit parée d'un manteau brodé ou d'une gue-
nille. Quant à la gloire de plain-pied , à la gloire qui est de
niveau avec tout le monde, à la gloire bourgeoise, à laquelle
on peut donner familièrement la main , avec laquelle on peut
s'asseoir à table et trinquer familièrement, il n'en est pas dit
un mot dans les livres. Les livres n'aiment , en général , que la
gloire grecque, romaine , italienne , française. Quant à la gloii c
hollandaise , si je puis parler ainsi, personne ne s'en est occupé
encore. C'est si peu de chose , en elfet, la gloire bourgeoise!
cela est si peu important, un homme en simple habit comme
3 X
6 RKVIIE DE PARIS.
tout le monde ! Si Lieu que nous autres , qui avons été élevés
dans ces préjugés cruels , noussonuTies toulébahis et toutëton-
nés quaud nous venons à nous rencontrer pour la première fois
en présence de ces hautes illustrations parties du peuple, qui
sont restées peuple toute leur vie, même à la cour, et qui ne
sont sorti(!s du ])euple ni par excès de misère ni par excès de
fortune. Ce qu'il y a de mieux à faire en pareille occurrence,
c'est de reconnaître et de saluer la gloire partout où elle se
trouve, comme on salue une reine jeune et belle, quel que
soit son vêtement ou sa demeure. D'ailleurs , une fois revenu
de votre première surprise , vous verrez combien on se trouve
heureux de découvrir un mérite caché , de s'agenouiller devant
nne gloire inconnue. C'est là une révélation d'un genre tout
nouveau , dont il est beau d'être le pontife, dont il est beau
même d'être le martyr. On trouve à exhumer les grands noms
je ne sais quels secrets contentemens (jui compensent, et au-
delà , toutes les peines que cette exhumation vous donne. On
est fier de cet acte de justice ,on est heureux de faire connais-
sance, le premier , avec ce grand homme qui fait avec vous ses
jnemiers pas dans la renommée. D'ailleurs il vous a bientôt
rendu protection pour jjrotection ; s'il s'appuie sur votre bras
un instant , l'instant d'après , il vous abrite sous son large man-
teau , une fois qu'il a marché.
Voilà ce qui m'est arrivé en écriv;mt la vie d'Albert Durer,
le fils de lorfévre , le petit-fils du marchand de bœufs. Je me
suis trouvé tellement ému et intéressé au simjile récit de ce
grand artiste , si ingénieux et si bonhomme , que plus d'une
fuis l'ai pleuré d";idmiratioa en lisant ces lignes si naïves. Au-
jourd'hui monhéros n'a plus le même nom , n'a plus la même
vie 5 mais c'est toujours un grand artiste et un grand artiste
du même temps. 11 ne s'agit jilus du pauvre graveur dont la
femme faisait la lessive , mais d'un peintre qui fut riche un
instantet un instant grand seigneur, et qui est mort on ne sait
où. Allons donc ;i Holbein, après avoir passé [)ar la pauvre
maison d'Albert Durer; seulement, après avoir lu à propos
d Holbein une histoire si complète qu'elle ressemble à un jour-
nal , vous allez lire cette fois une biographie si extraordinaire
qu'elle ressemble à un roman. Biographie ou roman, j'aurai
été véridiqup autant qu'on peut l'être ([uand on a grande envie
LITTKRATURE. 7
(l'être vrai , et qu'on n'a pas besoin d'autre chose pour inté-
resser.
Holbcin naquit à Aii<jsbourg , en 1 498 , cette grande époque
d'émancipation dans tous les genres. Le jière d'Holbein était
un peintre , car , à cette époque où les liens de l'autorité étaient
encore dans toute leur force , quoique bien près d'être rom-
pus, nous trouvons presque toujours le fils obéissant à la pro-
fession du père, et devenant grand homme ou grand artiste,
quand il ne peut faire autrement. Comme aussi vous trouverez
toujours, en remontant au berceau de ces hommes à part , des
émigrations lointaines, des exils volontaires , des déplaccmens
continus, indices certains d'un malaise général ou d'une anic
inquiète. Holbein voyagea de bonne heure ; il fut transporté
de la ville d'Augsbourg à Bûle , en pleine Suisse , et c'est là
qu'il étudia la peinture , en même temps que ses deux frères,
Ambroiseet Bruno. Les trois frères Holbein avaient pour maî-
tres leur père d'abord et ensuite leur oncle Sigismond, artiste
habile et ingénieux. Sigismond Holbein , oncle de Hens. n'é-
tait cependant qu'un orfèvre; mais il était dessinateur habile
et graveur distingué; il gravait également bien sur le cuivre,
sur le l)ois et sur le fer. Aujourd'liui encore les amateurs les
plus exercés confondent ses gravures avec celles de son illus-
tre neveu. Entre autres débatn, on n'a pas encore décidé le-
quel des deux , le neveu ou l'oncle, a gravé l'alphabet orné de
vignettes tirées delà Bible. En bonne justice et dans le doute
on devrait laisser cet alphabet à Sigismond Holbein; son neveu
en a si peu besoin !
Holbein n'eut pas d'autre maître que son père, artiste mé-
diocre, et son oncle , dessinateur spirituel et graveur habile ;
Holbein à lui seul fit le reste. C'est extraordinaire cela ; un en-
fant perdu au milieu de la Suisse qui devine toutes les ressour-
ces du dessin et de la couleur ! Un peintre de ce temps-là , et
un si grand peintre, qui ne perd pas de vue les montagnes
chargées de neige , et qui est grand peintre sans faire le voyage
d'Italie ! L'Italie , en eft'et , c'est la terre promise do l'artiste ,
c'est son école, c'est son modèle, c'est sa vie. C'est là-
bas , sous ce ciel bleu , sous ce soleil éclatant et chaud, sur
cette terre chargée de chefs-d'œuvre ; c'est là-bas , au mi-
lieu de ces passions qui bouillonnent, de ces nations qui se
8 REVUE DE PARIS.
cioisciil, (le ces héros qui sont entrés vainqueurs à Rome,
vaiiiqneiiis piir les armes , et qui en sortent vaincus par une force
sujiérieure; c'est-Ià bas, dans ce beau point de vue, que se
trouve l'art. Holbein n'alla pas en Italie ; il travailla tout seul ,
livré à ses propres inspirations et trouvant des modèles dans
son ame. Encore enfant , il attirait déjà l'attention des bonnes
jjensdela ville de Bàlc. A quatorze ans il s'était acquis l'admi-
ration de la foule. Ses dessins étaient recliercliés , on lui de-
mandait déjà des portraits; il avait fait déjà le portrait de son
jière et celui de son oncle d'une vérité frappante. En un
mot , le succès du jeune artiste fut si f;rand qu'à l'âge de
quinze ans on confia à sa peinture la façade d'une très-honora-
ble maison d'un bourgeois de Bâle , qui se risqua à la fau'e
peindre par Holbein.
Vous allez peut-être sourire; mais c'élait la mode alors. Dans
ce temps-là où. Dieu merci, les grands peintres ne manquaient
pas , où la ])einture était en honneur dans toute l'Europe
conmie une gloire à part et tnut italienne, c'était cependant
l'usage d'exposer sur les façades des principaux de la ville les
])remières compositions des jeunes peintres qui voulaient se
faire connaître. Un grand tableau était ainsi composé sous les
regards de toute une ville ; la ville jugeait ou criti([uait ; puis ,
tpiand tout était dit , la pluie et le vent et l'hiver effaçaient le
tableau , ce qui n'était pas toujours un grand dommage. Hol-
l)ein monta donc, lui aussi, sur l'éclinfaud du barbouil'eur
d'enseignes ; il exposa ses premières idées en plein air, elles
Suisses arrivaient autour de lui , admirant ce qu'il faisait pour
eux et ce qui devait être perdu pour nous. C'est ainsi qu'ont
été exécutées deux grandes compositions, qui firent à juste
titre l'admiration de leur époque , une Danse de paysans , au
coin du marché de Bâle , et sur le toit de planches qui recou-
vrait le pont, la Danse des morts. On n'a conservé de la Danse
des morts que quelques gravures incomplètes, et cependant les
faibles souvenirs de ce chef-d'œuvre ont eu sur la peinture une
influence immense qui se fait encore sentir de nos jours. A la
mérité, c'étaient do singuliers bourgeois que les bourgeois de
Bâle, qui avaient do pareilles expositions au coin de leurs
bornes , et ils auraient bien pu dire , en voyant le Louvre , ce
que disait ce Gascon du bon temps des Gascons : foUà qui
LITTIÎRATURE. 9
rrsseinhle à la façade île la maison de mon père. Aiiriez-
vous jamais cru que de véritables Suisses aient poussé à ce
poinl-la Tamour et en même (emps le luxe dans les arts ?]\Iai-.
il est bien avéré que de nos jours nous ne savons pas un mot de
1 histoire.
Quand il eut fait ses preuves sur les murs des maisons bour-
geoises et sur les planches des ponts , et avec le visage de son
père et de son oncle , Holbein fut enfin admis à d'autres preu-
ves plus honorables. De la façade des maisons il passa dans les
nppartcmens; les bourgeois et leurs femmes lui conflèrent leurs
visages; voilà comment il a jefé à Cale une grande quantité de
portraits , de tableaux d'histoire et de dessins originaux. Tout
ce que Holbein a fait dans ce temps-là est admirable; c'était
une facilité merveilleuse, même pour cette époque où la fécon-
dité était un des caractères du talent. Parmi les dessins d'Hol-
bein , les plus beaux sont tirés de la passion. Rien n'est beau
comme la Passion d'Holbein; c'est une suite de dessins d'une
perfection achevée ; ils forment à eux seuls une galerie que l'on
«piitte toujours avec regret, et dans laquelle , après de longues
réflexions, on découvre toujours des beautés nouvelles. Ici
s'arrête la nomenclature des chefs-d'œuvre de notre Holbein
avant son départ de l.i Suisse. Ici commence sa vie véritable ,
sa vie de roman et d'aventures , quand il devint grand seigneur
à Londres, sous Henri VllI. comme les peintres ses égaux
devenaient grands seigneurs en Italie, sous les Médicis.
Holbein était marié. Un jour que sa feinme était venue le
troubler dans son travail , par une de ces insupportables tra-
casseries féminines qui ont jeté tant d'hommes de talent dans
le célibat le plus triste, comme dans un port tranquille, un
homme entra chez Holbein , et , le voyant si triste et si affligé,
et l'ame dans ce grand désordre : — Qu'avez-vous donc, lui
dit-il , mon cher Hens ?
— Hélas! dit Holbein , vous me voyez le plus malheureux
des hommes. Ma femme est acariâtre et méchante ; elle est
sans cesse à mes côtés , me fatiguant de sou oisiveté et de sa
mauvaise humeur. C'est un louid et cruel fardeau que j'ai là.
Mon Dieu! quelle différence entre cette femme et la femme
que j'ai cru épouser! Avant ses noces , c'était une jeune fille
folâtre et rieuse, agaçante, et vive, et tremblante, pendue à
10 REVUE DE PARIS.
mon chevalet toujours, toujours prête à me servir de modèle
quand je peignais mes anges, une véritable beauté des mon-
tagnes , bl;;nche , et ferme , et éclatante ! Je l'ai épousée , il y
a de cela dix-huit mois . vienne le lundi de Pâques.
— Et à présent, reprit l'ami de Holbeiii , à présent voulez-
vous que je vous dise ce qu'elle est , votre femme , Holbeiii ?
(l'est une acariâtre et volontaire maîtresse ; c'est un démon à
votre chevet le soir, un réveil-matin bruyant et disgracieux ;
c'est un démon continuel qui vous opprime , j)auvre Hens. A
présent , elle n'est plus belle pour toi ; elle ne songe même plus
à être belle • elle n'est plus parée que pour les autres : chez
loi elle est négligée , triste, grondeuse •, elle ne croit plus à
toi ni à ton art ; elle s'interpose entre toi et le soleil quand tu
veux peindre , entre toi et le repos quand tu veux dormir, en-
tre toi et le plaisir quand tu veux te livrer à tes folles boufifées
de joie. A présent, et c'est la chose fatigante , cette femme
t'apparaît toujours comme un triste point d'interrogation tou-
jours dressé devant toi j elle veut sîivoir la caiise des moindres
mouvemens de (ou ame , pourquoi tu es triste, pourquoi tu es
2;ai , pourquoi tu n'es ni gai ni triste, secrets que tu ne sais
jias toi-même. Ah ! pauvre homme , pauvre homme que tu es !
Tu es un homme perdu , mon Holbein.
— C'est bien vrai cela , dit Holbein. Quelle triste destinée .'
avoir tant de couleur et d'idées! avoir un si grand besoin de pro-
duire! une immense envie de liberté, de bonheur , de plaisir,
et se trouver marié pour toujours! c'est bien malheureux cela!
Et il se promenait de long en large. Son ami le regardait avec
un sourire singulièrement fin et moqueur ; cet homme était
dune taille médiocre , dune physionomie très-indécise , entre
la malice et la bonhomie ; physionomie aux mille nuances,
qui savait dire tout ce qu'elle voulait sans s'expliquer jamais ;
cet lionnne était une puissance , cet homme s'appelait tout
sinqilement Erasme.
11 abandonna ainsi son ami Holbein à sa mauvaise humeur <
il aurait craint de Taflaiblir en la dérangeant. Holbein se pro-
menait, considérant sous toutes ses faces sa position miséra-
ble ; la faiblesse de son ame, la volonté énergique de sa
femme ; plus il se débattait dans cet abîme , et moins il trou-
vait d'issue pour en sortir.
LITTÉRATURK. 11
— As-tu connu Albert Durer? dit Érasme.
— Un grand artiste, reprit Ifolbein.
— Oui, dit l'autre, un grand artiste, simple, neuf, mer-
veilleux, admiré , dit-on, le roi de son art, travaillant nuit et
jour pour vivre, et qui est mort battu par sa femme, lui , le
iicbîe Albert Durer.
Ilolbein leva les mains au ciel en poussant un soupir.
Erasme reprit , et , comme s'il se parlait à lui-même : — Oh !
malheureux! malheureux Albert! toute sa vie tourmenté! en
proie toute sa vie à cette mégère ! Elle aussi, avant les noces,
elle avait été bonne, et svelte et jolie ; mais après les noces
elle est devenue disgracieuse et méchante ; voilà ce que de-
viendra ta femme bientôt ; prépare donc tes deux joues, pau-
vre Ilolbein.
Je n'ai pas la fin de cette conversation étrange, dans la-
quelle Erasme eut besoin d'appeler à son aide toule sa logi-
que, tous ses sarcasmes, et qui plus est tout son sophisme ,
pour persuader à cet ami malheureux qu'il eût tout de suite
à briser cette chaîne , à quitter ce despote , à se faire libre et
heureux ; il fallut combattre long-temps l'incertitude d'Hol-
bein. Quitter sa femme! c'était là une iiction bien étrange
pour ce siècle, une action incroyable. S:irtirdela patrie, aller
au loin , loin du foyer domestique . se faire jeune homme une
seconde fois! Et puis, où aller? en quel lieu ? Qui empêchera
sa femme de le rejoindre? n'ira-t-elle pas le deviner en Hol-
lande ou en Italie? Holbein , songeant à tant de dangers , était
prêt à reprendre ses fers.
Mais Erasme avait une de ces volontés qui ne s'efiVaient pas
de peu. Erasme , ce petit être que vous soyeî se glisser si haut
avec tantdesprit et une patience si belle, est peut-être la vo-
lonté la plus belle du seizième siècle ; bien entendu que nous
ne parlons pas de Luther. Erasme a fait tout ce qu'il a voulu ;
il a été l'ami des puissances les plus opposées , il a conservé sa
neutralité au milieu de tant d'opinions , de guerres et de con-
flits de tout genre qui ont remué llinmanité dans sa hase. Il a
été tout ce que pouvait être nu homme dans ce temps-là sans
être esclave; il a été moine , artiste et grand seigneur ; il a été
tout cela en même temps, tout cela si bien mêlé, si bien lié,
formant si bien un seul et même tout, qu'il eût été inqiossible
12 REVUE DE PARIS.
lie fltîfinir Erasme. Voilà riiomme ([ui le premier devina le gé-
nie d'Holbein , voilà Ihoinme qui eut pitié de lui le premier ,
voilà riionime qui Tarracha , malgré lui-même, à sa femme,
à Tobscurité et à la misère , pour l'envoyer être tout-puissant
et très-heureux à la cour du souverain le plus despotique et le
plus cruel de l'univers.
11 fallut donc bien qu'Holbein , maîtrisé par cette volonté
toute puissante, finît par obéir. Hoibein obéit donc, et résolut
donc de quitter sa femme et son pays ; mais où aller? et quand
Erasme lui parla de l'Angleterre, le grand peintre recula d'un
pas; il se figurait l'Angleterre comme un pays au-delà du
monde , inculte, sauvage , ennemi de tout ce qui ressemblait à
l'art j et puis quel ciel? mais Erasme l'ordonnait, il fallut par-
tir , il partit.
Il partit , n'emportant avec lui que deux choses : une lettre
d'Erasme, et le portrait d'Erasme, qu'il avait fait avant de
partir.
Cette lettre était adressée au chancelier d'Angleterre Tho-
mas Morus, cet homme qui eut le bonheur de mourir d'une
belle mort, ce rêveur dont l'utoiiie précède d'un siècle le
Téléinaque de Fénélon. C'était alors un des plus grands sei-
gneurs du monde , le confident et l'ami de Henri VIII , un des
chefs de celle nation anglaise qui se préparait au règne d'Eli-
sabeth et aux glandes révolutions qui l'ont suivi. Je me suis pro-
curé , à grand'peine , la lettre d'Erasme à son illustre ami ,
elle est écrite en beau style latin ; en voici une traduction aussi
fidèle que j'ai pu la faire , mais , malgré tous mes efforts , j'iii
bien peur que toutes les grâces du modèle n'aient disparu dans
ma version.
« Erasme de Rotterdam à S. E. Thomas Morus , grand
chancelier d'Angleterre , salut.
11 II y a long-teînps , monsiMgiieur , que votre humble ami
Erasme de [ioiturdam n'a reeu de vos nouvelles que jiar l'active
renommée, qui parle de vous à tant de titres, comme éloquent ,
comme homme d'affaire, connue homme de style, comme
ami d'un roi qui n'est pas des derniers de la chrétienté; mal-
gré vos honorables encouragemens , j'aurais eu peur, en
mettant trctp souvent mes indignes lettres sous vos yeux ,
de vous dislraircî cle ces hautes pensées auxquelles est at-
I.ITTKRATURE. ]3
facile le soit d'un |;eiiple ; pardonnez-moi donc de vous
avoir offert ii.es respecls moins souvent que vous me Paviez
permis.
i> Voici à présent que je vous adresse un grand peintre,
comme vous verrez , il s'appelle Hens Holbein , de la ville de
Bâie. II a fait ici beaucoup de merveilleux portraits ou dessins
d'un caractère tout neuf; c'est un homme de passion , d'origi-
nalilé et d'un travail incroyable. Entre autres choses , il a fait
pour la ville , sur de méchantes planches , que Jupiter protège
tout seul , une espèce de fantasmagorie qui serait fort de votre
goût, monseigneur, ou je me trompe fort; on y voit une
grande confusion de inorls qui s'ébattent aussi joyeusement
et aussi gaiement que des chrétiens vivans pourraient le faire.
Cela était sans exemple avant mon ami Hens , et j'ignore où il
a pris ses modèles : il faut qu'il ait assisté au sabbat par un
clair de lune d'hiver,
n Outre son talent , sa patience, sa sobriété, sa parfaite ré-
signation à la Providence , ce pauvre cher Holbein a encore
un grand titre à votre bienveillance , monseigneur j il est marié
à une très-acariâtre et très-méchante femme ; sa résignation
chrétienne a fini là , il n'a pas pu se résoudre à cet enfer , et il
a pris la fuite , obéissant à la Providence : soyez sa providence,
monseigneur.
1) Quant aux nouvelles particulières , j'estime qu'il n'y a
rien de nouveau. Vous avez entendu parler du moine Luther ;
il paraît que ce moine n'est pas si écrasé qu'on le dit tout d'a-
bord ; mais ce sont là de ces sujets de conversation qui vous
brûlent comme le fer en sortant de la fournaise. »
Ainsi vous retrouverez Luther partout et toujours.
Luther, ce moine si peu écrasé, avait cependant été fort
attaqué par Thomas Morus , et surtout par Henri VIII , qui
devint son plus grand appui plus tard; et qui fut le premier
roi du monde à confirmer ses doctrines. N'est-ce pas, je vous
prie, une singulière existence que celle d'Holbein , poussé par
Erasmehors de son pays d'adoption, accueilli en Angleterre par
le chancelier Thomas Morus , et prot -gé par le roi Henri VIII ?
Erasme, Thomas Morus, Henri VIII, Holbein, Luther,
quels héros différens , quel beau roman historique ou non his-
torique on pourrait faire avec ces noms-la !
3 2
14 REVUE DE PARIS.
Puisque nous sommes en sa présence , arrêtons-nous quel-
que peu devant ce terrible Henri VIII; c'est un des hommes
les moins étudiés et les moins compris que nous aient laissés
riiisloire. On sait qu'il a vécu , régné , et qu'il s'est battu con-
curremment avec deux hommes qui ont tiré h eux une grande
partie de la renommé contemporaine, François I^'' de France
et Charles-Quint d'Espagne, ce qui était déjà trop pour que
l'attention du monde y pût suffire. Henri VIII a été tellement
entouré de sang , et de quel sang ! du sang de ses femmes versé
par le bourreau , qu'on a eu bien de la peine , ou même de la
répugnance , à le regarder en face. L'attention des peuples
s'est bien mieux arrangée des exploits héroïques de ce fou
couronné , si spirituel et si brave , François P'', ou bien encore
sur la vie si grande et si habile de ce grand empereur Charles-
Quint : voilà ce qui a nui à l'effet de Henri VIII. Mais il n'en
est pas moins vrai que c'est là une physionomie d'un intérêt
puissant. Voyez-le, je vous prie, succédant à son père avare
et tout puissant, qui lui laisse une grande couronne, une
grande fortune et un peuple fatigué de bénir le feu roi et qui ne
demande pas mieux que de bénir le roi qui va venir. Tout va
bien pour le jeune monanjue anglais. Il commence , comme
ont commencé tous les bons rois d'Angleterre avant lui , par
faire une invasion dans le royaume de France. De retour de
France, où il a v,u François I"', il trouva l'Ecosse pacifiée , il
trouve le parlement soumis à ses moindres ordres , il règne de
près et de loin; un instant il est l'arbitre des destinées de
l'Espagne et de la France ; il tient entre ses mains l'avenir de
la cour de Rome. La réforme qui gronde en Allemagne ne fait
qu'augmenter la puissance de Henri VIII. Il assiste ainsi à la
formation de la politique européenne ; il voit naître ces hautes
questions tant débattues depuis lui, et par tant de révolutions,
sur lesquelles nous nous débattons encore. Puis bientôt ses pas-
sions personnelles l'agitent autant que les guerres au delioi s ,
luietson royiuinie. Alors connnencela triste etdéplorable suite
de SCS amours légitimes ; alors ses fenunes montent sur l'écha-
faud , aussi fort étonnées de sa colère qu'elles ont été étonnées
de la violence de son amour. La cour, formée à ce caractère
emporté , ne s'étonne de rien. Le peuple fait comme la cour.
Tout vu bien. Peu à peu le pape lui-même se voit exposé à ce
LITTÉRATURE. 13
roiloutable monarque. Un matin , en se réveillant avuc une
nouvelle passiun dans le eœur , le roi sépare violemment le
royaume d'Angleterre de la communion catholi([ue; cjen est
fait, le plus grand eoup est porté à la religion du pape, elle
ne se relèvera pas de ce grand exemple. Bien plus, HenriVIII se
déclare grand pontife ; il réduit à trois le nombre des sacrcmens 5
il renverse les monastères avec plus de fureur que Lulher
lui-même , et Charles-Quint le voyant faire, Charles-Quint
lui-même , qui mourut moine , regrette tout haut de ne pou-
voir plumer lui-même la poule aux œitjs cVov. Et quand une
fois il fut entré un peu avant dans ses propres institutions
religieuses , il les fonda , il les soutint , il les défendit, comme
elles toutes ont été défendues et fondées , par le sang. Il a fait
mourir à lui seul autant de monde, pour le crime de croire ou de
ne pas croire, que l'inquisition même de Philippe II. Il a bou-
leversé ainsi de fond en comble l'esprit de la nation ; il a ouvert
ainsi la porte à ces hérésies religieuses dont le nombre égale les
étoiles du firmament. Il a refait le dogme catholique cinq ou
six fois, avec l'imperturbable sang-froid d'un homme qui est
soutenu par une révélation venue d'en haut. Du reste, rempli
de qualités brillantes , spirituel . généreux , désintéressé , ma-
gnanime ; le jour d'après , injuste, opiniâtre, cruel , avide ,
implacable, amoureux, jaloux et \iolent à outrance. Et
cependant il fut aimé; car il se fit peuple très-souvent, et très-
souvent il allait à la taverne en vrai peuple , portant à la main
un gros bâton ferré , sur lequel il s'appuyait , et qui ressemblait
tout-â-fait à la massue d'Hercule. Il est mort d'une colère
rentrée après avoir ordonné des supplices; il a été pleuré
avec des larmes véritables par son peuple. Tout ce que je
vous dis là serait fort incroyable , si je ne faisais qu'un roman
ordinaire; mais ce que je dis là, c'est de l'histoire, l'his-
toire , le plus vrai , le plus surnaturel et le plus singulier des
romans.
Voilà donc en quelles mains et parmi quel peuple tomba
Holbein. Ilolbein, en arrivant à Londres, se rendit chez le
chancelier Thomas Morus. Le cœur lui battait bien violem-
ment quand il se trouva eu pn'sencc de l'ami de Henri VIII.
Thomas Morus fait dans cette histoire un grand contraste
avec Henri VllI. Homme de sang-froid et d'étude , de cou-
16
REVUE DE PAF.IS.
science cf. de calme , très-verse dans la science des lois , qui
n'était pas une petite science à celle époque, aussi habile
dans les belles-lettres qu'Erasme lui-même, poète et philo-
logue , vivant de peu, aimant à rêver de belles républiques,
])ieii tranquilles, et perfectionnant encore l'idéal, de Platon,
hotiirne éminent^ qui eut tous les goûts élégans d'un grand
-seigneur et toute la pauvreté d'un magistrat intègre et d'un
courtisan qui ne sait pas flatter ; tel était le célèbre chancelier
d'Angleterre Thomas Morus.
Il habitait alors une vaste maison ouverte à tous, et (jui fut
ouverte sur-le-champ au jeune artiste. Thomas Morus reçut
avec empressement le portrait et la lettre; il s'arrêta long-
temps à regarder le portrait , qui nous est resté comme un des
chefs-d'œuvre d'Holbein. A la fin il ouvrit la lettre , il la lut
en souriant, car c'était un homme qui aimait à lire Erasme;
puis, prenant la main d'Holbein :
— Hens Holbein , lui dit-il , soyez le bien-venu en Angle-
terre ; vous êtes ici dans la maison d'un ami. Tout ce que je
puis est à vous, jeune homme; car vous m'avez apporté une
recommandation puissante, le portrait d'Erasme. Restez donc
ici , vivez-y tranquille, et si votre femme vient vous y cher-
cher, eh bien ! nous mentirons une fois , et nous dirons à votre
femme : — Hens Holbein n'est pas ici.
Ainsi parla le chancelier; disant ces mots il releva et em-
brassa Holbein ; et de ce jour il eut dans sa maison un enfant
de plus.
De ce jour aussi Holbein fut heureux et libre; il se voua
tout entier à ses travaux si misérablement interrompus. Il
vivait ainsi caché à tous , prêtant à peine l'oreille aux grands
événemens qui se passaient autour de lui. Holbein n'en voulait
qu'à l'histoire passée, aux actions mémorables d'autrefois,
aux héros tombés glorieusement. Il poursuivait de son mieux,
dans le silence de l'atelier , les idéales perfections dont il était
obsédé sans cesse ; il n'avait jamais été si heureux. La famille
du chancelier était sa famille. Il resta ainsi trois ans, produi-
sant de nombreux tableaux d'histoire et satisfait des suffrages et
des éloges de son illustre ami. Mais ce n'était pas là le compte
de Thomas Morus; il avait trop d'équité dans le cœur pour
vouloir accaparer à son profit cette gloire cachée. Ces trois
LITTERATURE.
17
années furent trois années d'épreuves pour Holbein , mais à la
(in, quand il eut produit les tableaux dignes du fçrand nom
qu'il s'est fait depuis, le chancelier jufpea qu'il était temps de
tirer son peintre de l'obscurité à laquelle il l'avait condamné.
Ce jour-là fut un beau jour dans la vie d'Holbein. Son hôte
attendait un convive ; mais Holbein ne savait pas quel convive
était attendu. Cependant toute la maison est décorée avec
pompe; les serviteurs se hâtent et s'empressent; le chanceliei-
est inquiet , l'intérieur du palais éclate de mille feux ; c'est une
magnificence royale; Morus y perdit ce soir-là une partie de
son patrimoine. L'heure arrive enfin. Alors vous auriez vu
dans la ville de Londres la cour et le roi , marchant à grande
hâte , s'arrêter tout-à-coup à la porte de cette maison ordinai-
rement si modeste. Le chancelier était en bas , présentant la
main à son roi; le roi prit son hôte sous le bras , et ils montè-
rent ensemble l'escalier. Alors Henri fut surpris de l'éclat de
cette maison, lui qui avait vu le camp de drap d'or. Mais ce
qui le surprit le plus, ce fut la collection d'Holbein. A cet
aspect , le roi s'arrêta , étonné et confondu. Il avait à un haut
degré le sentiment des arts , et jamais il n'avait vu réunies tant
de belles peintures. Il allait d'un tableau à l'autre, muet et
transporté ; il les regardait tantôt en courant, tantôt en s'ar-
rêtant ; quelquefois il poussait une exclamation , puis il re-
tombait dans son silence. Il n'y eut jamais d'enchantement pa-
reil. Holbein était dans un coin, attentif aux moindres gestes
du prince. C'était donc là ce terrible Henri VIII ! lui , cet
homme si ravi , si transporté, si occupé d'im artiste! Cepen-
dantle roi ne se lassait pas d'admirer ; surtout , ce qu'il admi-
rait le plus , c'était la grâce des belles dames représentées
dans ces tableaux ; c'était la soie , c'était le velours , c'était
l'hermine de tout ce monde , c'était ce luxe vraiment royal
de broderies , et de manteaux , et de plumes ondoyantes. Tous
ces personnages si bien vêtus semblaient vouloir s'échapper
de leurs cadres, et le roi était prêt à leur tendre les bras et à
leur dire : — Venei à moi, belles dames ! Il resta ainsi une
heure entière dans la muette contemplation.
A la fin le roi s'écria en levant les mains ; — Quel est l'ar-
tiste qui a fait cela?
Holbein tremblait de tous ses membres ; son cœur battait
18 r.KVUE HE PAr.IS.
vlolemmenl ; sa destinée allait prendre une face nouvelle. Le
roi le remarqua à sa pâleur ; puis , eomme c'était son habi-
tude, il s'approcha tout près du peintre , et lui parlant d'un
ton irrité :
— C'est donc vous, monsieur , qui faites toutes ces choses ?
C'est donc vous qui parez si bien les femmes et qui donnez
tant de broderies aux hommes? \raitnent ! vous elFacez ma
cour, et cela mérite une exemplaire punition.
Puis bientôt, voyant le pauvre Hens si fort interdit, le roi
se mit à sourire : — En vérité aussi , j'ai besoin de vous à ma
cour pour apprendre à nos dames à se faire belles et à nos
jeunes seigneurs à s'habiller ; vous serez le grand maître de
notre j^oût, monsieur. Mais comment donc l'appelle-t-on ,
Morus ?
— Il s'appelle Hens Ilolbuin , sire , dit le chancelier ; il est
venu ici recommandé à moi par Erasme de Rotlcrdam , et il
vous remercie dans son cœur de toutes vos bontés, sire. A
présent, si Votre Majesté daigne les accepter, le peintre et les
tableaux sont à vous.
— Et vous me faites un grand présent, mon féal; mais le
peintre me suflit. Je ne veux pas vous priver de toutes vos
richesses ; g-ardez vos tableaux , j'emmène Holbcin des ce
soir.
Voilà comment Holbein passa de la demeure du chancelier
Thomas Morus à la cour du roi Hciui VIII.
A cette cour Holbein devint le premier peintre du roi j puis
il devint son ami, et d'autant plus son ami que le roi n'avait à
lui demander aucune injustice , aucune violence. Aussi pen-
dant que l'amitié de Henri était fatale à tous les siens, Hol-
bein seul n'eut rien à en reiloutcr ; il fut une exception à cette
cour , où la plus grande fortiuie était voisine d<! la mort , où il
n'y avait qu'un pas du palais cpiscopal ou du lit iiu|)lial à
l'échafaud. Le succès dHolheiu , dans cette froide Angleterre
si peu exercée encore aux beaux-arts, est une chose à peine
croyable, cependant il ne peut être mis en doute. Du jour où
il fut protégé par le roi , il n'y eut pas à Londres une femme
belle et riche qui ne voulût être peinte par le peintre du roi ;
d'ailleurs il les faisait si belles! il les faisait si riches ! c'était
un homme si essentiellement aristocrate ! Toute la cour an»bi-
LITTÉRATURE. 19
tioiina l'iioiiiieiir de poser devant Holbein 5 il n'y eut plus une
illustration complète sans la consécration du peintre. Si Fran
cois I«^'' avait pu voir quelle était la protection que Henri VIII
accordait à l'artiste de son choix . François l'"'" aurait été ja-
loux de son bon cousin d'Angleterre avec plus de raison que
Henri , le jour où il fut vaincu à je ne sais quel exercice du
corps par son cousin de France François.
La fortune et les honneurs vinrent donc trouver Holbein
toul-à-coupet le combler de leurs faveurs les plus grandes. On
sollicitait un portrait de lui conmie on sollicitait une faveur
du roi ; autour de lui se groupaient , comme autour du roi ,
tout ce qui était distingué par la naissance , la beauté ou la
gloire. Les tableaux historiques et les dessins étaient payés au
poids de guinées. 11 devint le peintre national de TAuglaterre
tout d'un coup. Encore aujourd'hui , ses ouvrages sont regar-
dés par les plus riches Anglais connue les plus précieux orne-
nicns de leurs palais et de leurs musées ; aussi a-t-il été dé-
claré Anglais par les Anglais , qui n'ont pas voulu se souvenir
de sa véritable patrie , l'Allemagne. Aussi bien en Allemagne
il n'avait trouvé que s;i feimne ; en Angleterre il avait trouvé
la fortune, l'estime, les honneurs, tout ce qui fait un grand
artiste, quand cet artiste a de l'instinct dans la tète et du génie
dans le cœur.
Pour lui, il s'abandonna volontiers à ce nouveau genre de
vie , qui dut lui paraître d'autant plus nouveau qu'il n'en avait
aucune idée, n'étant jamais allé en Italie. Il reconnaissait tout
bas combien son ami Erasme avait dit vrai. Il était tout entier
à l'art et à son bonheur. L'amitié d'Henri VIII pourson pein-
tre ordinaire n'avait pas de bornes. Il se fit peindre par Hol-
bein , et plusieurs fois , dans son royal costume ; il lui fit pein-
dre plusieurs salles de son palais de Witthall ; mais l'incendie
a dévoré le palais, qu'on a rebâti, et les peintures d'Hol-
bein,que personne n'a pu refaire. Holbein peignit encore
plusieurs grandes compositions, dans lesquelles il représenta
plusieurs grands personnages de l'état. Si l'on considère com-
bien ses tableaux sont finis dans leurs moindres détails , on
peut dire que l'activité d'ilolbein n'avait pas de bornes ; et
puis , si à ses innombrables compositions à 1 huile ou à 1 eau
vous ajoutei tous les dessins qu'il composa pour les orfèvres
^0 REVUE DE PARIS.
et pour les graveurs sur cuivre, vous comprendrez à quel im-
mense travail il a fallu se condamner pour suffire à tout cela.
Il a acquis ainsi une immense fortune, et à mesure que sa
fortune augmentait , son crédit sur l'esprit du roi allait aussi
en augmentant. A ce sujet , parmi toutes les anecdotes que je
passe sous silence, il en est une que je ne puis m'empècher
de raconter.
Holbein , devenu grand seigneur, en avait pris naturelle-
ment et facilement toutes les allures. Il s'était fait une indé-
pendance complète ; il était très-flatté , très-eslimé , très en
faveur , très-volontaire. C'est le propre d'un grand artiste de
se mettre tout de suite au niveau de toutes les fortunes , bon-
nes ou mauvaises , et celui-là s'était mis au niveau de sa haute
fortune de façon à la dominer. Entre autres habitudes de sa
maison, il avait pris l'habitude de fermer son atelier à tout le
monde , excepté au roi , quand il travaillait à quelque grande
composition qu'il ne voulait montrer que tout-à-fait achevée.
Vous sentez bien d'ailleurs qu'il était trop habile artiste pour
s'exposer aux jngemens et surtout aux conseils des oisifs peu
exercés, qui abondent dans tous les ateliers des grands pein-
tres. Un jour qu'il était enfermé chez lui, tout entier à son
travail, un certain pair du royaume, un très-grand person-
nage du temps, voulut forcer la porte de l'atelier et entrer mal-
gré la consigne. Holbein, entendant du bruit dans son vesti-
bule, sort de son atelier , et explique au jeune seigneur qu'il
lui est impossible de le recevoir. Le jeune lord insiste alors ,
disant que cette heure-là est la sienne , et qu'il ne pourra pas
venir un autre jour , et qu'enfin il veut entrer absolument. La-
dessus la dispute s'échauffe ; le jeune homme se met tout-à-
fait en colère , et il veut entrer de vive force. Alors Holbein ,
hors de lui, saisit le jeune homme à travers corps , et le jette
en bas de l'escalier si violemment que celui ci tomba aux
pieds de ses gens en poussant un cri de douleur. Vous remar-
querez que c'est là une scène qui se passe entre un simple
étranger et un très-grand seigneur anglais , à une époque où
c'était beaucoup d'être un grand seigneur.
Voilà oc que comprit fort bien Holbein quand il vit au bas
de son escalier le lord d'Angleterre ramassé par ses gens. Il
comprit tout de suite quelles conséquences funestes son em-
LITTÉRATURE. 21
porlcnient pouvait avoir. Aussitôt le voilà qui monte au soni-
iiict lie sa maison , et qui se sauve par le toit, et qui arrive
par ce chemin jusqu'au roi Henri VIH, qu'il trouva dans son
cabinet, occupé d'une dissertation relir^ieuse. Holbein, arrivé
jusqu'au roi, se jette à ses pieds, et lui demande pardon à
deux genoux sans lui apprendre de quel crime il est coupable.
Le roi interdit le relève, et (jîiaiid il apprend qu'il s'agit d'un
lord du parlement jeté par la fenêtre , il reste interdit ; car il
aimait son ]iarlement, le roi Henri VIII; il avait été si bon
[lour lui, le parlement! il l'avait débarrassé de toutes ses
i'eumies^il l'avait débarrassé du pape, et l'avait reconnu le
pa[)e de son royaume. Holbein reçut donc de très-vives ré-
jirinuuides ; puis le roi , toujours bon ])Our lui , lui montra du
tloin[t la porte d'une chambre, dont il lui défendit de sortir.
Holbein resta là, renfermé chez son liôfe royal, et fort peu
inquiet au fond de l'ame, car il connaissait lu toute-puissance
de son protecteur. Au bout de quinze jours , quand le jeune
lord trouva qu'il avait été assez lon[![-temps malade, il se fît
j)or(cr chez le roi ; il était soutenu par ses domestiques, il
était tout entouré de bandelettes , il s'était mis dans l'état le
))lus pitoyable qu'il avait pu imaginer, it Sire, cria-t-il, sire,
justice! justice ! » et son visage était très-animé et aussi sa
pantomime. Le roi cependant, feignant de ne rien voir de
cette comédie, écoulait toutes ces plaintes avec la plus grande
indifférence. A cette indifférence , le jeune lord ne se contint
pas. « 11 s'agit d'un lord et non pas d'un chien , dit-il , sire, et
puisque Votre Majesté me refuse justice, je me ferai justice à
moi-même! n
C'était là tout ce que le roi voulait : n Vous oubliez vos ban-
delettes , cher lord, s'écria le roi, et vous oubliez le respect
que vous devez à ma ))ersonne royale. Vous voulez aller sur
me ■ droits de souverain , cher lord ! Oh! que non pas. J'ai moi
seul le droit de justice , haute et basse. Vous n'irez donc pas
plus loin ; car je ne veux pas. D'ailleurs la question change de
face. Ce n'est plus une dispute de peintre à gentilhomme ;
c'est mille fois plus que cela , cher lord , c'est une dispute de
gentilbonujie à souverain. Ainsi donc, à présent (juc vous
m'avez manqué de res])ect, vous devez bien plutôt crier grâce
et demander merci (jucde crier vengeance. Quanta Ilolbcin :
22 REVUE 1)ï: l'AUlS.
it Sortez , Holbein : ( et en même temps l'artiste sortait de sa
chambre) 11 quant à Holbein, apprenez cela , monsieur , et
retenez bien mes avertissemens, je vous prie. Voici un artiste
rjui est un des plus précieux joyaux de notre couronne d'An-
j-^leterre ; c'est un homme rare et que je ne saurais retrouver de
long-temps si je venais à le perdre. Voilà pourquoi il faut me
le conserver, messieurs, et ne pas lui chercher querelle. A
l'heure qu'il est , si je veux , je puis envoyer ramasser sept
paysans , les premiers venus , et en faire sept comtes comme
vous, niilord ; mais de sept comtes tels (jue vous, je ne ferais
pas un peintre comme lui.
it Vous ferez comme vous l'entendrez , monsieur le gentil-
homme; mais je vous déclare ici hautemeut que s'attaquer à
Holbein, c'est s'attaquer à moi. Adieu. Holbein , rentrez dans
votr(! atelier, et soyez tranquille : vous êtes sous le manteau
du roi. 11
Holbein s'en alla fort tranquillement , et depuis ce jour il n'y
eut pins personne qiii voulut entrer dans son atelier sans sa
permission.
Vous voyez que c'était une mode alors , et une grande mode,
(le protéger l'art et les artistes. L'empereur Maximilien pro-
clame, au milieu de sa cour, qu'Albert Durer vaut un duc;
le roi Heiui VIII proclame, dans la sienne, qu'Holbein vaut
sept comtes. A la cour de François I^r il se trouve de très-
grandes dames pour jirotégcr tout ce ([ui était artiste venu de
loin, pour embrasser tendrement les jioètes endormis; mode
salutaire et honorable ! C'est par l'art (|ue le genre humain a
commencé à s'affranchir , ce sont les grands poètes , les grands
architectes et les grands peintres, qui ont commencé les pre-
miers à enseigner régali(é parmi les hommes. Les philosophes
sont venus ensuite , qui ont fait le reste , quand tout était fait.
Cela a duré jusqu'à Louis XIV, lorsqu'il livra, lui le roi, à son
ami Molière les petits marquis de sa cour. N'est-il pas vrai
([u'eu lisant ce trait de Henri VIII , vous avez un pou moins
d'horreur pour le mari d'Anne de Boleyn?
Car , malgré nous , il faut bien arriver à ces horribles his-
toires de bourreau qui ont attristé la vie d'IIolbein. L'amilié
du roi Henri VIII était une de ces amitiés néfastes, dont les
conséquences sont horribles, et il était bien diiilcile de ton-
LITTERATURE. Z<A
clier l;i main de cet lioniine sans toucher le sanj;. Aussi , mal-
gié tant lie prospérités et d'honneurs , la vie dHolhein était
bien triste. Il avait heau se retirer dans la méditation et la re-
traite ; il avait beau ne rien comprendre aux événetoens (jui se
passaient devant lui : toujours il arrivait que les événemens le
frappaient au cœur sans qu'il eût le droit de se plaindre. Bien
plus , le soir même des exécutions les plus cruelles , il fallait
porter un \isa{;e riant devant le sou[)çonneux monarque. C'est
ainsi qu'il y eut un jour dans la vie d'Holbein oùil vit monter
sur l'échafaud son premier protecteur , son ami, son père,
celui qui l'avait reçu dans sa maison , qui l'avait fait asseoir à
sa table , celui qui l'avait donné à Henri VIII , le lord-chance-
lier d'Angleterre lui-même, Thomas INlorus. La mort de Tho-
mas Morus couronna dignement sa vie. Il avait été long-temps
captif à la Tour. Il avait défendu de son mieux, non pas sa
têle , mais quelque chose de plus précieux que sa tête , sa
croyance. Seul dans ce vaste royaume , qui obéissait en si-
lence, et qui soumettait au monarque jusqu'à sa conscience ,
Thomas Morus défendit la liberté de la foi. Ce fut un jour de
grand deuil poiir l'Angleterre et pour îiolbein.
Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas , de vous faire remarquer
longuement quelle dut être la douleur de cet honnête artiste
allemand , quand il se vit, lui si heureux et si peu trembhinl,
devant im monar([ue si terrible ! car la mort de Thomas Morus
n'est pas la seule mort qu'Holbein ait eu à pleurer j car ce
n'est pas la seule disgrâce qu'il ait eu à subir. Holbein a pleuré
sur toutes ces morts ; il a partagé , dans sou cœur , toutes ces
disgrâces. Presque toutes les femmes qui ont passé par les
amours de Henri VIH , et qu'il a chassées violemment de sou
lit, soit par le fer soit par le divorce, Holbein les avait ad-
mirées le premier; il les avait vues presque toutes jeunes , et
parées , et riantes , reines en espoir ; il avait fait leur portrait à
toutes ; car lui aussi il donnait des couronnes : témoin Anne do
Clèves, que le roi épousa sur la foi d'un portrait d Holbein ,
et qu'il renvoya , quelques mois après , par arrêt du parlement ,
sons prétexte (pi'ellc ne parlaitque l'allcuiaiid , ([u'elle ne savait
pas la musique, et ((u'elle ressemblait à une i,';'ox4e (;«r^//<?
Jhimande. Du reste, il n'eut pas un reproche pour Ilnlbeiu.
Mais Holbein , quelle dût être sa frayeur quand il vit mon-
51
REVUE DE PARIS.
ter sur réchafaud la reine Catherine d'Aragon, celte belle
Espagnole! Quelques jours après , comme réchafaud nVtiiit
pas encore lavé , comme le sang royal fumait encore , Holbeiu
fut appelé pour faire le portrait d'une autre reine, Anne do
Boleyn. Il fit aussi le portrait de celle-là , songeant malgré lui
à Catherine d'Aragon. Comme la main tremblait au peintre ,
comme son cœur battait! comme il la vit déjà mourante et
condamnée , cette femme si fière alors , et si éclatante , et si
belle , et si aimée, celle pour qui Henri VIII commettait sjn
premier crime juridi([ue! Anne de Boleyn était loin de pré-
voir ce qui se passait dans la pensée de son peintre j seulement
elle le trouva triste et mélancolique : lui cependant il peignait
toujours. Pour la première l'ois il rencontrait dans son travail
de ce genre des difficultés insurmontables; pour la première
fois la couleur lui manquait , le jour lui manquait. Je ne suis
quelle ligne blafarde se prolongeait péniblement sur ce cou si
frêle et si blanc. Le roi lui-même s'en aperçut : il Voilà une
bien vilaine ligne noire sur le cou de noire souveraine , dit-il
à Holbein. »
Le pinceau tomba des mains d'Holbein.
Plus fard cette ligne noire lui revint en mémoire quand
Anne de Boleyn à son tour monta sur l'échafaud de Catherine
d'Aragon.
Ces pauvres femmes , comme elles ont souffert et comme
elles onlaiiné cet homme ! et comme elle a dû être peu étonnée
cette pauvre Anne de Boleyn! Après Anne Boleyn vint Jeanne
Seymour; mais celle-là échappa à l'échafaud par sa mort na-
turelle; Holbein lui-même n'eut pas le tem])s de la peindre,
tant elle mourut vite , cette pauvre reine , la seule que son
époux a pleurée ! Puis vint le (our de cette g}'osse caiJcileJ7a-
iiiaïuie qu'il répudia si vite. Puis le tour de Catherine Howard,
nièce du duc de Norfolk , comme l'était la jeune femme déca-
pitée ; Catherine Howard , bonne et douce, spirituelle , jolie,
la plus jolie de toutes celles ([ui avaient posé devant Holbein.
Le jour où Holbein la peignit , il aperçut encore cette fatale
ligne noire qui l'avait déjà tant épouvanté. Henri VIII l'a-
perçut à son tour. Cette fois , il comprit Holbein, et jiour le
rassurer , et peut-être pour se rassurer lui-même , il se préci-
pita dans les bras de Catherine , il baisa ses mains avec toutes
LITTERATURE. ZO
sortes de tianspuits ; Holbcin pleurait , le roi pleurait aussi ;
Catherine les regardait pleurer sans rien comprendre à cette
scène extraordinaire , mais la fatale ligne noire ne disparut |)as.
Et celle-là monta aussi à la Tour de Londres, où elle eut la
(ète traiicliée avec Lady Houheford, un autre modèle de IIol-
bein , et liolbein la pleura plus qu'il n'avait pleuré l'autre , car
il l'aimait, car il aimait toutes ces belles femmes qu'il avait
vues dans le plus grand éclat et dont il avait prévu d'avance
l'afTreux destin.
Vous savez qu'en vieillissant le roi devint furieux et (pie sa
colère n'eut plus de bornes. Les plus illustres tètes de l'état
tombèrent sous leeouleau fatal. Il arrivait souvent qu'Holbeln
a|ipienait la mort d'un honuiie dont il avait fait le portrait, i[
n'y avait pas six mois , dans tous les attributs de la puissance.
Son humeur se ressentit de cette position d'esprit j il se figu-
rait qu'un portrait de lui était un arrêt de mort , et il se refusa
d'en fiiire davantage. Il fallait bien des instances ou bien du
crédit pour le faire renoncer à cette résolution. Un jour même ,
comme il était à faire le portrait d'un vieux gentilhomme et
celui de sa tille, on le vit tout-a-coup se jeter comme un fu-
rieux sur ces deux figures admirablement commencées et les
détruire sans qu'il en restât une seule trace ; puis quand tout
ce tableau fut effacé, le pauvre peintre reprit sa sérénité, et
avec son charmant sourire : — Vous et votre père , madame ,
ditil à la jeune fille , vous vivrez encore loiig-:emps.
Us vivaient ainsi ensemble, et le peintre et le roi, vieillis-
sant ensemble j le roi traitant son peintre comme nu ami
devant le([uel on n'a pas à rougir, le peintre plein de res-
pect et d'amitié pour son maître , et c est là une chose extraor-
dinaire. Holbein si doux, si humain , si grand artiste, aimait
Henri VIII ; il plaignait sa férocité , il pleurait sur seserinies ,
mais il se sentait entraîné vers lui malgré lui-même. Us
vivaient donc ainsi sans se rien dire de ce (ju'ils avaient
sur le cœur; seulement un jour , un jour d'hiver, comme ils
se promenaient dans le parc , arrivés à un certain endroit où
le roi avait appris la mort de Catherine, le roi et son peintre
s'arrêtèrent tout d'un coup , et ils se regardèrent sans se parler.
A la fin Henri rompit le silence : — Elle était bien belle,
Holliein , lui dit- il.
26 KRVUE 1)E PARIS.
— Oui, sire, dit Holbein, et l'autre aussi était bien belle.
Puis il ajouta :
— Elles étaient bien belles toutes les six , Votre Majesté !
Le roi se couvrit les yeux de s.i main.
— Et laquelle regrettes-tu le plus, Holbein?
La réponse était difficile. Heureusement le roi fut saisi d'une
atroce douleur qui le suffoqua.
Huit jours après il était mort. l\ mourut le lendemain du
jour où il avait fait décapiter le jeune comte de Surrey ; le
lendemain il envoyait à la mort son oncle paternel le comte
de Norfolk.
Toute rAngleterre le [)leura avec des larmes véritables.
Holbein le pleura plus que tous les autres j Henri VIII était
son ami , son appui ; il lui devait tout et il l'estimait.
Depuis ce temps Holbein vécut à Londres fort retiré et
assez obscur ; il ne fit qu'un portrait mémorable, le portrait de
la jeune Elisabeth, lille de Henri VIII, la même qui fut
depuis roi d'Angleterre, qui régna avec Shakspeare comme
son père avait régné avec Holbein, et qui suivit avec tant de
cruauté les leçons d'échafaud et de majesté royale livrée au
bourreau , que lui avait léguées son père.
Sept ans après la mort du roi, eu 1554, surgit tout-à-eoup
dans la ville de Londres cette peste mémorable qui ravagea
avec tant d'acharnement cette capitale si remplie de vie et de
plaisirs. A proprement dire, ce fut une peste italienne, suivie
de terreurs tout-à-fait italiennes j on se fuyait; on avait peur.
Malheur alors à ceux qui sont seuls! Pour ceux-là, la mort
est horrible. Elle fut horrible pour Holliein, qui n'avait que
soixante-six ans; seul dans celte grande ville qui n'était pas
sa patrie, seul, sans amis, sans parens , sans consolation,
survivant à tous ses protecteurs, il attendit la peste dont il
sentait le souffle briîlant. Sou agonie fut longue , il avait peine
à mourir. En mourant, il repassa en lui-même toute sa vie;
il compta un à un ses jours de bonheur et ses jours de peine ,
et tout ])ien compté , il jugea qu'Erasme lui avait rendu un
mauvais service. Eu effet , qu'était-il venu chercher à Lon-
dres? Une renommée qu'il eût trouvée partout, peut-être
encore plus grande et plus illustre ; une fortune qu'il ne pou-
vait lais'^er à personne et (jui ne le faisait pas mieux mourir?
LITTÉIVATURK. 27
De combien tic peines et de Ira verses sa vie avait été remuée!
A combien de funérailles il avait assisté en silence et dans
l'ombre! Combien peu de ses modèles il ponvait retrouver
vivans ! Et puis quelle triste histoire autour de lui! Quel triste
ciel au-dessus de sa tête! Et puis toute sa vie suivre un roi et
obéir aux moindres caprices de ses amours; voir son portrait
(le la veille passer du palais au grenier , vonf;é par les vers
pendant que la hache tombe sur le modèle! Oli! ce n'est pas
là imc vie faite pour l'artiste ; il faut à l'artiste de l'air, delà
liberté et du soleil; il lui faut l'Italie et non pas l'Angleterre;
il lui faut des fêtes , des plaisirs , des amours folâtres, et non
pas des dissertations religieuses et des échafuuds. 'Voilà ce que
comprit Holbein en mourant. Il comprit qu'il avait profane et
gaspillé sa vie à la cour; il comprit qu'il avait manqué au
bonheur; il comprit qu'à tout prendre, mieux eût valu la
tyrannie de sa femme qui lui aurait donné des enfans, que
l'amitié non moins tyranniqne d'un roi qui ne lui avait doimé
que ce que peuvent donner les rois, de la fortune et des hon-
neurs. Alors il eut une dernière pensée pour sa chère Alle-
magne, pour les montagnes de la Suisse , pour le pont joyeux
où il avait représenté la Danse des morts , pour sa pauvre
maison si [ileine de vie et si tranquille ; nuis il mourut, cher-
chant vainement, parmi toutes les religions qu'avait semées
son maître autour de lui , dans quelle religion il devait mourir.
Il mourut sans que la ville de Londres sût qu'il était mort;
il mourut sans être pleuré par personne ; il mourut de la mort
du Titien, mais il n'eut même pas les honneurs fimèbres du
Titien. On n'a jamais su où reposait le cadavre pestiféré du
plus grand peintre de son temps.
Au commencement du dix-septième siècle, le comte Arun-
del , l'un des plus chauds admirateurs des chefs-d'œuvre de
l'art, et particulièrement d'Holbein , voulut élever un monu-
ment funèbre à la mémoire de ce grand artiste , dont il rassem-
blait les moindres dessins à grandes peines et à grands frais.
On plongea , par ses ordres , dans le cimetière de la peste de
1554; maison ne put rien découvrir; on n'eut pas même un
lambeau d'Holbein pour élever un tombeau à ses restes. Soyez
donc l'ami du plus terrible roi du monde et le plus grand pein-
tre de votre temps!
28 r.KVUE UE PARIS.
J'iii pou parlé des chefs-d'œuvre d'Holbein , d'abord parce
qu'ils sont généralement trop connus pour qu'il soit nécessaire
d'en parler, ensuite parce qu'il entre dans mou plan de finir le
récit biographique de ces hommes à part, récit que personne
n'a fait encore , pendant que plusieurs se sont occupés de leurs
ouvrages dans les plus minutieux détails. Cette fois, autant
([uenousle pourrons, nous substituerons Ihomme à l'œuvre ,
h; peintre à son tableau 5 nous ferons pour eux ce que Plutarque
a fait pour les anciens héros ; il a laissé de côté leurs batailles
pour leurs histoires de ménage; il leur a ôté leur cuirasse pour
les revêtir de la robe de chambre , et personne ne lui en a su
mauvais gré.
On voit à Bu!e plusieurs beaux tableaux d'Holbein , entre
autres la Vierge dans une pose admirable , pleine de candeur
et de pureté , ayant à ses pieds le bourguemestre de Baie, sa
fille , sa femme et ses sœurs. La galerie de Dresde possède
plusieurs chefs-d'œuvre de cet artiste. On peut voir au Lou-
vre un de ses plus beaux tableaux ; mais l'Angleterre a presque
tout gardé ; plus riche et plus passionnée pour l'art que nous-
mêmes , l'Angleterre , (piand elle a un chef-d'œuvre , ne le lâ-
che jamais.
Jules Jakik.
HISTOIRE.
LA NOBLESSE DE FRAP^CE.
§ II. NOBLESSE D INSTITUTION (I)
Oui , les nobles , les possesseurs de terre et d'hommes , sont
le premier élément des nations et le point de départ de This-
toire. Sous quelque nom que la tradition les signale , patriar-
ches en Judée, khans dans la Haute-Asie, amphictyons en
Grèce , patriciens en Italie , thancs en Ecosse, gentilshommes
en France, c'est toujours la même idée sociale, enveloppée
de formes analogues; c'est la propriété du champ et du servi-
teur placée aux mains d'une seule famille; la réunion sur la
même tête de toutes les sortes de droits, d'autorités, de pré-
rogatives, que le temps a eu pour mission de séparer et de
départir. J^e mouvement progressif des choses morales , qu'on
appelle civilisation , consista donc , dans l'ordre de la société
et des relations humaines, à briser ce faisceau de puissances
diverses dont la noblesse était armée; et les époques moder-
nes, emprisonnées sous Técorce de cette noblesse, ne pou-
vaient en sortir qu'en la brisant. L'aristocratie était grande ,
riche et puissante, parce qu'elle commandait sans obéir; elle
avait tout sous les pieds et rien sur la Icte, mais la civilisation,
(i) Voir la Revue ue Paris de février dernier.
30 REVUE DE PARIS.
son im[ilacable ennemie, l'attaqua par deux côtés en même
temps : elle lui imposa l'obéissance, en lui ôtaiit la domina-
tion , et la livra tout d'un coup , surprise et sans défense , aux
esclaves devenus nobles etaux nobles devenus rois. Cependant,
ainsi pressée entre deux puissances nouvelles et inflexibles,
la noblesse , vaincue et dépouillée , pouvait se consoler par de
solennelles méditations. La royauté et la démocratie, qui
allaient se partager le monde, ne cessaient point de se ratta-
cher à elle par l'origine et par le souvenir. Dans sa ruine, elle
présidait encore aux destinées futures de la France , comme
un principe éternel dont les élémens sociaux tiraient leur
source; car rien n'était avant qu'elle ne fût ; et , semblable à
Brahma , le dieu de la vieille Asie , la noblesse faisait sortir
les races royales de sa tète et le peuple de son orteil.
C'était donc une loi du monde et de Dieu, que la noblesse
se livrât en pâture à la démocratie et à la royauté, qu'elle
avait engendrées; et le peuple et les rois dévorèrent cliaque
jour sa substance , comme l'herbe qui pousse dévore , pour
grandir, la graine dont elle est sortie. Mais cette immense cu-
rée ne s'acheva pas dans ime heure. La noblesse , fière et dé-
daigneuse, était faite à gouverner une moitié du monde avec
la lance et l'autre moitié avec le fouet. Rien qu'à rester immo-
bile , tout levier humain se fût brisé à l'émouvoir ; car elle pe-
sait sur la France comme une montagne chenue, dont les
pieds se lavaient dans le Danube et dans le Rhône. C'est con-
tre ce colosse épouvantable que les esclaves et les rois se li-
guèrent, au dixième siècle ; ils s'en montrèrent tous le sommet ,
et s'y doimèrent rendez-vous; ut puis, au signal de guerre et
au cri de rescousse , ils se distribuèrent l'attaque , et gravirent
en même temps les flancs les moins escarpés. C'est merveille
de voir, dans l'histoire , cet assaut de truands et de guerriers
morionnés d'or, qui avaient mis pour étendard au vent la ja-
que des bourgeois de Flandre et le laharum de monseigneur
saint Denis. Un jour , et après longues années , des panaches
et des piques apparurent, et vinrent face à face , au plus haut
du colosse : c'étaient les deux armées haletantes , qui se saluè-
rent d'un long hourra de victoire, et vinrent secouer leurs
sandales poudreuses sur la tête de la noblesse vaincue; mais
une fois l'ennemi étendu mort, princes et truands se jetèrent
LITTÉUATUIVK. 31
sur la dûpouillc saiifjlnnte; race royale et race affranchie vou-
laient u^alement part de lion 5 il y eut dispute , cris et mêlée ,
un héraut truand demanda : Qui vive P et on lui répondit :
Louis XVI ! un héraut royal demanda : Qui vive ? à sou tour ,
et tout le camp des esclaves lui répondit : Robespierre! Ces
deux noms inconnus Tuu de l'autre se heurtèrent étran2;emeiit
dans l'air : c'était le 21 janvier.
Mais si , des deux victimes que la démocratie immola , la
noblesse tomba la première ; et si, quand elle fut gisante et
inanimée , les ribauds devinrent assez osés pour briser sur le
iront des ducs de France leurs fleurs de lis d'or en champ d'a-
zur, c'est que la royauté , ne regardant qu'à la fortune pré-
sente, avait abattu elle-même , par orgueil et désir qu'on la
vît debout , tous les donjons qui protégeaient sa tourelle su-
zeraine ; c'est que, par dépit et jalousie de gloire , elle avait
dérisoirement traité ses anciens fidels ; fait asseoir côté à côte ,
à ses fêtes , les fils des porchers de Neustrie et les fils des vain-
queurs de Tolbiac , c'est quelle avait flétri , traitreuseuient et
sans raison, ses bons et vieux serviteurs de la conquête, en
prostituant le nonj de gentilhomme à la lignée des all'ranchis,
eu élevant les esclaves à l'égal des châtelains par des anoblis-
semens qui étaient une insulte et un mensonge : car enfin elle
avait beau croiser sur leur écu des pals et des épées , cette
noblesse-là resplendissait bien sur la casaque et l'armure,
mais elle n'entrait jamais sous la peau.
Et c'avait été une grande folie aux rois , qui croyaient tenir
en honneur et conserver le passé de la France , de s être en-
tourés de familles nouvelles, qui ne comprenaient pas le
passé. Sans traditions et sans souvenirs, athées qui n'avaient
pas la religion des aïeux , elles se superposaient aux périodes
écoulées, mais ne les contiiuiaient {)oint. La fusion et l'amal-
game étaient impossibles entre élémens hétérogènes. Il fallait
laisser le peuple peuple, et lesgentilshonuues gentilshommes;
car, de vouloir enter les premiers sur les seconds , c'était faire
violer une race par une autre race , et les espèces opposées
sont stériles dans leurs accouplemens. Au lieu de renforcer
l'aristocratie de naissance, on la supplanta ; et c'est toujours
cette substitution des races qui a dissous les grandes associa-
tions des peuples. Quehjue rapprochées qu'elles soient Tune de
32 REVUE DE PAKIS.
l'autre, il y a néanmoins entre elles solution de continuité , et
cela place tout d'un coup la civilisation sur une assiette nou-
velle. Faites marcher la base d'un édifice eu dehors de la lif;ne
du faîte : le faîte surplombe, et l'édifice est à bas. Cela s'était
vu en Italie , lorsque la race populaire ou affranchie vainquit
avec César: Caton sentit si bien (jue c'en était fait des nobles
qu'il se tua pour ne point leur survivre ; et certes il avait ad-
mirablement deviné. A peu d'années , suivirent la loi Cassia
de César et la loi Sœnia d'Auguste , (jui faisaient des anoblis-
semens en niasse. En voyant la ville éternelle livrée à ces
hommes d'hier, d'autres hommes qui avaient les idées de
l'ancien régime , Cicéron , Capiton . Ovide , (jue nous nomme-
rons volontiers les Chateaubriand , les Fitz-James , les Lamar-
tine de Rome , se mirent vainement à l'étude de leurs vieilles
annales pour apprendre aux nouveaux venus les anciennes
constitutions du peuple-roi. Cicéron écrivit sa République,
son oeuvre de prédilection , pour ramener la politique sur le
terrain de l'aristocratie ; Capiton s'efforçait de remettre à flot
lajurisprudencedécemvirale, toute submergée par le préteur;
Ovide se faisait dévot, et se montrait délicieux poète , en rap-
pelant dans ses Fastks les dogmes de la croyance d'autrefois :
mais rien n'y faisait pour des familles improvisées, qui n'a-
vaient jamais oui parler de Porsenna ou d'Annibalj pour qui
Rome était une patrie comme une autre , qu'elles vendraient
au premier acheteur; et qui ne comprenaient pas la plus
grande et la meilleure partie de son histoire , celle qui vivait
dans les mœurs ou étaitsculptée sur les monumens. C'est ainsi
que les familles françaises anoblies, étrangères à la gloire de
l'invasion et à l'enthousiasme de la conquête , vinrent ridicu-
lement s'étaler sur des terres qui ne portaient pas leurs noms ,
et dont leur lance n'avait pas tracé les limites; et s'asseyaient
au foyer de la grand'salle, et le trouvaient trop spacieux;
elles montaient à la tour , et se demandaient à quoi bon les
meurtrières ; elles étaient sous les voûtes de ces manoirs comme
des laquais qui ont volé l'habit de leursmaîtres. Tout cela était
devenu grimoire et hiéroglyphes pour elles ; car cela , c'était
le passé , et elles , c'était le présent , mais le présent isolé ?
sans introduction, sans préambule ; le présent de l'enfant
trouvé , qui ne se lie à rien derrière lui. Oh ! il y a dans cette
I.ITTKRATURr.. (Ù&
iiKilt-dietion liiiniaiiip, quand on n'a pas la force de lacccptcr,
([iielqne chose ([ni vous pousse vers l'avenir. 11 faut l'avenir
aux familles nouvelles ; il le leur faut pour s'y soustraire au
souvenir de leur abaissement social, et s'y abriter contre les ré-
vélations de riiisfoiie. L'avenir! l'avenir ! et voilà ceux à qui
les rois avaient confié le passé.
Et il fallait qu'un oubli bien profond se fût ré[)andii sur nos
vieilles annales, il fallait une étrange confusion des idées le
plus clairement contradictoires , d'abord pour avoir perdu le
souvenir de ce qu'était la noblesse de race , ensuite pour se
confier aux races anoblies , et croire avec ferveur qu'elles rem-
pliraient la mission civilisatrice que Dieu confia à l'aristocra-
tie du sang. L'idée ne pouvait pas venir de faire un gentil-
homme à qui aurait réûéchi que cela était absurde et fou ;
mais on en était arrivé , sur les choses du monde , à brouiller
toutes les notions, à mêler tous les principes , jusqu'à prendre
les causes pour les elTets. Parce que la noblesse était une
puissance militaire et terrienne , on se figura qu'un champ et
un écu constituaient exactement le gentilhonune. On en fit
donc à ce prix ; on distribua des domaines et des armures, ne
voyant pas que cette logicjue prenait la civilisation au reboiu's,
que le propriétaire et le guerrier étaient sortis du noble, et
que la condition matérielle était , non pas la mère, mais la
fille de la condition sociale.
A quelle époque cet étrange préjugé prit-il racine dans le
sol? ce serait chose difficile à dire ; car c'est là une de ces po-
sitions nettes et décidées où l'on n'arrive que par degrés. Le
douzième siècle s'achevait , lorsque fut donné le premier
exemple historique de l'anoblissement des familles. Victor
Brodeau ; brave arbalétrier, venu de France, fut anobli
en 1191 par Philippe-Auguste, devant Acre en Syrie, et put
jilacer sur son écu trois pals en chef sur la croix recroisetée.
Cet exemple est-il réellement le premier? Nous ne le pen-
sons pas ; car l'écusson du nouveau chevalier est formuir
d'une manière trop régulière et trop savante. Cependant la
langue héraldique n'a pas laissé de souvenir important anté-
rii'ur à la croisade. L'opinion des rois d'armes a long-temps
('•té que l'anoblissement le plus ancien était celui de Raoul
l'orfèvre, de l'année 1270 ; d'où il suivrait, que s'il y en a qui
34
REVUE DE PARIS.
aient précédé 1191 , ils sont en fort petit nonihi'e , et que l'on
peut placer sans erreur l'introduction des lettres de noblesse
eu France entre Philippe I<''"et Piiilippe II. L'usage en était
d'abord si restreint qu"à partir de 1270 on ne les retrouve qu'en
1339, sous Philippe V , qui autorise les gens des comptes à
anoblir les bourgeois , moyennant finance, depuis le 13 mars
jusqu'au l"^'' novembre. Trois commissaires furent encore
chargés, le 26 février 1361 , d'aller accorder des brevets de
gentilhonmie aux bourgeois des sénéchaussées de Toulouse ,
de Beaucaire et de Carcassonne. Une distribution nouvelle
d'armoiries se fit le 21 juillet 1368, et toujours moyennant
finance ; car ce bon peuple n'a jamais reculé devant l'ofTicier
des tailles , quand il achetait le plaisir d'être de noble maison.
A proportion qu'on avance vers nos époques , la gentilhoin-
merie de billon s'accroît prodigieusement. Le nombre des
édits serait long outre mesure, et nous citerons seulement
ceux de 1568, 1576, 1579 , 1645, 1696, 1702. L'exemple de
corporations anoblies à la fois avait été donné en 1543. Les
monnayeurs furent mis sur le même rang que gens de cours
souveraines et chapitres nobles ; et bientôt les verriers sui-
virent. Si l'on suppute donc tout ce qu'il avait été fait de
nobles depuis 1191 j si l'on considère surtout que non-seule-
ment le roi avait le droit de grossir cette aristocratie en ja-
quette, mais que tout duc , comte, évèiiue, et même depuis
François P'' , la docte université de Toulouse , pouvait , dans
ses loisirs, armorier un manant: on arrive, sans grande sur-
prise, en 1770, au total confortable de quarante mille famil-
les nobles , et quatre cent mille individus ayant lance et hau-
bert, dans le beau royaume de France.
Voilà le fait historique des anoblissemens , considéré dans
son existence chronologique. A ce point de vue , il n'a qu'une
valeur de statistique et de calcul. Mais si l'on se demande
quels élémens sociaux ces élémens déplacèrent à leur venue ,
de quel poids ils furent dans le levier qui souleva les vieilles
institutions , par quelle explosion de choses morales et artis-
tiques leur apparition se signala : aussitôt la pensée donne à
ces anoblissemens une grande figure et un grand cadre ; elle
les associe à toutes les révolutions qui ont labouré notre his-
toire, et l'on devient tout envieux desavoir ce que peut,
LITTÉRATURE, 3S
pour rcmucv les pciiiiles, une idée, même absurde, quand
celte idée est un dojînie , nue maxime vivante , une relijjion
du temps.
La portée réelle, définitive, sinon volontaire et réfléchie ,
des familles nouvelles qui se forment au douzième siècle ,
c'est de déborder et de remplacer un jour Tancienne et vraie
noblesse. Les affranchis vont chasser les maîtres , et avec eux
(ont ce (jni les avait suivis de maximes propres et fières, d'idées
([ui allaient à leur nature, et que d'autres races ne pouvaient
ni avoir ni manifester. Rois par l'origine, par le fuit social ,
par l'organisation plastique des peuples , ils avaient vécu et
agi en rois ; ils avaient vaincu les Romains, Attila et les
Maures , et gardé sept siècles ce qu'ils gagnèrent en un jour :
maintenant la société se retire d'eux, l'affranchi devient l'idée
victorieuse et universelle, il entre dans les lois, dans la lan-
gue , les arts , lesmonumens ; et toutes les choses d'autrefois ,
les tribus qui avaient envahi , les châteaux qui avaient pro-
tégé, les noms qu'on trouve aux vieilles chroniques et aux
vieilles batailles , toutes ces choses , pauvres ouvriers de l'an-
cienne civilisation, vont être renvoyées sans salaire. C'était
pourtant un bel édifice que l'on abattait sans pitié ; les races
de la conquête n'étaient pas si vermoulues que l'on dût crain-
dre pour elles le faix de l'avenir. De toutes les lances qui
s'étaient dressées aux bords du Rhin et de la Loire , il y en
avait de bonnes encore , et dont la rouille n'était que du sang.
Cinquante et une maisons restaient debout , de toutes les mai-
sons de France : à leur tête , nommons Bouchard , de Mont-
moi-ency ; et puis fous ses égaux de prouesse et de gloire ;
Mathieu , comte de Beaumont ; Dreux . de Mouchy-le-Châ-
tel ; Hugues , de Clermont ] Guy, de Senlis ; Herluin , de
Paris ; Thomas, de Marie ; Ebble , de Roussy ; Gilbert , de
l'Aigle ; Pains, de Gisors 5 Simon, deMontfort ; Enguerrand,
de Boves ; Hugues le Blnnc, de la Ferté ; Robert, de Chepy ;
Milon , de Montlliéry ; Guy, comte deRochefort ; Milon , de
Troyesj Hugues, du Puisct ; Thibaut, comte de Blois j Lan-
celin , de Bulens ; Raoul , de Beangency; Hugues , de Crécy j
Anselme , de Garlande ; Etienne , comte de Mortagnu ; Bau-
doin , comte de Flandres ; Foulques , comte d'Angers; Hu-
gues , de Gournai ; le comte d'Eu ; le comte d'Aumale ; Guil-
§6 RKVUE DE PARIS.
laume IV, comte d'Auvergne; Coiiam, comte de Bretagne ;
Guillaume, comte de Nevers ; Guillaume, duc d'Aquitaine ;
Raoul , comte de Vermandois ; Renaud , comte de Tonnerre ;
Yves, comte de Soissons ; Guy, comte de Ponthieu ; Guil-
laume, comte de Varennes ; Archambaut, de Bourbon ; En-
jjuerrand, de Coucy ; Geoffroy , de Rancogne; Hugues , de
Lusignau ; Guillaume , de Courtenai ; Renaud , de Montar-
gis ; Itier , de Thouzy ; Gauche , de Montjai ; Evrard , de Bre-
leuil ; Manassé , de Beuil ; Anselme , de Tréiiacel ; Guillaume
Agillon, de Trie ; enfin le digne représentant de la maison de
Toulouse , Alphonse , comte de Saint-Gilles.
C'était là ce qu'il y avait encore, au douzième siècle, de
rancienne fleur de chevalerie ; ces noms sonores cesseront peu
à peu de retentir en traversant les siècles ; nous les verrons
tomber et disparaître devant des noms nouveaux et inconnus ,
et il n'en restera pas même deux pour assister un jour à la
grande et dernière catastrophe de la noblesse. C'est un spec-
tacle triste et imposant , que la fortune de ces noms à travers
notre histoire ; ils brillent, meurent à intervalles, et empor-
tent avec eux toute une génération. On dirait une fatalité qui
les soutient ou qui les pousse ; il y a des siècles durant les-
quels tel ou tel nom ne peut pas naître ; il y en a d'autres que
tel ou tel nom ne peut pas franchir : cherchez un Boueicault
après le quinzième siècle, un Epernon après le seizième siè-
cle, un Lesdiguières après le dix-septième, un Maurepas
avant le dix-huitième. D'abord cela frappe et cela surprend ,
ensuite on y trouve un hasard , une chance sans valeur ni rè-
gle ; mais si l'on y réfléchit cependant , ou finit par trouver des
raisons secrètes et intimes à ces faux semblans de bizarreries j
ou comprend que cela ait pu être, que cela même aitdii être
ainsi : car on se demande quelle figure auraient faite un Clis-
son , un Coligny , un Lorraine chaussant les nmlesàîM''"' Dii-
barry ; et si un d"Aiguilion , un Alachault , un dArgens n'au-
raient pas grimacé sous lu tocjue de Henri III , et aux salons
<le la place Royale.
Toute cette illustre noblesse du douzième siècle , dont
nous venons déployer le livre d'or, porte, à côté de son nom ,
iHie qualification de duc onde comte : ces titres indiquaient
a-lors une souveraineté réelle, foiulée sur les mêmes droits ([ue
l.lTTKRATlîr.F. &/
celle rlii roi. Les ducs et les comfes étaient donc fort rares .
quand il y en avait réellement j ils ne sont devenus si eom-
niuns que depuis qu'il n'en existe plus. Duc est une qualifica-
tion de la langue latine, qui signifie générai d'armée; coinlp
exprime In même idée , avec une autorité plus circonscrite •
manjuis indiquait un duc ou un comte , avec la iTiission spé-
ciale de jjarder les frontières, appelées marches jusqu'au
quinzième siécle;et 6rt7'on j d'après une charte de Louis VIII,
de 1145, paraît s'être appliqué indistinctement à tout genlil-
lionime. Il est à remarquer que les ducs, les comtes et les
niarciuis étaient des dignitaires établis dans la Gaule avant la
conc]uête ; et s'il est vrai , comme l'affirme positivement li;
comte de lioulainvilliers . que le mot baron se trouve dans
saint Augustin , il est plaisant que les patriotes de la Consli-
tuante aient souilleté Rome sur la face de la féodalité . en
abolissant, avec une sorte d'horreur , des dénominations exac-
tement tirées de la constitution du peuple-roi : car enfin , à
vouloir prendre plus tard des noms romains, autant valait
garder ceux-là , ils étaient francs et de pure race. Il n'y avait
donc autrefois que les familles puissantes qui avaient des qua-
lifications ; les Montmorency n'étaient que Larims en 1551 j
les Noailles ne l'étaient même pas sous Henri II , qui les fit
barons de chambres. Quanta la princerie que se donnaient
quelques familles, comme les Rolian et d autres, c'est une
ridicule et insoutenable prétention ; ils disaient pour cela
qu'ils descendaient de ducs sou\erains : mais à ce compte,
tout gentilhomme serait prince , car tout gentilhoinnre descend
d'aïeux souverains : il y a même pour les Rohan cette particu-
larité , qu'ils ne descendent ni de ducs ni de comtes d'aucune
espèce, et qu'ils ne s'appellent plus Rohan : le dernier mâle do
cette /annlle est mort vers 1471 , ne laissant que deux filles ,
épousées Tune par le fils du maréchal de Gyé , l'autre par
M. de (uiémené ; et dans aucun pays du monde les femmes
n'ont jamais constitué la famille et opéré la transmission du
nom. Cette vulgarité et ce discrédit des grands titres furent
produits par le discrédit de la naissance ; le bourgeois qui
achetait un parchemin payait un peu plus cher pour l'avoir
meilleur et plus grand ; car, en noblesse comme en toute mar-
chandise, la qualité vaut l'or. Il y eut donc , depuis le sei-
3 4
§8 r.KVUF, 11K PARIS.
siènie siècle , ducs , comtes et marquis à foison , sans pouvoir ,
• «ans J>loiie, sans souvenir ; sur les domaines démembrés des
races franques , au milieu de quelques pauvres serfs ébahis ,
ou élevait à la hlte un château ; l'urchitecle n'y épargnait ni
tours, ni créneaux, ni meurtrières , innocentes précautions
<iui conq)romettiiieut moins le courage du maître que la
bourse des seiviteurs 5 mais vous auriez parcouru toute l'en-
ceinte des salles sans y trouver ni esclaves, ni châtelaines,
ni dépouilles des Huns et des Sarraziiis ; car le château étail
encore dans lu carrière , lorsqu'Abdéranie ou Attila vinrent
camper sur ses fondemens. Cependant on baptisait le domaine
et la forteresse duché, comté ou marquisat, selon la faveur
et la fennne du piopriétaire j et le poiit-levis se baissait devant
le bailli du bouig, aussi solennellement que celui d'Aix-la-
Chapelle ou d'Ingelheim , lorsque Charjeniagne rapportait de
Kome le globe d'or, ou venait confier à son fèvre favori son
poignard ébréché contre une armure saxone. Il faut que la
France ait gagné bien gros au jeu de la civilisation et des
guerres : elle n'avait pas soixante nobles titrés , y compris le
roi, sous Louis -le -Gros ; elle eu avait trois mille sous
Louis XIV.
C'est donc un monde tout nouveau et des principes inouïs
qui commencent à se dérouler au douzième siècle 5 monde de
.clinquant , monde qui met du faux partout , dans les noms ,
dans les titres, dans le sang des familles. Ici conmience pour
l'historien le besoiii de se munir de réactifs puissans , pour
faire ran<,lyse de cet amalgame social , où l'or se trouve avec
le plond) , et le cristal avec les perles fines. Le peuple se fait
noble , le noble se fait vassal , et le même moriou peut cou-
vrir une face de manant ou une face de gentilhomme. Cepen-
dant cette sociabilité si étrange doit néiessairenient imprimer
à ce qu'elle touche un cachet d'originalité, et faire trace assez
profondément sur le sol, pour que l'œil exercé puisse la re-
connaître et la suivre. 11 y a en eflétdes témoignages vivans de
l'invasion des positions inorales et matérielles par les classes
anoblies ; tous ne sont pas également frappés au coin de cette
civilisation exceptionnelle , tous ne se sont pas consacrés à
traduire spécialement ces élémens nouveaux venus: mais si
l'ou s'applique ù étudier dans son germe la famille de luffran-
I.ITTKRATUF^E. 39
uhi , juirmi liiqiiellc vont être pris les nobles (ritistiliitioii ; si
on lii suit diins ses niétamor[)hoses intérieures . jusqu'iiu mo-
ment où elle arrive à sa dernière trnnsforination , où elle s'é
lance de la case à esclaves, où elle acquiert place et valeur
dans la société ; alors se manifeste un caractère qui l'acconi-
|)agne toujours, un caractère qui n'est qu'à elle et qui la
traiùt : c'est le nom propre.
On rencontre eu effet , vers le douzième siècle , un débor-
dement de noms propres , neufs et expressifs , qu'on cberche-
rait inutilement dans les chroniques antérieures , parce que les
hommes qui les portent n'existaient pas encore. Ce sont les
affranchis qui pullulent et les bourgeoisies qui se forment.
Tant que les esclaves vécurent sous la dépendance du maî-
tre, ils étaient sa chair, sa vie, son patrimoine ; le monde,
qui ne les connaissait pas, ne leur demandait pas un nom ;
mais nuand il?, se détachèrent de l'arbre seigneurial, comme
le gland tombe du chêne , ({uand ils eurent quelque chose de
propre et d'individuel, alors il leur fallut un nom , pour dési-
gner le moi matériel dont les datait la fortune , un nom nou-
veau comme eus, et qui eût été imaginé tout exprès pour
rendre exactement leur physionomie sociale. Les noms propres
du douzième siècle se groupent en cinq familles distinctes, et
forment autant de cadres dans lesquels vient se placer toute
la société d'alors. La première représente la grande masse des
affranchis appartenant aux professions industrielles , et dans
la([uelle ces hommes nouveaux, pour ne point se dépouillci'
de leur valeur morale p;isséc, conservent, avec une sorte
d'orgueil , le nom du métier qui les a portés à la vie actuelle.
De là les l'errier , les tlliaussier , les Pelletier, les Serrurier,
les Fabre, Fèvre ou Lefébure, et les variantes innombrables
que leur a données la subdivision des généalogies. La seconde
famille se rapporte à la masse très-considérable encore des
affranchis agricoles, que de longues emphytéoses ont rendus
propriétaires des anciens aïeux , et qui prennent leur nom
dune spécialité de terrain , comme du Pré , de la Vigne, du
\A , du Chêne , de l'Orme , du Mas , du Puy , de la Fontaine.
La troisième embrasse les individus qui se sont nommés d'une
fonction bourgeoise, ou même d'une fonction mercenaire et
servile, comme le Doyen , le Prévôt, le Maire , le Sénéchal.
40 RKVUE 1)K PARIS.
T..I (|Uatriéine dt'si;;iie la foule du ceux qui , n'nyaiil lli posi-
tion industiicUe , ni position teirieniie , ont pris leur nom de
quelquespéciiilité de stiitiire, de forme on de caractère, comme
IcGrand , le Courbe , le Doux, le Camus. Enfin la cinquième
réunit tous ceux qui ne sont ap[)elés f[ue «le leur nom chré-
tien et de baptême , comme Henri , Joseph ou Raymond.
Tous ces noms propres, (pii varient infiniment, selon l'i-
diome des localités, commencent à poindre dans Frodoard ,
continuent dans Hu|);ues de Poitiers, et abondent dans Gal-
bert et Jacques du Clerc. Leur apparition est progressive et
spontanée, comme le mouvement civilisateur dont ils sont
l'enveloppe extérieure , et leur caractère social se manifeste
par leur formation simultanée , à des distances énormes et
sans communication. Ainsi, la Serre , la Fitte, du Mont, du
Rlas, du Puy, sont exactement le même nom, fornuilé dans
cinq lanjjues différentes. Tous ces noms propres «ont doue
environnés de motifs qui les expliquent , et c'est un préjugé
grammatical bien mal fondé de croire qu'un nom propre n'a
jias d'orthographe. 11 n'y en a peut-être pas de si corrompu
qu'on ne puisse soumettre à une décomposition logique, sou-
vent très-lumineuse, pour découvrir l'origine des familles. Il
en existe une maintenant , noble et titrée , du nom de Chani-
plâtreux : sans balancer, cette famille est anoblie; car un
genlilhomme n'a jamais porté un nom comme celui-là. 11 de-
vrait historiquement s'écrire du Champ plâtreux ; absolu-
ment conmie celui d'un serf du monastère de Véselai , qui se
nommait Jean du Champ pierreux. Toutes les fois donc que
l'on rencontre des familles nobles, portant un nom de l'une
des cinq classes du douzième siècle, on peut afïirmer sans
crainte qu'elles sont d'origine bourgeoise et allYanchie. Il ne
faudrait pas conclure cependant que toutes les familles titrées
qui portent des noms anciens et véritablement nobles soient
titrées et nobles par cela seul ; car il s'en est vu , et il s'en
voit encore , décorées de noms qui ne sont pas les leurs. Ainsi
un bâtard de Henri IV continua les ducs de Vendôme ; un
bâtard de Louis XIII , les comtes de Toulouse ; un bâtard de
Louis XIV , la maison du Maine ; ainsi les derniers Rohan
sont des Guémené et des Chabot; les Montmorency actuels
n'appartiennent pas aux Bouchard, dont la descendauce mâle
LITTERATIIRE-
41
s'arrêfe en 178S;et ]\I. de Dreux-Brézé n'est ni nn Dreux
(le rancieniie maison des comtes, ni un Biézé de l'ancienne
maison de IMaillé : elles sont toutes deux éteintes ; et les
Ureux, cadets d'un Thomas Dieux, d'Issoudnn en Berry ,
ont pris le nom de Brézé en devenant marquis et maîtres des
cérémonies en 1701.
Le second développement, la seconde forme, mais la plus
explicite et la plus complète sons laquelle on reconnaisse la vie
nouvelle du moyen âjje , c'est le blason , idiome des races
élues, lany;ue des dieux et des maîtres , poème formé d'harmo-
nieuses rapsodies,et dont chacune raconte une combinaison
inconnue de la pensée sociale. Des érudits n'ont pas manqué
de le faire venir de la Grèce et de Troie; des historiens y ont
trouvé un uniforme militaire •. pensée bizarre qui n'explique-
rait point comment il fut imaginé si lard. INIais ni les érudits ,
ni les historiens n'ont saisi son véritable caractère ; ni les uns
ni les autres n'ont vu que le douzième siècle est tout rempli de
choses étranges, de races qui surgissent, de races qui s'en vont ;
ni les uns ni les autres n'ont vu dans le blason la patente de
liberté que demandaient les affranchis, et la grande amnistie (]uc
la civilisation jetait aux esclaves. Qui avait écu était noble , et
l'écu est le fondement du blason. C'était même alors un besoin
si profondément senti, de porter ainsi avec soi, traduite en
caractères matériels, l'histoire de ses afl'ections et de sa vie,
que les corporations ouvrières se firent leur blason en même
temps que les nobles ; mais n'ayant pas , comme les chevaliers,
une page d'airain où écrire leurs glorieuses fatigues, elles
faisaient de leins bras et de leurs poitrines un écu, et y dessi-
naient pour armes la vierge Marie, leur patron ou leurs capri-
cieuses amours. Ce devait être aussi nn livre éloquent que ces
hiéroglyphes imprimées dans la chair : les conqiagnons y
avaient consigné sans doute l'impression dominante de leur
anie , et il y avait des pensées chaudes à recueillir dans cette
série de sentences populaires , jusqu'à la devise de Jacques
Cœur : « A cœur vaillant , rien impossible. »
Il est certain que long-temps avant la croisade c'était un
usage de peindre le poli des boucliers. Dans le poème d'Er-
mold-lu-Noir , composé en 815, un duc normand répond à
l'envoyé de Louis-le-Débonnaire : u J'ai des écus coloriés , si
3 i.
-42 REVfJE UE PARIS.
VOUS en avez de blancs. » Mais le blason, tel que l'a fait la
noblesse de Fiance , avec ses règles, sou diclionnaiie, sa
syntaxe, n'existe que depuis le douzième siècle et depuis le
retour de la croisade. Le premier pas consista à recouvrir
le poli de Técu d'une couleur déterminée et régulièrement
cboisie; il y eu eut sept uniformément adoptées, qui consti-
(uèrcnt la base de l'alphabet liéraldique : c'étaient l'or, qui est
jaune ; l'argent , qui est blanc j l'azur , (pii est bleu j le gueules,
([ui est rouge; le sable, qui est noir; lesinople, qui est vert;
le pourpre, qui est violet. On ajouta , sous forme d'appendice,
deux fourrures, qui étaient comme les lettres doubles de cet
abécédaire : l'hermine et le vair. Le fond de ces deux fourrures
était invariablement d'argent; et les mouchetures, de sable
pour l'hermine, et d'azur pour le vair, affectaient à peu près,
dans le premier cas, la forme d'un fer de lance ; dans le second ,
le profil d'une clochette. L'une de ces sept couleurs ou de ces
deux fourrures , appli<iuée sur l'écu , en formait le champ.
Les premières familles qui se servirent du blason portèrent en
général un champ unique; cola s'appelait porter d'or , d'argent
ou d'azur plein ; mais plus tard . pour indiquer les alliances et
les branches cadettes , on jilaça plusieurs champs sur le même
écu. Ordinairement, lorsque sur un éeu à plusieurs champs
combinés il y en a un spécial , qui occupe la partie supérieure
tout entière , c'est-à-dire qui est placé eu chef y ce champ
indique une branche aînée, ou une maison souveraine quia
accordé la noblesse. Les alliances s'indiquent plus volontiers
par des champs accostés , mais de telle sorte que la souche
est toujours placée à droite. Les armoiries des familles an-
ciennes sont en général fort simples : la maison d'Aragon por-
tait primitivement d"or plein ; les ducs de Bretagne, d'her-
mine ; la maison de France, d'azur aux trois fleurs de lis d'or.
Mais peu à peu le champ des écussons va être envahi par une
infinie variété de signes et de figures ; et , avant de pénétrer
dans cette complication de la langue sacrée des nobles , disons
quelques mots de la première révolution qu'elle subit.
Les armoiries les plus simples consistaient dans un écu avec
son champ. Le blason appartenait donc primitivement à la
peinture, ou tout au plus a l'art des émailleurs et des fourreurs.
Mais lorsque la belle et originale architecture du moyen âge
LITTÉRATURE. Ai
eut pris son essor , et qu'il fallut appliquer i'éeusson du comte
ou de lévêque sur la pierre du la cathédrale ou du donjon ;
Icirsque les bourgeois de la commune deniandùrent que la
devise seigneuriale fût eii:prcinte sur le scel de la charte d'ul-
l'raiichissement : ni les peintres , r>i les émailleurs, ni les four-
reurs, ne purent plus suffire aux exigences de la langue
héraldique. Jusqu'alors elle ne s'était appliquée qu'aux surfa-
ces, maintenant elle va porter sur les profondeurs; elle avait
eu les couleurs pour symbole, maintenant elk' aura les reliefs.
L'art du blason éprouva donc une véritable métamorphose ,
lorscpi'il fut saisi par la sculpture et la gravure , et il devint
nécessaire de trouver ou d'établir des ra[)[)orls fixes et constans
entre les reliefs et les couleurs. Voici les règles établies alors
pour les nouveaux signes héraldiques. L'or se rendit par des
aspérités coniques et rapprochées; l'argent, par une surface
plane; et puis on employa des hachures, dont la signification
changea suivant leur position sur l'écu : horizontales , elles
nuir(piaient l'azur; perpendiculaires, le gueules; croisées, le
sable ; abaissées diagonaleinent de droite à gauche, le sinople ;
abaissées de gauche à droite , le pourpre. L'hermine et le vair,
n'étant en définitive que de l'argent, du sable et de l'azur,
restèrent soumis aux règles imposées à ces émaux.
Maintenant l'idiome noble et royal est complet; iiu'il faille
peindre l'écusson sur la bannière, le sculpter sur la pierre,
l'imprimer sur le scel de l'alTranchi , cette triple destination
est également remplie ; car l'hiéroglyphe nobiliaire s'est trans-
tormé selon tous les besoins de la pensée. ^ ienncnt donc les
signes bizarres et divers qui vont chamarrer l'écu; comme
chacun d'eux est forcé de revêtir l'une des couleurs ou des
fourrures consacrées , il n'y en a pas un seul qui puisse échap-
per à l'action du langage. Les signes apjdiqués sur le cham[>
d'un écu se divisaient en honorables , moins honorables et
vulgaires; et cette gradation laudative reproduisait les nuances
de gloire attachées à l'événement dont le signe rappelait le
souvenir. Les trois pals, ou épieux de bataille, que Victor
Brodeau mit sur son écusson après le siège d'Acre , étaient des
signes honorables, parce qu'ils perpétuaient la mémoire d'une
belle action ; le vaisseau d'argent que la ville de Paris portait
en champ de gueules , c'était un signe moins honorable , parce
■*4 RKVUE DE PARIS.
que lien de {jrand n'était spécialement indiqué pur ce symbole ;
et les trois buttes d'azur que la famille Bultel portait en
champ d'argent étaient un signe vulgaire , parce qu'elles rap-
pelaient que cette famille anoblie avait eu pour souche un
bourgeois maréchal ferrant.
Tant que l'écn n'a porté que son simple champ, tant que les
armoiries se sont bornées à la généralité de leurs métaux , de
leurs couleurs et de leurs fourrures, le blason n'a indiqué que
des généalogies et des alliances ; mais, à proportion que les
individus sortiront , par leurs actions d'éclat, de l'uniformité
sociale de leins pères , le blason se compliquera pour exprimer
ces exceptions, ces spécialités historiques; l'éeu deviendra un
livre ouvert où chacun tracera les gloires diverses de sa vie;
et les signes symboliques se multiplieront à l'infini, pour ré-
pondre à cette infinie variété de faits, d'accidens et de pensées.
Ce système de signes endurasse le monde entier , tout ce qui est
inerte , végète , marche ou vole ; depuis le chêne jusqu'à l'herbe
rampante, depuis l'éléphant jusqu'à la fourmi, depuis l'aigle jus-
qu'à l'abeille; puis lesfleuves, les montagnes , les tours, les châ-
teaux, les astres, les hommes, les anges ; les attributs de la reli-
gion, de la guerre, des arts, des métiers; enfin toutes les formes
que la matière a subies , tous les objets qui ont un usage et
un nom. Outre l'espèce du signe et la couleur qu'il porte, il faut
encore examiner dans quel sens il est placé sur l'écn : perpen-
diculaire , il est en pal ; horizontal , il est en fasce ; diagonal de
droite à gauche , il est en bande ; de gauche à droite , il est en
barre ; à la partie supérieure de l'écn , il est en chef; au centre
il est en abîme. La langue du blason est donc immense, telle
qu'elle est , et infinie, telle qu'elle pouvait être. Elle a plus
de mots à elle seule que toutes les langues de l'univers ; et sa
syntaxe, claire et logique , se prête à des combinaisons dont
le nombre effraie l'imagination, et se dérobe presque au cal-
cul. 11 faudrait un livre pour développer son alphabet, ses
règles, son dictionnaire : ici nous ne l'avons considérée que
sous un point de vue historique ; nous avons trouvé en elle un
véritable journal de la civilisation au moyen âge , une chroni-
que du douzième au di.\-huitième siècle , la plus pittoresque ,
la plus vivante de tontes , et sans laquelle les autres n'ont ni
portée , ni couleur, ni signification.
LITTKRATURK. -»0
Le bliisoii , comme donnée hislorique et appliqué à l'origine
«les familles , aux faits de l'histoire , à l'étude des mœurs , aurait
pu être systénuitisé en science exacte et rijjoureuse ayant ses
principes llxes, ses corollaires positifs ; mais les rois d'armes ,
<|ui furent chargés de sa police, ont montré tant d'insuffisance
philosoplii([ue , les troubles civils et religieux ont introduit tant
d'abus et d'usurpations, qu'rjn est obligé de se prémunir contre
les faux seniblans de vérité, à moins que la langue liéraldi([ue
ne se montre si explicite , si matériellement éloquente qu'il de-
vienne impossible d'hésiter devant ses révélations. A voir l'écu
d'or des anciens rois d'Aragon sillonné, depuis la croisade ,
de cinq pals de gueules , on reconnaît l'empreinte de la main
sanglante de Philippe-Auguste, qui In tendit à un prince de
cette maison , après une chaude bataille , en signe d'estime et
de fraternité de gloire ; à voir le lion de Flandre morné , on se
rappelle que le roi saint Louis arracha sa langue et coupa ses
ongles , pour llétrir aux yeux de la chevalerie ce c(unte sans
honneur et sans loyauté qui avait frappé sa noble mère ; et si ,
en parcourant d'illustres armoiries, l'œil s'arrête jamais sur une
page bien sinq)le et pourtant bien sublime , une épée d'argent
dressée en pal sur un champ d'azur , accostée de deux fleurs de
lis d'or, et portant à sa pointe la couronne de France, ou
reconnaîtra sans peine les armes données par Charles VII à la
famille de Jeanne d'Are. Il est d'autres blasons où la certitude
historique se révèle encore, quoiqu'à des signes moins positifs
et plus compliqués. Une pièce nouvelle introduite dans l'écu
indique d'ordinaire une bifurcation collatérale : cela s'appelait
briser les armes. Les Orléans brisaient les armes de France
d'un lambel ou ruban d'argent; les Orléans- Angoulême bri-
saient eux-mêmes l'écusson d'Orléans en chargeant le lambel
de trois croissans de gueules. Lorsque le chef de l'écu était
d'une couleur particulière , cela désignait une concession
seigneuriale , un haut patronage , une vieille recommandation ;
les nuinicipalités de Lyon et de Paris portaient en chef les cou-
leurs de France; et de ta livrée de l'Hôlel-de-Ville, tieicéeeu pal
d'azur, qui est France, d'argent, qui est le vaisseau, de gueu-
les, quiestle champ de l'écu, est venu le drapeau tricolore (I).
(i) Il n'y a en gcuéral que des préjugés plus ou moins étiangos,
■'i(j REVUE DE PARIS.
Il y avait iiti {;ciirc spécial de blason , une manière d'urnics
f[iroii appelait parlantes ; c'étaient celles où le signe exprimait
le nom de la famille qui les portait. Elles étaient les moins
estimées et les plus modernes , et on peut les considérer , sans
et à peu près tous sans fondement, dans ce que l'on trouve écrit
sur les couleiirsriaiionalcs de France ; nous allons essayer derecti-
iier ces erreurs an mojcn de notions historiques et positives.
Il n'a jamais existé, pas plus en France qu'ailleurs, des couleurs
réellement Jiationalcs ; il y a absurdité jusque dans l'expression :
dire couleurs , c'est dire armoiries. Or, ce n'étaient pas les pays ,
mais les familles, qui avaient des armoiries 5 et l'on n'a jamais vu
des familles nationales. Il y avait bleu un duché de France pendant
la seconde race; mais il disparut avant l'int'.oduction générale du
blason, et il ne put pas se former ainsi des armes du duché de
France , 011 de France tout court.
Pendant toutes les guerres qui se ûrent jusqu'au quinzième siè-
cle, les gentilshommes qui amenaient des conlingens les ralliaient
sens leurs bannières siiéciales; le roi déployait la sienne, qui était
bleue fleurdelisée d'or, à la tôte des hommes de ses domaines. En
1112, Louis-le-Gros leva subitememt une armée contre l'empe-
reur Henvi V, qui menaçait de l'envahir j Suger, alors abbé deSaint-
Uenis , y conduisit ses hommes, parce que les comtés de Mante et
de Pontoisc, qui formaient le Vcxin , ayant été soumis par Phi-
lippe I^'', l'abbaye faisait partie des possessions royales. Louis-le-
Gros, plein de vénération , comme toute la France d'alors , pour
les reliques du saint , fut persuadé qu'il se le rendait propice en fai-
sant porter l'oriflamme devant son armée. Ce n'était pas \\n drapeau,
comme on l'a cru et dit, moins encore les drapeaux des rois de
France ; c'était un petit carré d'étolfe de soie rouge , bordé de fran-
ges d'or, espèce de suaire qui enveloppait les ossemens du martyr,
et que l'on suspendait au cou d'un homme d'armes , le laissant se
dérouler sur sa poitrine. Galois de Montigny le ])orta ainsi à Bovi-
nes en \iii'^ Hutin d'Aumont en i4i 2 , et Martel de Bacqueville
en i4i5. L'auteur des deux articles Eiiscvjnc et Oriflamme de
l'ENCYci-opiiDiii raconte là-dessus que l'orillamme fut prise par les
Anglais à la bataille d'Azincourt, où Martel de Bacqueville fut tué,
le -25 octobre i4i5 ; que les Anglais, qui portaient primitivement
la croix blanche , prirent la croix rouge de France, depuis leur en-
LITTÉRATURE. -47
exception , comme .-ippaitciiunt à des familles anoblies. L'ob-
jection tirée fie raiicienneté de la m<iison ne prouverait rien :
car il n'y a jamais noblesse là où l'aïeul a été Un afiranchi ; et
puis aucune famille ayant des armes parluufos ne remonte plus
trée à Paris; et que, pour changer de Lannière, Charles VII prit par
contrecoup la croix blanche, d'où est venu le drapeau blanc.
Tout cela est une histoire de fantaisie. L'oriflamme ne fut pas
prise par les Anglais , puisqu'elle est mentionnée dans deux inven-
taires du trésor de Saint-Denis faits en 1 534 et en 1 5g 4 ; et puis il n'y
a jamais eu de croix d'aucune couleur dans les armes des rois d'An-
gleterre ou des rois deFrance. Ceux-ci portaient d'azur aux fleurs de
lis d'or; et les rois d'Angleterre , dont l'ccusson s'est successive-
ment agrandi , ont porté des gueules à trois léopards d'or, pour
l'Angleterre; d'or au lion de gueules, pour l'Ecosse ; d'azur, à la
barpe d'or, pour l'Irlande.
Voici ce qu'il y a de plus positif sur le drapeau blanc. Après l'.is-
sassinat du duc d'Orléans-Valois, régent deFrance pendant la dé-
mence de Charles VI, le due de Dourgogne, qui avait commis ce
meurtre , forma un parti puissant dont était la reine , et qui se réu-
nit aux Anglais, nouvellement débarqués. L'autre parti, celui d'i
régent assassiné , élaitreprésenlé par le comte d'Armagnac, lejeune
d'Orléans et le dauphin. Il y avait donc deux intérêts aux prises,
les Anglais et le dauphin ; et deux bannières levées, la bannière do
Bourgogne et les bannières réunies d'Armagnac et d'Orléans. Or le
rouge formait les couleurs de Bourgogne , sous lesquelles combat
tait l'Angleterre; le blanc formait les couleurs d'Orléans , de Lescut
et de Commingcs , sous lesquelles combattait le dauphin.
C'est donc sous le ruban blanc d'Orléans, le champ d'argent de
Lescut et les otelles de Cumniinges que le d.-.upliin de France fut
vainqueur; et lorsque, immédiatement apiès lu guerre, il méta-
morphosa l'ancienne gendarmerie eu compagnies d'ordonnance, il
donna la cornette blanche à la première qui fut sur pied. Quand
vinrent les colonels-généraux , la cornette ou drai)cau fut confiée à
la compagnie qui leur appartenait en propre. Lorsqiie ces grands
officiers furent supprimés, les incstres do camp la placèrent dans
les compagnies-colonnelles ; enfin, depuis le traité d'Aix-laCha-
pelle, en 1748, qui enleva les comijagnies aux colonels, le dra-
-58
RKVIIK nF. PAUI.î
liant que le douzième siècle. Ces sortes rr.nrmoiries ne sont que
la tiachietion des noms popiilaiies dont nous avons déve-
loppé roiifjine. Dans cette catégorie rentrent les noms de
Nos;aret, de Maiili , de Créqiii , dllantefort , quelque illustres
peau blanc resta dans la plus ancienne compagnie de chaque ré-
giment.
La révolution trouva les couleurs militaires de France en cet
état. Lors de la première émeute organisée au Palais-Royal par Ca-
mille Desmoulins, il proposa à la foule de i)rendrc pour signe de
ralliement ou le rouge , qui était la couleur de Tordre américain de
Cincinnatus ; ou le vert , qui était, dil-il , la couleur de l'espé-
rance. On prit le vert , et la foule se fit des cocardes avec les feuilles
des marronniers. Cette cocarde ne dura qu'un jourj et après le
i4 juillet, lorsque la reddition de la Bastille et le soulèvement de
Paris eurent donné à la commune cette influence qui fit toute la
révolution, on prit pour cocarde et pour drapeau les couleurs de
l'écusson de l'Hôtel-de-Ville, qui était blanc, bleuet rouge.
La municipalité de Paris portail des gueules au vaisseau d'argent,
flottant sur des ondes de même , le clief cousu de France. Le clief
indiquait la concession de Charles V; le gueules formait le champ
ordinaire des bourgeoisies qui recevaient des armes , et le vaisseau
d'argent était un symbole qu'il nous reste à expliquer. Le noyau de
la vieille commune de Paris , qui existait déjà au deuxième siècle ,
se forma de bateliers et marchands qui demeuraient à la Cité, et
faisaient un petit commerce de cabotage sur la Seine. Ce fait est mis
hors de doute dans la grande histoire de Félihien , et il a survécu
jusqu'à la révolution dans le langage des lois municipales, puisque
les expressions de nimiicipalitr , h6te!-de-ville cl marchandise de
l cav y sont exactement synonymes.
Cest donc la barque des marchands de l'eau ou des bourgeois
qui fut placée par Charles V dans les armes de Paris; et sa voilure
d'argent constitue un symbole accessible à tout le monde. Ainsi
l'étendard désarmées françaises a varié trois fois sans être jamais
national. La première fois, c'était une chape de saint Denis; la se-
conde, le ruban blanc d'Orléans et les couleurs du comte de Com-
minges; la troisième, l'écusson combiné des rois de France et des
caboteurs parisiens. Nous ne croyons pas le drapeau tricolore moins
MTTKRATTRE. 40
qu^ils aient pu d'ailleurs devenir : et les .Trmes de N()2arel,qui
étaient un noyer; celles de Crci|ui , (]ui étaient un erécpiier ,
ou prunier sauvage; celles Mailii , qui étaient trois maillets;
celles d'Iluutefort , qui étaient trois forces ou ciseauxdes lami-
neurs de cuivre , ne permettent pas de placer au rangdes vrais
gentilshommes des familles noirmiées et désignées par des em-
blèmes appartenant aux classes ouvrières. AI. d'Espeignes,dont
le nom doit s'orthographier M. des Peignes , avait pour armes
un peigne d'argent ; cet écussou estévidenmient une enseigne
de perruquier ; et M. le Trouvé , qui portait pour écussou trois
cufans couchés et emniaillottés , avait écrit lui-même dansses
armoiries que le chef de sa famille était bâtard. Etcecinesur-
jjreudra personne, de ceux du moins qui savent comment se
sont formées les familles nouvelles; car une ordonnance de
l'hilippe V , du 26 février 1361, ordonne la légitimation et
l'anoblissement des bâtards, moyennant fiuaiice , dans les sé-
néchaussées de Toulouse , de Beaucaire et de Carcassoiuie.
De toutes les chroniques du moyen âge, aucune n'est donc
aussi piquante de souvenirs , aussi belle de gloire , aussi tou-
chante d'aventures , que celle qui s'écrivit en caractères héral-
diques sur fécu des châtelains. Chacun d'eux portait en plein
soleil l'histoire de sa vie et de sa maison , et c'était quelque
chose d'auguste à voir qu'un homme ainsi chargé de tout l'hon-
neur de ses ancêtres. Dans l'Iliade , quaiul les héros se défient,
ils se disent les noms de leurs a'ieux : un chevalier portait les
belles actions des siens gravées sur son armure; et, s'il par-
courait un à un , avec son épée , tous les quartiers de son écus.
son , il pouvait crier à l'ennemi : Ceci veut dire Antioche, cela
Jérusalem, cela Byzauce, cela Bovines, cela Damictte , cela
Cartilage ; et laisser encore des places vides , que ses fils rem-
pliraient un jour à Cérisoles et à Marignan. Ainsi le blason,
épopée brillante de nos j)ères , Iliade des Bavard et des Ber-
trand , a saisi et conservé tous les sentimens les plus fugitifs,
toutes les pensées les plus poétiques et les plus légères du dou-
zième siècle ; sans lui le temps serait passé là-dessus et aurait
glorieux pour n'être pas national; la municipalité de Paris est la
plus ancienne de France, cl la famille de nos rois la pin» vieille de
l'Kurope.
3 h
JÎ'O IVKVUE DE PAKIS.
tout effacé ; les lionimcs , absorbés par les révolutions nouvelles
auraient perdu le souvenir des vieilles révolutions ; mais, f;râce
à l'inépuisable fécondité de ridionie héralditjna , les idées ont
pris formes et corps , se sont pétrifiées aux parois des donjons
ei des cathédrales 5 et la postérité les déterre aujourd'ui comme
des fossiles d'un antre âjje mêlés aux décombres des monu-
mens.
Cette langue du blason était si vaste, si con)pliquée, il y
avait de si liants intérêts attachés à la pureté de sa conserva-
tion qu'il était impossible de la livrer sans défense aux ambi-
tions diverses qui Tauraient détournée à leur profit. Si le noble
de la veille avait pu cantonner impunément son éeusson des
alérions de Montmorency, écarteler ses armes parlantes des
macles de Kolinn , de la croix d'or de Jérusalem, de l'aigle
éployé de l'empire, c'eût été voler le passé des familles illus-
tres , et s'improviser gratis une gloire que les gentilshommes
avaient coutume de payer plus cher. Il était donc nécessaire
qu'une autorité veillât à l'emploi des signes héraldiques , car
la confusion des armoiries eût été la confusion des familles
elles-mêmes. Dès (pie le blason fut devenu un alphabet , une
langue, un livre de loi tout chaud de poésie , ilTut institué un
roi d'armes , pour le maintien de ses règles et l'interprétation
de son esprit. \'ingt-nenf hérauts ou poursuivans d'armes lui
furent subordonnés, qui prenaient chacun le nom de la pro-
vince où ils inspectaient les titres et les armoiries des nobles :
le roi d'armes lui-même portait le titre de Mont-Joye Saint-
Denis; c'était le cri de guerre de France. Une grande confu-
sion s'était déjà introduite dans les registres des hérauts en 1 487.
Charles VIll créa un maréelial d'aruies le 17 juin, et après
Jine grande et solennelle révision des cartulaires de familles, il
fit peindre , d'après les derniers renscignemens tifficiels , les
armoiries de tous princes, dues, comtes, barons , châtelains,
seigneurs et autres nobles , selon leurs degrés et inéémineiice.
Les abus que cette réwsion avait fait disparaître se reproduisi-
lent en plus grand nonibre((ue jamais durant les guerres civiles ;
les anciennes et les nouvelles familles, qui s'étaient jetées avec
des armoiries diverses dans la tourmente suscitée par Luther
furent fort étonnées à la paix de voir qu'en moins de cent an-
nées presque toutes les dislances avaient disparu. Ce n'était
HTTK RATURE. 51
l'ns que les grands se fussent abaisses ; mais les pctifs et les fai-
bles s'étaient lianssés outre mesure , et tel portait arro[;amni(!iit
lu couronne de comte, qui avait encore , tout rouge au front ,
Tempreinte du bicoquet de TalTranclii.
Ces étranges abus firent pousser les bauts cris à l.i vraie
noblesse ; pendant la tenue des états généraux de 1614, les
gentilsbommes représentèrent à Louis XIII quelles atteintes
les bourgeois et la commune noblesse portaient aux droits des
plus anciens et meilleurs serviteurs du roi. Immédiatement
l'organisation des bérauts d'armes, déjà brisée et perdue , fut
reprise et placée en bonntnir. Il fut créé un conseiller-jnge
général d'armes, réunissant les fonctions des bérauts et du
roi : c'était noble Cbevrier de Saint-^Iaiu'is , écuyer maçon-
nais. Le nouveau juge avait affaire pour réorganiser le chaos
héraldique, et surtout pour maîtriser les velléités aristocrati-
ques que le bon peuple , de sa nature beaucoup moins répu-
blicain qu'on ne pense, s'obstinaità nourrir depuis long-temps.
L'article 268 de l'ordonnance de Blois avait annulé les titres
({ui venaient aux roturiers de la tenure des fiefs qualifiés ; la
noblesse, accordée eu masse par Charles V aux bourgeois de
Paris, avait été restreinte en 1577 aux échevins et au prévôt
des marchands ; Henri IV avait aboli la noblesse acquise par
les armes, par édit de 1600 : il y avait donc énormément d'é-
cussons à éponger , de dagues à remettre au fourreau , de nio-
rionsà porter au quai de la Ferraille. Il ne paraît pas que
Cbevrier de Sain t-Mauris eut l'ame assez stoïque pour résister
au cri de merci de tous ces chevaliers déconfits sans bataille ,
don Quichottes de la pointe Saint-Enstache etde la rue Saint-
Denis , qui n'étaient pas gens à avoir chaussé les é()erons |)onr
les quitter si tôt , et qui , le lendemain de leur anoblissement ,
s'étaient fait souder à leur armiu-e; sa possession du titre et du
pouvoir de juge d'armes ne répara qu'imparfaitement l'abus
des usurpations de rang. La jilace fut supprimée au mois de
novembre 1696, et Louis XIV y suppléa par la nomination
d'un grand maître général des armoiries, et garde de l'arnio-
rial. Le titulaire fut Charles dllozier, assez mince gentil-
homme de Provence. Enfin une dernière révolution modifia en
1701 la haute magistrature de 1696 5 le juge d'armes fut réta-
bli, et dura jusqu'à la célèbre nuit du 4 août 1789 , qui cm-
52 RKVUE DE PARIS.
porta 11- jiijjR , Icdibiinal elles parties. C'est à Chai'les d"Ho-
zier que sont dues des compilalioiis sur la noblesse , moins
Lclles , moins riches, moins importantes que celles d'André
du Cliesiie , mais qdi forment encore l'un des monumens les
plus curieux de nos annales. Charles d'Hozier n'avait rien qui
le plaçât bien haut ni dans ses talens, ni dans sa naissance :
il s'est donné dans l'armoriai beaucoup plus de place que sa
famille n'en a occupé dans l'histoire. La seule particularité
])iquante qui se rattache à son souvenir , c'est que Pierre
d'Mo7.ier, le premier chef de sa maison, avait épousé une
cousine germaine de la femme de Nostradamus.
Ce n'était pas en France seulement que l'importance du
maintien des titres était hautement appiéciée ; il existait de-
])uis long-temps un collège héraldique en Angleterre; le roi
de Sardaigne organisa un règlement pour le même objet , le
26 mars 1720 ; et Pierre-le-Grand , qui dotait la Russie de
toutes les belles idées européennes , créa un office d'armes
le 24 janvier 1722. I. a noblesse allemande surtout , qui s'était
maintenue souveraine et puissante, qui avait refusé d'éman-
ciper ses esclaves et de se fondre elle-même dans un grand
royaume , vivait encore au milieu des pensées qu'une civili-
sation d'un autre ordre avait détruites parmi nous. Au dessus
de la porte de l'immense salle où s'assemblait le chapitre de
Trêves , il y avait autrefois un vieux (ableau représentant un
fils naturel de l'empereur Conrad III , qui demandait un ca-
nonicat au doyen ; celui-ci , tout plein de cette dignité que
donnaient les grandes naissances, lui répondait avec froi-
deur : « Seigneur , nous croyons que vous êtes le fils de l'em-
pereur, mais prouvez-nous aussi que voire mère était noble. »
C'est que , pour entrerai! chapitre de Trêves ou de IMayence ,
il fallait seize quartiers bien prouvés dans les deux ligues. De
pareils chanoines eussent été rares en France , si la maison de
Bourbon avait refusé d'en fournir. La qualité d'un homme
fiait encore, au dix-septième siècle, la chose dont on s'in-
formait le plus volontiers ; en Allemagne on demandait : En-
tre-t-il au chapitre ? en Fiance, Va-t-il à la cour? Cependant
les hommes de cette cour de France n'èlaieiit pas prisés de
reste chez les é(rangcrs. Lorsque le duc de Vendôme fit signer
les chefs de la noblesse espagnole en faveur de Philippe V, il
LITTÉRATURE. SsJ
supciçut. (lue tous ujoutaient après leur nom : noble comme
le roi j le duc les laissa faire, parce qu'une couronne valait
bien le sacrifice d'un peu d'orgueil ; mais le dernier de tous ,
après avoir tracé la formule de ses confrères, ju.ijea que c'était
encore trop modeste de sa part, et ajouta : un poco pià , et
même un peu plus ; alors IM. de Vendôme, qui descendait de
Henri IV, demanda au gentilhomme espagnol s'il mettait en
doute la noblesse de la maison de France, «i Pas du tout, ré-
pondit fièrement le hidalgo ; mais Louis \W est Français, et
moi je suis Castillan, d
Et il y avait de nombreuses et de grandes raisons pour que
la dignité de la noblesse française eût ainsi perdu de son éclat.
Certes lorsque Charlemagne allait secourir le roi des Asturies ,
lorsqu'il envoyait son fds Louis s'emparer de Huesca ou de
lîarcelone, il n'y avait pas un Aragonais , un Castillan , un
Espagnol de toutes les Espa;;nes , qui eût osé signer, sous les
yeux de Charlemagne, « noble comme le roi; n mais ces
temps-là étaient passés, et les gentilshommes de Louis XIV
ne comprenaient pas assez la noblesse pour la faire respecter :
et puis, à vrai dire, ce n'était pas tout-à-fait leur faute s'ils
étaient devenus si petits et si bas ; le talon de la royauté avait
pesé si long-temps sur leur front qu'il avait fini par y faire
empreinte. L'anoblissement jeté à des villes entières avait
fini par faire considérer l'hoiuieur aristocratique comme une
bonne chance à nn jeu de hasard : on l'accepte, mais on In
méprise. Charles V avait anobli ainsi tout Paris un matin qu'il
dormait encore; Charles VI , Louis XI et François I'^'' main-
tinrent le privilège. C'était quelque chose de |)rorondément
ironique (pic la noblesse donnée par Louis XI; cela rappelle
le décret cpii hâta la majorité des filles de Séjan , pour que la
loi pût les proscrire. Louis XI faire des nobles! cela confond,
cela écrase; il en faisait pourtant , et en bon nombre ; il
envoya un jour des parchemins il toute la ville de Beauvais ,
qui avait résisté aux Bourguignons et à monseigneur Philippe
Crève-Cœur-des-Cordes; mais ces armoiries , qu'il octroyait
comme grâce royale, il les méprisait pour lui-même; il s'était
fait recevoir bourgeois aux municipalités de Soleure et d'Un-
tervvalden, et en avait obtenu lettres. La noblesse était pour
lui uue idole bonne à faire adorer au peuple, et que lui-même
5 5.
54 REVUE DE PARIS.
se plaisait à couvrir de sang et de boue; s'il avait aimé son
cheval , comme Caligula , il l'aurait fait duc.
Jup^ez aussi quand le nioinent venait de lutter contre cette
audacieuse noblesse, qui lui avait donné tant de mal à Mon-
llhéry; lorsqu'il eut à peser, en son conseil, l'exil de Dam-
martin , la tête du connétable de Saint-Pol et celle de Jacques
d'Armagnac ! Et voulez-vous savoir quel était ce conseil , et en
quelles mains était placée la cause de la noblesse de France ?
montez à l'hôtel des Tournellcs , qui est l'hôtel du roi; et si
vous ne mourez pas de frayeur à voir ce hideux aréopage ,
asseyez-vous. De ces cinq hommes coiffés d'un bonnet de drap
noir, long d'ung qunrlier , et dont les têtes semblent avoir
pris racine entre les malieutres qui couvrent leurs épaules , le
premier , e 'est Fumée , médecin , ou , comme disent les ma-
nuscrits du temps , physicien du roi : mince écolier de Paris,
il apprit quelques catégories d'Aristote et un peu d'Hippocrale
en grec ; et malgré ce vaste savoir , il se fera chasser un jour
du Plessis pour n"avoir pas su préparer le clysfère que Louis XI
voulut prendre, en danger de mort. Le second, c'est Pierre
des Habiletez , marmiton de cuisine et juge royal; que Dieu
vous préserve d'être son client ou son convive ! Le troisième,
c'était liicr un petit clerc, fils d'un tailleur poitevin, fort
maigre d'argent et de théologie ; aujourd'hui c'est monseigneur
Balue , évêque d'Evreux : demain ce sera le piiuvre prisonnier
de la cage de fer. Le quatrième, il arrive de Thiert, près
Courtray , où il est né d'une famille de serfs ; maintenant il
étale complaisaniment son bbison , où vous voyez un chevron
accompagné eu pointe d'un daim passant, accosté adroite
d'une branche d'olivier , à gauche d'une corne de daim ; main-
tenant il est barbier et il est comte : barbier il rase le roi aux
Tournelles; conate , il prend péage sur le pont de Meulan»
où sont exposées ses nobles armoiries (1) : sage serait Olivier-
le-Daim de lever seulement tribut sur les piétons venant de
Normandie ; car un jour l'idée lui viendra d'en lever aussi sur
les belles , et ce tribut, non consenti, le fera pendre haut et
(i) Nous devons l'écnsson d'Olivier-le-Daim à M. Victor Hugo»
C'était pour nous un devoir d'avouer cet emprunt, fait à l'un des
hommes de France les plus riches des choses du moyen âge.
LITTÉRATURE. 55
court. Enfin voici le cimjiiième : s'il y avait Ijalanco dans le
conseil, il serait homme ù décider une majorité concluante,
c'est Tristan-l'Hcrraile ; de lui , c'est comme du bourreau , ou
n'en a su jamais l'histoire , il paraît et il décolle j son existence
n'a ni un la veille, ni un lendemain , car le même homme ne
l'a jamais vu en face deux fois eu sa vie. Fumée , Pierre des
Ilabiletez , Balue, Olivier-le-Daim , Tristan-l'IIermite, deux
empoisonneurs , un barbier , un [iiètre et un bourreau , voilà
les pairs de Louis XI ! parodie ignoble et sale de ce qu'il y
avait de plus illustre et de plus grand; aristocratie d'enfer, qui
grimaçait sous son blason , comme Satan sous l'armure de
saint Michel.
Ainsi la noblesse de France était flétrie de deux côtés ; flétrie
du mépris du roi , flétrie encore du mélange des classes aff'ran-
chics. On la voit finir par se rési|iner, prendre sou parti et ne
plus marchander avec l'infamie. Dès le quinzième siècle, elle-
même prend en oubli ses vieux droits, ceux de ses ancêtres,
toute la dignité de sa carrière sociale; elle accepte, elle met
en honneur une idée ignoble, une idée inouïe, une idée qu'il
faut voir se perpétuer jus([u'à nous pour y croire, que les
langues vulgaires traduiraient par dégradation et stupidité
historique , et que le faubourg Saint-Germain , il n'y a pus un
demi-siècle , appelait illustration , préjugé absu'.de qui a gâté
ce qui reslait de grand , et qui consistait à penser que la véri-
table noblesse était moins dans uni- longue série d'aïeux que
dans un état de domesticité acquis auprès do la personne du
prince. » Tous officiers domestic[U(;s de Sa Majesté... dit l'ar-
ticle 5 de l'édit de mai 1583, s'i.ls ne font service et n'ont
gages...» Voilà l'illustration ! On se rua donc sur les charges :
on vit les anciens genlilshommci eux-mêmes donner, l'un sa
fortune, l'autre sa femme, pour devenir grand-queux ou
grand-veneur. Alors commença un épouvantable commerce
entre la débauche trônée et l'ambition à éperons d'or ; la
vertu des femmes fut désormais considérée comme travers
d'esprit qui ruinait les familhjs, et des mères appelèrent heu-
reuses celle que Dieu fit assuz fécondes pour prostituer leurs
enfans.
Dès 1400 la noblesse, réel le et fausse , était déjà en organi-
sation de domesticité ; Henri de la Roche était écuyer de cui-
36 REVUE DE PARIS.
sine rie M. de Guicnne; Rivcrol , gentilhomme piéinontais ,
était inaitre-d'hôtel de lit duchesse de Savoie; Cifron Vacchière,
;;eiitilhomiTie provençal , Tétait du duc de Lorraine; Guil-
laume de Bisches l'avait été du comte de Charolais , et Jean
de Aulbus l'était de Louis XL C'est à peu près à cette époque
ipie ces chnrj;es , considérées auprès de la maison de Valois
comme service particulier et domesticité réelle , reçurent la
qualification d'offices de la couronne. Ils étaient au nombre
de quinze , plus ou moins anciens , plus ou moins importons,
mais (oujoiirs recherchés par les grandes familles. Les maîtres-
des arbalétriers du roi, déjà établis en 1270, finissent à
Antoine du Prie, le 11 aoiit 1754; les maîtres de l'artillerie ,
qui commencent à Guillaume de Dourdan , en 1313, sont
érigés officiers de la couronne par Henri IV, en 1601, eu
faveur du duc de Béthune , et sont supprimés en 1755 , par la
démission du comte d'Eu. Les porte - oriflamme ne furent
réellement officiers de France que depuis la réunion du Vexin,
opérée par Philip[>e I<^''. Galois de Montigny était porte-flamme
à Bouviiies , et Guillaume Martel de Bacqueville, le dernier
nommé, mourut le 28 mars 1414. Les colonels généraux de
l'infanterie étaient les plus éminens des officiers militaires.
Leur charge fut déclarée office pour le duc d'Épernon en 1584,
et supprimé le 5 décembre 1730 , après la démission du duc de
Chartres.
La destinée des charges civiles fut encore plus longue et
plus brillante. A leur tête se place le grand-maître de France,
(jui s'était appelé successivement sénéchal , majordome et
maître-d'liôtel. Arnould de Vésemale était maître d'hôtel de
l*hilij)pe-le-Hardi , vers 1278; le Bahifré l'était de Henri III.
Le roi se méliait d'un pareil chef de cuisine , et le duc de
Guise se démit. Eu 1770 , le prince de Condé avait la charge.
Les chanibriers de France, dont les ducs d'Orléans avaient
l'office en 1536 , furent supprimés dix ans après ; les chambef-
lans leur succédèrent, et le duc de Bouillon l'était en 1770.
L'autorité des grands écuyers s'étendait plus loin que les pa-
ges ei les écuries du prince , les académies de gentilshommes ,
pour montera cheval , dépendaie ut de lui. Charles de Lorraine
était grand-écuyer en 1712. Les ;;rands-queux avaient été sup-
primés en 1490, après la mort de Louis de Prie. Le grand-
LITTI-RATURE. 57
boiiteiller , donl André de Gironde avait TofRce en 1724, le
giand-pannetier , tel que l'était le duc de Brissac en 1709,
n'offrent aiijouidluii ù nos yeux que des charges ridicules ;
mais le grand-veneur, mais le grand-fauconnier , mais le grand-
louvetier, resteront toujours environnés de souvenirs d'his-
toire et de poésie. Le marquis d'Heudicourt était grand-
louvetier en 1718; le comte dus Marets , grand-fauconnier
en 1717j le duc de Penlhièvre, grand-veneur en 1770. Il
semble encore, rien qu'à prononcer ces noms, qu'on se
trouve transporté au milieu des forêts de la vieille France, à
la chasse du cerf ou de l'auroche. On voit courir ces belles
meutes de lévriers blancs , dont Paul Véronèse a dérobé
les plus soyeux pour les endormir aux pieds de leurs nobles
maîtres 5 on suit de l'œil le faucon éperonné qui s'élance du
[loing d'un jeune page et va lier la perdrix au vol dans les
taillis de la Touraine. Aujourd'hui , au milieu de notre
civilisation moutonnière, avec nos légions de bouchers,
de charcuitiers , de rôtisseurs , ce seraient là choses superflues
et importunes ; mais au Tteuvième comme au treizième siècle .
<|ui voulait poisson fiais jetait filets à Tcau. (harlemagne était
châtelain fortuné et bon gentilhomme .mais son dîner courait
les champs tous les matins.
Les offices de la couronne dont nous venons d'indiquer le
nombre et le caractère ne formaient qu'à peine la moitié des
positions sociales désignées sous le nom général d'illustration.
11 y avait encore les hautes charges de judicature , les gouver-
nemens de province , le maréchalat et les duchés-pairies. Cette
dernière espèce d'illustration est la seule , parmi toutes les
autres, qui ait eu nne portée sociale et à laquelle nous nous
attachions. Le mot duché est plus vieux que la conquête ; mais
l'idée qu'il renfermait primitivement s'est modifiée, et le mot
de patrie ne lui est accolé (jue depuis à peu près 1351. Les an-
ciens et vérita'ules souverains, désignés parlenonidednc et de
comte , avaient été réduits, parla chance des batailles , à recon-
naître le patronage des Capétiens ; et il ne restait plus, vers 1220 ,
(pie trois ducs et trois comtes, ayant pouvoir primitif, indépen-
lîant, allodial, ayant souveraineté ; c'étaient le due de Guyenne,
le duc de Normandie , le due de Bourgogne , le comte de Tou-
louse, le comte de Champagne et le comte du Flandre. Jus-
S8 RF.VUE »K PAUIS.
qu'à In fin ilc la seconde race, ré.'jlise catlioliqno ; qui pos-
sédait en biens-fonds plus du tiers de la France , était restée ,
comme tonte la noblesse, entièrement indépendante du roi ;
mais la même révolution emporta ces deux aristocraties , et de
tant de viclies évêqucs de la Gaule , il n'en restait plus alors
que cinq assez puissans i)our faire trembler encore la royauté;
c'étaient Tarchevêque de Reims, Tévêque de Laon , Tévêque
de Béarnais, Tévêque de Châlons etrévêquede Noyon. Voilà les
onze grands débris de la noblesse et du clergé de France ! Ou
les ap[)elait les pairs du roi, c'est-à-dire ses égaux. Ils l'avaient
été; mais en peu de siècles fut troublé cet équilibre de puissance;
la grande seigneurie dévora la petite ; le roi fut désormais
roi, c'est-à-dire le plus fort ; les évêcliés s'écroulèrent par la
base, en émancipant leurs serfs; et, de 1270 à 1477, les six
duchés et comtés furent réunis à la couronne.
C'est en 1351 que la fantaisie prit au roi Jean de faire des
ducs comme il faisait des nobles; le dauphin de France, de-
I)uis Charles V , fut nommé duc de Normandie. Philippe-le-
Hardi fut fait duc de lîourgogne , et devint le chef de cette
seconde maison , si florissante et si belle, détruite par la ba-
taille de Nancy. En 1551 , pour la première fois , les duchés
sortirent de la maison royale ; le baron de Montmorency de-
vint duc. Pour lui , c'était descendre ; car les Bouchard avaient
été comtes, quand les comtes étaient des rois. Ces sortes de
duchés, distribués sans qu'il en coûtât une obole , se multi-
plièrent avec profusion ; on les appelait pairies sans savoir
pourquoi , car ces pairs n'étaient les égaux que d'eux-mêmes.
Les duchés-pairies , transmissibles de mâle en mâle, donnaient
siège au parlement , où la réunion des titulaires formait lit
cour des pairs. Le duc d'Uzès , nommé le second , est de 1572.
Depuis , les maîtresses de Louis XIII , de Louis XIV et de
Louis XV peuplèrent le parlement; le duc de Montbazon ,
prince de Guémeiié , est de 1595; le duc de Noailles, comte
d'Ayen, de 1663; et le duc d'Aiguillon de 1750; le duc de
Fitz-James avait été de la promotion de 17 10; le duc de Choiseul
ne fut que de celle de 1759 ; et le duc de La Rochefoucault, un
des derniers rommés , de celle de 1762. Outre ces ducs et
I)airs, il y avait encore des ducs par brevet, emphytéotes via-
gers d"une illustration de ruelle , pairs inpui-tibus infidclium.
I.ITTKRATUrxE. S9
Voilà celte illustration devant laquelle s'était conrl)ée la
vieille noblesse , hochet d'enfant que les gentilshommes ac-
ceptèrent en éch«nf;e de leur honneur et de la puissance de
leurs ancêtres. Aujourd'hui c'est à pleurer de douleur à voir
rabaissement des ancieiuies races. Les Roluai, qui ont du
S4»n5 ^'^^ ducs bretons dans les veines ; les Noailles , qui ont
quelques bons quartiers ; les Montmorency, qui étaient vieux
du temps de saint Louis , et qui ont porté au front toutes les
couronnes ducales de TEurope ; tous ces gentilshommes et
<rautres , des meilleurs, se sont faits valets de cuisine ou d'é-
curie ; tout cela lient l'étrier ou tâte la soupe du roi ; tout
cela descend, pour rehausser leurs familles, à des coui[)lai-
sances de cour basses et mesquines , quelquefois sales et in-
fâmes. La faveur des ducs de Saint-Simon vient d'une inno-
vation imaginée par l'un d'eus, dans la manière d'offrir un
cheval de rechange à IjOuis XIII, un jour qu'il chassait ;i
Fontainebleau ; l'adroit courtisan le lui présenta par la crou-
jiière , ce qui facilita l'enjambement de sa majesté. Louis XIII,
([ui savait apprécier les services, fit M. de Saint Simon gou-
verneur de Blaye. Sans la mort inallendnc du grand dauphin,
fds de Louis XI V , l'épagneul de ÎM""' de Chouin , sa maîtresse,
faisait un duc et pair ; le marquis d'iiuxelles , (jui n'eu dor-
tnait pas , se mit sous le patronage du barbet , et jiayait d'a-
vance ses services par deux tètes do lapin rôties qu'il lui en-
voyait tous les jours , de la rue Neuye-des-Augustins au petit
Saint-Antoine. L'ingénieuse séductioiî du marquis avait levé
tous les obstacles, lorsque la catastrophe de Saint-Cloud vint
briser ses fleurons de duc, en interi.'onq»ant celte chaîne do
rapports mystérieux qui donnaient U l'épagneul de M""^ de
Chouin un fauteuil à la grand'ehambi e.
Ce n'est pas seulement à Versailles que la noblesse s'était
à ce point avilie ; les hidalgos de W.idrid étaient aussi ridi-
cules , sans être encore aussi grands. Les noces de Philippe V
et de Marie de Savoie mirent en contact les deux cours ; et ,
sans parler de l'infàuie comédie que l'on y fit jouer à la pudeur
d'une enfant , il y eut à ces fêtes de Figuières une stratégie
d'étiquette qui resta toute à l'honneur de la di[)lomHtie espa-
gnole, et dont il fut long-temps parlé chez le roi de France et
chez remp/jreur. Il s'agissait d'une question neuve de pré-
00 REVUE DE PARIS.
séance entre la cuisine française et lacuisinecspa{;nole ;M. de
Marchin, assez médiocre Liéjjoois, qui avait été fait comte de
l'empire , représentait les habitudes royales de Philippe V et
son éducation gastronomique dirigée d'après les principes de
Versailles; le duc de Médina Sidonia, l'ainé des Gusman ,
majordome-major , répondait par la naturalisation espagnole
du prince et la honte dont serait, pour la péninsule , un repas
de celle importance dépourvu de ragoûts castillans. Enfin ,
après une matinée de conférence et de notes échangées, on
transigea : le comte de Marchin et le duc de Médina signèrent
nu compromis par lequel il restait convenu, à l'avantage des
deux royaumes , que le repas serait servi moitié à la française,
moitié à respagnole. Mais le vieux majordome-major n'était
pas devenu goutteux pour rien au service de feu sa majesté
Charles II. Sur la foi du traité, et dans la défiance naturelle
«pli avait dû naitre de l'accord signé la veille, le duc de Mé-
dina eut soin d'échelonner les écuyers servans , de telle façon
(|ue les Espagnols se trouvaient plus près de la table. Enfin
le moment arriva ; les écuyers français , qui se passaient de
main en main les mets destinés à la table royale, poussaient
nu Jiuurra de satisfaction lorsque leurs narines inquiètes re-
connaissaient le fumet national 5 et tristes, mais loyaux et
fidèles , ils se passaient encore les plats espagnols. Pauvres
Français, qui s'étaient livrés sans défense au génie machia-
vélique du duc de Médina , et qui croyaient que , surtout aux
noces de Philippe V , il n'y aurait plus de Pyrénées ! Le ma-
jordome goutteux ricanait tout bas sur la bonhomie du comte
de Marchin ; à Tapparilion du premier plat français , l'ordre
infernal s'exécuta ; l'éouyer, maladroit par ordre supérieur ,
lenversa la précieuse bordure des condimens disposés par
l'artiste culinaire, et le plat ne put pas être présenté. Ainsi
du second , ainsi du troisième ! Les convives français s'aper-
çurent de ce judaïsme inou'i ; le comte de Marchin et M. de
Louvillc furent sur le point de protester sous les yeux du roi ;
mais un regard énergicjne de M'""" des Ursins , princesse de
Soglio,dont le patiiotisme ne sortit pas très-net de cette
aventure , leur fit sagement comprendre que le pis serait de ne
pas dîner, et qu'après tout , mets espagnol valait autant que
table nue. Le courrier (pii fut expédié le soir même à Ver-
MTTI.r.ATir.K.
61
sîiillcs piil l'ordre sicret de jiisfifier le ronite de Marcliin et
]M. de Louville, et de faire enteiidro à Louis XIV que ce n'é-
tiiil pas lu faute de serviteurs aussi dévoués à sa gloire si la
jeune reine d'Es[)a,^ne, à son repas de noces, n'avait pas
mangé une perdrix de Suiiit-Germain.
Nous croyons que c'est bien assez comme cela de choses ri-
dicules et nia\ séantes aux grandes races , pour épargner à la
noblesse de France le souvenir de toutes les taches dont elle
avait sali son blason. Quand on se riijipelle le chemin qu'elle a
fait pour venir de ses seigneuries souveraines à l'antichambre
et a l'office de la cour; quand on l'a vue autrefois assise au
haut bout de sa table de chêne , dominant de la tête la tête de
ses esclaves j et puis, après huit siècles, valeter elle-même ,
jilus humble que ses affranchis, on sedemande quelle destinée
maudite a réduit ainsi ces Bélisaires à l'obole; quel poids a
pesé sur le morion de la chevalerie , pourcourber son front jus-
qu'à terre ; et quelle tunique restera donc sur sou pauvre corps,
i[ui en cache la nudité à moitié trahie. Et, au premier coup
d'œil ;eté sur cette cause qui a tué la noblesse , on aperçoit la
maison capétienneqni a absorbéet tiré à elle toute force, toute
gloire, toute grandeur. Elle n'avait qu'un duché, elle a uii
royaume ; qu'un château , elle a une capitale ; qu'une cen-
taine de hallebardiers, elle a des armées innombrables; qu'un
fou ciintrefait pour s'ébattre , elle a des courtisans doiés à foi-
son. Sa finance a grandi comme son épée; elle arrachait , poiu'
vivre, quelques sous parisis aux marchands qui passaient sur
ses capitaineries . aux piétons qui traversaient ses ponts de bois
sur Seine et sur Oise ; elle faisait donner aux usuriers juifs ou
lombards de d(neloteries qui ornaient le cou de ses filles :
maintenant on pêche pour elle des perles en des mondes in-
connus autrefois; maintenant elle a des argentiers plus riches
que Jactiues Cœur, et qui sont bai dés de blason comme des
dues de la croisade. Il y avait donc une prédestination royale
attachée à cette famille. L'Angleterre , l'Allemagne , la Russie,
ont vu mourir et se renouveler, depuis huit cents ans, toutes
leurs races princières ; les vieilles maisons frantjues, visigothes,
bourguignonnes , Ihnringiennes , se sont écroulées; notre no-
blesse du doniième siècle s'est usée à suivre à la course les des-
cendans de Hobcrt-lc-Forl; le» comtes de Vermandois sont
3 6
62
EEVUE DE TARIS.
morts ; les INTontmorcncy sont morts ; les Rolian sont morts; la
famille capétienne est seule venue jusqu'au bout, entière ci;
triomphante , symbole d'une idée sociale opiniâtre , constante,
pleine de vie , devant laquelle devaient s'anéantir , perdues et
brisées , les idées faibles, chancelantes , qui n'avaient pas une
foi ardente en leur avenir. Si puissante était la sève de cet ar-
bre , si nombreux et si verts ses rameaux , qu'à chaque révolu-
tion qui en a dispersé le feuillage un feuillage nouveau en a
dominé la cime, ombragé et nnurri le tronc. Au treizième siècle
surtout, se forma au pied de l'arbre capétien un rejeton qui
devait couvrir toute l'Europe; c'est la famille de Bourbon.
Dans la formation collatérale des familles , c'est toujours le
cadet de la première qui devient l'aîné de la seconde ; ainsi un
enfant cadet de saint Louis, Robert de France, devint aîné
de Bourbon. C'est en 1256 que la race ca[>étienne se bifurque
ainsi. La maison aînée de Bourbon continua jusqu'en 1821 ,
où elle s'éteignit au septième degré ; mais, avant de disparaître,
elle avaitproduit, au deuxième degré , les comtesdela Marche;
au quatrième , les comtes de Vendôme ; au cinquième, les
comtes de IMontpensier. Les maisons de la Marche et de Mont-
pensier ne furent pas fécondes ; la première s'éteignit en 1438,
au cinquième degré; la seconde en 1547, au neuvième; mais
la maison de \"cndômc était réservée aux destinées les plus
brillantes; au dixième degré, elle devint maison royale de
France sous le nom de Henri IV ; au quatorzième , maison
royale d'Espagne sous le nom de Philippe \ ; au quinzième,
maison royale de Parme, sous le nom du duc Phdippe;au
seizième, maison royale de Sicile, sous le nom de Ferdinand IV ;
et au dix-;.eptièi!ie , après un revirement inouï , elle redevient
maison royale , sous le nom de Louis-Phi!ip])c l'^^ Il faut dire
ici que ce dix-septième degré nest pas prisdans la ligne directe
de Vendôme , comme les degrés passés en Espagne , à Parme
et en Sicile. Au neuvième degré de Vendôme s'était formée la
branche de Coudé , éteinte au seizième degré , en 1830 ; et au
douzième de N'endôme se forma encore la branche d'Orléans ,
qui est aujourd'hui maison royale. En cherchant le rapport col-
latéral de Louis-Philipi)e 1'^'' à la tige capétienne , on voit qu'il
est cadet de Vendôme, qui était cadet de Bourdon , qui était
cadet capétien ; c'est-à-dire qu'il se trouve trois fçis collatéral
LiTTÉUATL nr:. Qi
«le Philippc-Ie-Hnrdi. La famille qu'on nppelle irn]/rnpremcnt
îMijoiird'hiii Boiirljon de la Lranche aînée n'est rjiie deux fois
rollntérnle des Capcfiens, en ce qu'elle est ainée de Vendôme ;
mais par IVirct des ;;éncratinns pins courtes qui se sont opérées
en elle, le duc de Bordeaux est placé au dix-neuvième degré,
tandis que Louis-Philippe l"' n'est qu'au dix-seplième de la
nième souche.
La cause forte , tenace . incessamment agissante et pleine
de son hut, qui avait tué la noblesse, c'était la durée des mai-
sons de Valois et de Bourbon, l'identité de leurs plans, de
leurs mesures, de leur avenir. Chaque roi ajoutait un peu au
mal que lui avaient fait ses ancêtres; chacun d'eus arrachait
tnie plume à l'aigle , -nsqu'ii ce qu'il tombât des airs. S'il s'était
fnit quelque diversion à cette tyrannie o|)iriiâtre, si Louis XI
avait été vaincu à jMontlhéry, la nobler.se aurait repris sa force,
sa dignité , sa gloire . et au lieu d'un royaume de France, il y
aurait aujourd'hui des duchés de Bourgogne, de Guyenne et
de Normandie , comme il y a des cercles allemands j mais les
rois marchèrent à l'unité, parce qu'ils se faisaient centre de ce
beau cercle, papes de cette église, empereurs de toutes ces
principautés. Malheureusement ils oubliaient qu'ils étaient
eux-mêmes gentilshommes , et en montrant an peuple l'état
(ju'ils faisaient des droits de la noblesse, ils lui firent compren-
dre quel état il pouvait faire des leurs. Les rois oubliaient (]uc
l'avenir traite le présent comme le présent traite le passé. Sous
l'influence de ce mouvement civilisalcnr, qui amnistiait les
esclaves, qui les adoptait, qui les portait au pouvoir, il se
forma une école politique , au dix-huitième siècle, forte de
logique, ignorante d'histoire; et qui se méprit déplorablement
sur la progression des libertés. Au lieu de s'assurer, par l'étude
de nos lois et de notre vie nationale, que cette position nais-
sante du peuple , que ce développement nouveau de ses capa-
cités sociales étaient un immense bienfait de la féodalité; et
que plus on revient en arrière a])rès elle , plus il y a misère,
esclavage, néant ; l'école politique dont le Contrat social
formula le symbole écrivit et enseigna que l'égalité devait cire,
non pas établie, mais rétablie; que ces droits nouveaux du
peuple étaient d'anciens droits restaurés, des droits dont la
noblesse avait autrefois détourné et confisqué violenunent
HA r.KVUE UK PAUIS.
l'exercice, et qu'il était juste do reconquérir violemment sur
son ambition. Personne ne se leva pour confondre ces fdux pro-
phètes dans leur ignorance des choses de la société, pour leur
dire (jue les droits du peuple ne pouvaient pas être plus an-
ciens ([ue le peuple lui-même, qui s"est formé peu à peu , eu
France, depuis le douzième siècle , par les aflVanchissemens ,
et <]iii n'est encore formé ni en Pologne ni en Russie; (ju'il
n'est pas logique, quiind on systématise des faits, de les con-
sidérer autrement qo'Us ne sont réellement produits ; et que la
liberté , la propriété , tous les droits actuels eiiCn , s'étant pro-
duits, formés, agrandis, conqjlélés peu à peu, graduellement,
successivement, il est nljsnrde d'en faire la théori(! d'une ma-
nière absolue , c'est-à-dire de les considérer comme une chose
qui a toujours été ce qu'elle est maintenant, et de rendre le
passé , qui avait ses idées et ses lois , justiciable des idées et
des lois actuelles.
j\rais ces vérités , qui les aurait dites ? A peine si on y croi-
rait maintenant. Les principes du Contrat social étaient la
foi transcendentale , le dogme supérieur de la Constituante;
Celte assendilée se jeta donc au milieu de nos origines et de
notre droit public, comme eussi^nt fait des septembriseurs. Ja-
mais pareille ignorance d'historiens et pareille f.ituité de phi-
losophes. Peu soucieuse des faits , quelle méprise et qu'elle
ne sait pas, elle vise au général et à l'abstrait, comme si les
abstractions pouvaient se tirer d'autre part que des réalités;
elle fait de l'idéologie , quand il s'agit d'éludler et de connaî-
tre toutes les spécialités de population , de territoire, de droits,
d'idées , de croyances ; elle prend le creux j)our le sublime , et
coAile d'un jet des lois à priori , des lois en général quand tous
les faits matériels et moraux de la France étaient des diversités
et des exceptions. Les constituans ont sous les yeux un grand
royaume , fait de jiièces de rapport , divisé , mutilé , tout cou-
vert de souvenirs d'antagonisme et d'antipathie : ici une pro-
vince allemande , là le Roussillon , à moitié espagnol ; puis le
vieux royaume d'Arles, puis la Navarre avec sa vivante na-
tionalité; des villes bourgeoises et des villes royales , des po-
pulations qui s'ignorent ou qui se haïssent ; des Lorrains, des
Provençaux, des Normands , des Gascons partout; mais des
FranCjiais, tnuis une opinion qui allât des Pyrénées au llhiu ,
LITTI'RATURK. 6!î
tuais un esprit public , cela n'était pas , cela ne pouvait pas se
voir. C'eût donc été déjà une {grande folie d'inia;;iuer, pour
des éléiuens aussi divers et aussi exclusifs , une léijislation un
peu générale et seulement française ; mais les idéologues con-
sidèrent encore cela comme petitesse du législateur et mes-
quinerie politique ; ils taillent à l'aise et à plein drap. Vous
leur dites qu'il n'y a pas encore des Français : eli bien ! ils
vous décrètent les droits de l'homme! riioniine, abstraction
qui pénètre plus de dix mille ans dans l'avenir, et qui nous
porte au temps où la France sera fondue dans l'Europe, l'Eu-
rope dans l'univers, où il n'y aura qu'un sentiment pour nour-
rir tous les 'cœurs , une pensée pour échauffer toutes les têtes.
Faites avancer maintenant la noblesse , inuncuse exception
sociale , devant les législateurs de rhomnie , qui ne compren-
nent pas les exceptions; mais préparez vite un cercueil, car ils
vous rendront un cadavre. Pendant la nuit du 4 août va se cou-
sonuner la plus solennelle hécatombe de toutes les choses au-
gustes et saintes : on va dépouiller la noblesse ; et puis , un
peu plus tard . le 19 juin 1790, on lui crachera au visage , ou
la soufTlètera lâchement par derrière , et on lui criera aussi :
Devine qui t'a frappée ! Le 4 août furent abolies les redevances
féodales , c'est-à-dire fut commise la plus effioiitée spoliation;
car enliii ces redevances était une rente payée [lardes hommes
devenus débiteurs de la noblesse, en acce{)tant la cession de
ses ilomaines ; et, d'ordin;iire , le débiteur qui ne veut plus
payer d'intérêts rai;hèle le capital. Les idéologues trouvèrent
cela puéril: ils abolirent. M. Leguen de Kéreugual, fit à la
tribune, un touchant tableau des obligations d'un colon, et
dans toute celte enceinte, peuplée de soi-disant moralistes et
philantropes , il ne s'éleva pas un seul cri de réprobation] et
d'infamie contre le vol le plus honteux qui ait été commis à la
face et au nom d'un grand peuple.
On aurait pu croire que la Constituante se serait arrêtée là,
et qu'elle aurait laissé l'œuvre du 4 août dans sa boue ; mais ,
le 19 juin , elle se ravisa : il y avait peut-être encore quelque
chose à prendre. « Voyons vos mains. — Les voilà. L'autre?
Ah ! plus rien. Alors, messieurs, laissez-nous vos noms et vos
titres. 1) Cela ne s'était jamais vu. Caligula , qui se coiuiaissuit
eu outrages, n'avait fait que nommer sou cheval consul ;
3 (i.
bb REVUE DE PARIS.
c'était sliipidc , voilà tout : mais ruiner les nobles . et puis leur
ôter leurs nons ; mais vouloir que l'histoire ne soit pas de
l'histoire , qu'il ni ait ni traditions de famille ni souvenirs des
a'ieux , Caligula n'y eût jamais songé. Et quel était donc ce
gouvernement, sous lequel c'eût été une honte de se nommer
Condé , Clisson, IDuguesclin ou Bayard ? A quelle mesure
comparez vous désormais les vérités morales, pour que le
front d'un hnnnéle homme doive rougir de ce qui avait illustré
ses ancêtres? Vous abolissez, dites-vous, les noms de la no-
blesse; comme des souvenirs oulrageans pour la nation:' mais
vous mentez impudemment ; car les souvenirs de la noblesse
sont honorables pour la France; ce sont les gentilshommes
qui l'ont conquise et civilisée , et il suffit pour cela de trois
mille qu'ils étaient à Tolbiac ; ils l'ont arrachée trois fois aux
Huns , aux Arabes et aux Anglais. Le peuple n'existerait pas
sans la générosité de la noblesse française, qui aurait pu ne
pas émanciper ses esclaves, comme la noblesse polonaise;
mais elle, plus grande et plus digne de gouverner, elle les a
affranchis, elle les a établis sur ses domaines , les a éclairés et
défendus. Il n'y a pas de genre de gloire qu'elle n'ait ambi-
tionnée et obtenue; elle a rapporté d'Italie d'innombrables
manuscrits, qui ont répandu la civilisation de l'antiquité ; elle
a élevé , avec le clergé , tout ce (jue la France possède de
beaux monumensdu moyen âge ; elle a fait six fois le tour du
monde en conquérante, avant qu'il y eût un peuple capable
de l'imiter; elle a vaincu l'Espagne, l'Angleterre, l'Italie la
Sicile, la Grèce, l'Asie-Mineure , Byzancc et la Syrie. Les
Monlmortncy ont assisté, depuis sept siècles, ;i toutes les
batailles européennes, et un Lafayette fut tué à Poitiers par
une lance anglaise, ne se doutant pas qu'un de ses neveux,
un jour , ne trouverait pas cette mort assez honorable pour lui.
De quel droit, hommes nouveaux, venez-vous dépouiller les
nobles, outrager les chevaliers qui dorment sur leurs tom-
beaux, juger ceux qui furent illustres, et dont vos pères étaient
les serviteurs ? Vous aifectez en faveur du peuple une générosité
de bonne maison, qui est ridicule dans votre bouche ; car, à voir
M. Lambel proposer l'abolition des titres, à voir M. Charles de
Lameth, M. Fréteau , M. Goupil, M. Chapelier, M. Lepellc-
tier, se sacrifier avec enthousiasme, on est tout rassuré sur
LITTERATURE.
67
ce dévouement et cette pliilantropie : le sacrifice était, pour
eux, (le l'espèce de ceux qui ne ruinent j)as. Ils devaient bien
s'imaginer cependant qu"ils ne deviendraientni plus grands ni
plus augustes, pour avoir caché les images de Brutus. Il y
avait même pour eux une pudeur de situation qui devait leur
imposer silence ; car au moins ceux qui insultaient à Job
étaient des rois ; ici ce sont des rois insultés par leurs esclaves ;
ce sont des lionmies sans nom , sans titres , sans gloire sociale,
ameutés et hurlant contre ceux qui ont cette gloire, ces titres
et ce nom; ce sont des Procustes envieux , qui coupent la taille
des géans à la longueur de leurs couches de pygmées; c'est
l'ignoble spectacle d'une meute galeuse , qui déchire le noble
cerf aux abois !
Le 20 juin , tout était consommé : on poussa une pierre de
sépulcre sur la tête de la vieille France, et les idéologues dan-
sèrent dessus. Des einquante-et-une familles (jne nous avions
trouvées au douzième siècle, il n'en reste plus rien , rien que
les Bourbons , et vous savez combien de temps ils durèrent.
Certes, aux beaux jours de leur gloire et de leurs prouesses,
elles ne prévoyaient point que leur fortune les mènerait là.
Quand Bouchard de Montmorency disait à sa châtelaine :
<i Bulle dame, apportez son épée à votre noble époux; ce
matin , il la reçoit comme comte ; et ce soir , il vous la rendra
comme roi, » il ne pensait pas que sa royauté s'en irait en
fumée, et qu'un jour ses esclaves disputeraient son nom à ses
cnfans ! Mais ainsi naissent et meurent les espérances humai-
nes : hier le sceptre d'or, aujourd'hui le bourdon de bois; et
pour résumer dignement la gloire , les malheurs et la chute de
la noblesse de France, nous redirons les paroles graves et
solennelles dans lesquelles Philippe de Coniniines résume
aussi la gloire , les malheurs et la chute de la seconde maison
de Bourgogne. « Or sont finies toutes ces pensées , et le tout
a tourné à son préjudice et honte ; car ceux qui gagnent ont
toujours l'honneur! n
Ad. Gbanier de Cassagkac.
LE
TESTAMENT DU DILETTANTE.
NOUVELLE nu SEIZIEME SIECLE.
Eli I51i5, par une belle et fioide soirée de décembre, un
bal réunissait dans la casa Montecatiui tout ce (jue Lacques
renfermait d'élégans cavaliers ou de femmes jolies. La fête était
brillante , la société nombreuse , et surtout bien clioisie. Pas
une bourjîcoise de Lucques , pas une de ces gracieuses zitcLle
au voile blanc rabatt\i sur leurs grands yeux noirs , neflétrissait
de son contact plébéien les nobles danseuses dont les pieds glis-
saient sur les dalles de marbre. Les dandys delcpoque, qui
circulaient dans les salons avec leurs costumes bigarrés ,
comme un essaim de guêpes au svelte corsage , aux joyeux
bourdonnement, pouvaient , sans crainte de déroger, butiuer
de fleur eu fleur; le moindre cœur qu'ils pouvaient effleurer
était celui d'une simple baronessa , dernier degré de la noble
échelle dont l'illustre famille de Montecatini occupait presque
le faite.
Les salons de la casa étaient dignes de leurs botes Les
lourds et riches appartemens dun hôtel parisien au seizième
siècle, ou les prodiges que le génie artiste d'un tapissier de
nos jours sait enfanter dans un salon de la Chaussée-d'Antin ,
n'y ressemblent pas le moins du monde. Un bal dans lltalie
moderne peut seul en donner une idée. Qu'on se figure un de
CCS vastes palais que leur maître ose à peine habiter , et qu'il
l.ITTÉRATURK. 69
semble avoir bâtis pour rétrangcr, plus curieux que lui des
ir.eiveilles qu'il renferme : les vastes salons sout ouverts aux
sept ou buit ceuts mortels privilégiés que la mode et l'étiquette
ont admis dans ce palais d'Arniide. J^e propriétaire a quitté
l'entresol plus modeste où il se relè};ne d'ordinaire , pour jo'iii;
du coup d'œil imposant de ses galeries , vivantes de la foule
rpii se presse deux fois l'an sous leurs voûtes solitaires. Les
lustres étincellent , les bougies ré[)andent sur le front des fem-
mes leurs tièdes et douées clartés , les parfums fument dans
des trépieds de bronze déterrés de la veille, et qui ont pcut-
êlrc servi à la toilette embaumée d'une Lalagée ou d'une Cyn-
lliie. Entre chaque fenêtre , au lieu de ces tristes tentures qui
dans nos prosaïques salons aiïligent l'ceil de leur nudité , une
colonne antique , une statue, fruste encore conune la mé-
daille à peine exbumée, un candélabre d'airain trouvé dans
les ruines de quelque temple romain , prêtent à ces solennités
mondaines je ne sais quel air d'élégance païenneet de vénéra-
ble antiquité. Là, tous les arts ont épuisé leurs prestiges ,
tous les siècles ont payé leur oflVaude. Le génie moderne lutte
avec le génie ancien; le ciseau d'un Michel-Ange ou d'un
Canova rivalise avec celui de Phidias. L'italie de nos jours a
de\iné lltalie d'au'refois. La peinture , cette musechiétienne 5
venge la sculpture moderne de son infériorité; la fresque vif,
parle, respire sur ces murs animés par le génie des Véronèsw,
des Carraclie et des Sodoma. Toutes les écoles , tous les âges
de la peinture italienne , ont envoyé leur tribut à cette fête ,
où le plaisir même emprunte aux arts une pensée plus haute et
moins frivole. Ces femmes ,qui glissent , bondissantes et légè-
res , à côlé de ces divi nités delà Grèce, qu'on dirait descendues
de leur piédestal; cette musique, vive et perçante comme le
chant de l'alouette, mêlant sa joyeuse harmonie à ce concert
de tous les arts , à cette fête de tous les sens , jusqu'à ce frémis-
sement confus, ce sourd bourdonnement qui s'échappe de tous
ces êtres animés d'une seule pensée, celle du plaisir, tout
porte dans les sens une vague et insoucieuse ivresse , un en-
traînement irrésistible dont le plus sage a peine à se défendre.
Les leçons austères du la philosophie , les liens mêmes de la
morale , semblent se détendre au milieu de cette atmos[ihère
tiède et énervante , de ce bain de volupté où ron plonge tout
70
KEVUE DE PARIS.
son êire ; on ferme à demi les yeux, on n'écoute plus, mais
1 on entend encore cette musique loinl.Tine qui vous berce , ces
sons confus qui vous arrivent on ne sait d'où . qui vous entrent
par tons icà porcs ; on voit passer, comme les vagues images
C lin rêve , ces formes gracieuses et indécises nqi se pressent
devant vous, qui vous caressent, qui vous sourient; et Ton
songe, sous le même ciel qui inspirait Horace et Tibulle. à
cette philosopliie si douce, si commode , à celle qui résume
l'existence dans deux mnls : aimer et jouir!
Beculez cette scène de quelque trois cents ans , et vous au-
rez une idée du spectacle qu'offrait en 18251a villa Montecatini.
Si les marbres de Canova ne décoraient pas ses salons, les fres-
ques de l'école lucquoise pouvaient nu moins soutenir le pa-
rallèle avec celle des Rrq)baels modernes , et les modes de cette
époque, bien mieux calculées pour faire valoir \^disirti>ollura
d'une danseuse, laissaient de bien loin derrière elles la grâce
empesée des modes de nos jours. Comme aujourd'hui cepen-
dant le plaisir rapprochait tous les âges , tous les rangs , et effa-
çait les barrières qu'élève d'ordinaire la réserve des femmes ou
la jalousie des maris. Il pouvait être minuit; Iheure de l'éti-
quette était passée , celle de In joie avait commencé. Les che-
velures tombaient déjà pli;s flottantes et plus dégagées sur les
gorges palpitantes ; la collerette envieuse abaissait devant le
souffle tiède des danseurs son rempart de gaze et de vertu em-
pesée comme elle. Les regards des amans, devenus moins
timides, commençaient à se répondre, en dépit des yeuxja-
loux , déjà fatigués de veiller , et des mains attirées l'une vers
l'autre osaient se rencontrer à travers le dédale capricieux des
danses.
Un seul homme restait triste au milieu de toute cette joie :
son visage sombre , détaché sur le maibre d'une statue , à peine
plus immobile que lui, faisait un pénildc contraste avec tous
ces visages animés par le plaisir. Ses véleniens étaient simples,
trop simples même à côté de celte foule frivole et dorée qui
papillonnait autour de lui. Aussi les regards dédaigneux des
hommes s'arrêtaient-ils à peine sur ce pourpoint modeste, sur
ce manteau uni dont les couleurs sombres semblaient une
livrée de deuil au milieu de tous ces habits de fête. Parfois
cependant quelque regard de femme s'arrêtait sur cette tête
LITÏKRATUUE. 71
pâle , mais noble; sur ces yeux creusés et amaigris , mais utin-
celaiis du feu du génie; sur ces boucles noires qui retombaient
en désordre sur uu front d'artiste ou de poète ; mais bientôt un
sourire de cette pitié qui fait mal, et un Povcro disgraziaLo !
prononcé à demi-voix , attirait la rougeur sur les joues du jeune
lion-.me , et le trait acéré était nu fond de son cœur , sans que
la main qui l'avait lancé se doutât même du mal qu'elle avait
fait.
La plus anière de toutes les solitudes, c'est celle d'un salon,
quand nulle pensée d'homme ne répond à la nôtre, nul cœur
de femme à notre cœur , nul regard à notre œil qui cherche
un œil ami. Ajoutez à cet isolement si profond ce sentiment
d'infériorité qui vient , non pas de l'ame , mais de l'habit ; qui
condamne le génie ignoré à se sentir humilié et petit devant le
sot titré qu'il envie et méprise à la fois; et de cette solitude
vous pouvez faire une torture. Telle était celle qu'éprouvait
l'étranger. Son front mobile, pâlissant etruugissant tour-à-tour,
ses lèvres convulsivement agitées , ses narines toutes gonflées
du dédain qu'il n'osait exprimer , tout trahissait son angoisse
secrète, et pourtant il restait là, exposé en plein à tous les
regards , comme s'il eijt voulu les défier ! 11 restait là , étalant
sa pauvreté écrite en guise d'enseigne sur son humble manteau,
comme son génie sur ce front où personne ne daignait le lire ;
il restait là , car c'était pour lui , pauvre et dédaigné comme il
l'était , une inelfable volupté de sentir ces robes de femmes qui
l'effleuraient en passant , elles nobles , lui plébéien , complui-
sans modèles qui venaient poser , sans s'en douter , devant son
œil d'artiste, ftlille ravissantes créations, moitié réalité, moitié
mensonge , passaient devant ses yeux , et se gravaient dans son
ame en attendant le pinceau. Lui , le pauvre peintre sans nom ,
l'élève ignoré de Kapbaël , il était là, foulant aussi, comme
tous ces nobles orgueilleux, des tapis moelleux, se heurtant à
chfique pas à de gracieuses créatures qui respiraient le même
air que lui , qui oubliaient uu instant que le contact du pauvre
souille , qu'il donne la peste , comme celui du lépreux !
Enfin le jeune homme se retourna , et , fendant dédaigneuse-
ment cette foule qui s'entr'ouvrait devant lui,coinmedes brah-
mines devant un pariah , il se réfugia dans le coin le moins
éclairé du salon. Là, dans un renfoncement obscur (pie gar-
il REVUE DE p.\r.:s.
nissait de ses moelleux coussins un divnn circulaire , une ma-
done de Raphaël semblait s'être réfugiée aussi , cherchant
comme dans une niche d'église un abri contre de profanes re-
gards. Un calme ineffable régnait sur cette céleste figure : son
œil chaste et tendre , reposé sur son fils avec une de ces joies
de mère qui n'ont pas de paroles , souriait à sa divine enfance.
Il y avait de la douleur dans ce sourire, et des larmes dans
cette joie. Une mère terrestre n'eût pas ainsi regardé son fils.
Le problème était résidu, le génie avait traduit le mystère sur
sa toile, Marie était vierge et mère tout à la fois.
Cette vue fit du bien au jeune homme. Et lui aussi, il était
peintre. 11 !e sentit en contemplant ce tableau merveilleux qui
l'emportait si loin du bal et du mépris des honmies et île leurs
orgueilleuses joies. Ce Raphaël ignoré comme lui, eh bien ! des
papes avaient posé pour lui , et le modèle avait fait sa cour au
peintre. Des rois avaient brigué l'honneur de vivre encore sur
sa toile quand eux et leur couronne seraient rongés des vers;
et un sourire de femme l'avait inspiré mieux, bien mieux qu'un
sourire de roi. La Fornarina avait été sa muse, son génie.
Heureux Raphaël! Et soudain le jeune homme, le peintre
ignoré, se mita haïr son maître d'une de ces bonnes et vi-
goureuses haines d'artiste , d'une haine qui eût fait plaisir à
Raphaël justjue dans son tombeau. Il regardait, il détaillait
avec l'envieuse admiration d'un rival ces abîmes de génie
qu'un artiste seul peut voir dans l'œuvre d'un grand artiste.
A chaque instant de nouvelles beautés jaillissaient pour lui
d(; cette toile vengeresse qui était là pour son supplice , qui
vivait , qui parlait , ([ui avait une voix pour lui dire :Tu n'en
feras jamais autant. Son cœur était gros , ses dents se serraient,
son poing fermé semblait menacer son ennemi, son maître,
mort, hélas! mais dont l'œuvre immortelle vivait pour son
supplice. Enfin, il n'y tint plus, et, soulageant sa haine par une
solennelle imprécation : jMaledclto Saiizio, s'écria-t-il à demi-
voix , che li cotisa la saclla !....
« Malheureux! blasphémer ainsi le dieu de la peinture! »
s\'cria derrière lui une voix presque aussi animée que la
sienne. Il se reîourna un peu confus : un homme était à ses
ccités. C'était une de ces fines et perçantes physionomies de
vieillard qui laissent voir à jour, sous une peau transparente .
LITTERATURE. 73
le jeu des muscles et des nerfs , et , comme un vieux saule
rongé des ans , semblent ne plus vivre que par récoree ; une
de ces organisations passionnées d'artistes où la lame , comniH
on dit , a usé le fourreau , et où , hormis ime seule sensation ,
l'homme est mort à toutes les autres; mais aussi dans cette
sensation-là il a concentré toute une vie. S'il n'a plus qu'un
sens , il existe par celui-là seul autant que par tous les autres.
C'était enfin , et le jeune homme le reconnut de suile à son
geste, à son exclamation , à son regard, à celte sorte de franc-
maçonnerie d'atelier dont nous autres profanes n'avons pas le
secret, c'était un dillettante! il faut avoir vécu di.\ ans en
Italie pour comprendre tout ce que ce mot veut dire. L'habi-
tué du balcon des bouffes q>ii se pâme en mauvais italien
à l'instant où le Connaisseur se tait, l'oracle de galeries qui
élabore péniblement devant chaque tableau la pointe préten-
tieuse qu'il appelle un jugement , n'ont pas d'idée du long et
dur noviciat qu'il faut en Italie pour arriver à ce titre. Une
seule passion , une seule idée, avait rempli la vie du marquis
Quadri , c'était la peinture. Une forlune immense , de longs
et assidus travaux , une vie d'homme enfin , avaient été dépen-
sés par lui, ou plutôt immolés à cet art qu'il idolâtrait. Les
feuuues , il les avait aimées. Quel Italien , en efi'et , n'a payé son
tribut , dans ce climat de feu, à celte passion qui dévore en
germe tant de nobles facultés, tant déliantes intelligences?
Mais l'hommage du marquis ne ressemblait pas à celui des au-
tres. Personne , même eu Italie , n'eût aimé une femme comme
lui, avec cette sorte de culte , d'idolâtrie fanatique et désin-
téressée qu'il éprouvait pour la beauté. Une femme , pour lui ,
ce n'était pas une femme , c'était un modèle animé ([ui posait,
sans s'en douter , et faisait passer devant ses regards mille gra-
cieux tableaux que sou imagination d'artiste combinait à son
gré. La peinture , à ses yeux c'était un sacerdose ; un peintre
était plus qu'un homme ; un beau tableau quelque chose de
plus qu'un beau poème , quelque chose de mieux qu'une
bonne action. Il croyait presqu'à la métempsycose au point d«
voir une ame dans un tableau... Et c'est devant un pareil
homme qu'on venait d'insuUer Raphaël !
«1 Signor , vous me rendrez raison de cette insulte , n pour-
suivit le vieux marquis, taudis que le regard étonné du jeune
74 REVUE DE P\RIS.
homme le parcourait de la tête aux pieds. Celait en effet une
risible colère que celle de ce vieillard, don Quichotte éden'.é
de la peinture, et qui se faisait champion de Raphaël , prêt à
rompre une lance en champ clos pour son dieu qn''on outra-
geait. Le jeune homme ne put retenir un sourire.
« Eu vérité , sif;iior, dit-il au marquis, je demande hum-
blement excuse à Raphaël et à vous , mais les injures d'un
pauvre écolier coniine moi au roi de la peinture n'ont guère
plus de bonne foi que celles d'un amant :i sa maîtresse. Tous
deux reviennent toujours h l'idole après l'avoir injuriée. >■
Le dilettante n'était qu'à demi satisfait de l'explication,
ic Vous êtes jaloux de Raphaël , [euue homme , dit-il au pein-
tre en attachant sur lui son œil défiant empreint d'iUie incon-
cevable finesse d'observation ; vous êtes jaloux de Raphaël ,
répéta t-il lentement, c'est bien hardi à vous, bien présomp-
tueux. Il faut que Vous soyez un sot ou un homme de génie. »
Le jeune homme rougit et ue répondit pas ; mais à cette rou-
geur-là le vieillard vit bien vite à qui il avait aft'aire. Un sot
se fût fâché d'être appelé par son nom : un homme de génie
n'avait qu'à se taire.
ic Je vous pardonne , dit le marquis d'une voix fort adoucie,
et en tendant la main au jeune honuuc. » Celui-ci ne la prit
pas 5 il n'avait pas encore fait sa paix avec Raphaël. Oui , je
le hais, reprit-il enfin avec une expression d'amer décourage-
ment, je le hais comme on hait un rival heureux qui nous
enlève l'objet de notre premier amour j je le hais comme les
réprouvés du Dante haïssent la porte de bronze qui leur a dit :
Lasciate ogiii speranza , voich' enlrale.
— Jeune homme, rei)rit gravement le marquis, quand on a
le cœur assez haut placé pour se choisir un piireil rival , on ne
le blasphème pas , mais on limite. La montagne grandit à me-
sure qu'on s'en rapproche , et pourtant pas à pas l'on arrive au
sommet. Corpo diBaccho ! approcher de Raphaël seulement,
c'est déjà plus qu'une auii)ition d'enfant conmie la tienne ne
peut se promettre.
— Ou l'imite? vous voulez dire : on le ci)i)ie. Et ces mains-là
ne se sont-elles pas flétries à reproduire sur une toile morte
la toile vivante de Sanzio ? n'ai-je pas déjà conquis ce qui se-
ait de la gloire pour un autre , et ce qui n'est pour moi qu'un
LITTÉRATURE. 75
iiuUier dont jo rougis? la réputation du meilleur copiste de
l{nphaël. N'est-ce pas à cet humble talent que jo dois , moi ,
plébéien , de fouler aux pieds les tapis de la noble marquise de
Montecatini , qui ni"a acheté ma dernière madone alla seg-
giola , et la fait passer pour une copie faite par Raphaël lui-
même.
— Tout le monde y a été pris , excepté moi , reprit le mar-
quis transporté. Je le lui ai dit, mais elle m'a demandé le
secret , sur ma foi de gentilhomme, et je le lui ai gardé , à
condition qu'on n'en parlerait jamais devant moi. Ah! c'est
qu'on ne me trompe pas facilement, moi.... d Et le marquis
caressa sa vieille moustache grise , et il y avait dans son atti-
tude un orgueil ineffable. Le peintre fut presque tenté de le
maudire comme Raphaël ; mais il se tut. Il avait peur de cet
honunc qu'on ne trompait pas , de cet homme qui eût reconnu
un Raphaël au toucher , comme un aveugle ; au flair , comme
un chien de chasse.
n Ainsi , poursuivit le marquis , vans êtes ce jeune peintre
de Sienne, Luca Penni , dont on m'a vanté le talent de co-
piste. Quel âge avez-vous , jeune homme ?
— Vingt-cinq ans , et je n'ai rien fait, répondit le peintre
en baissant les yeux comme devant un juge. Dans deux ans je
me tuerai si je n'ai pas créé un tableuu (jui soit à moi, ou si
ma fièvre de désappointement ne me tue pas d'ici là.
— Il ne faut pas vous tuer , jeune homme, reprit grave-
ment le marquis j mais vous avez assez copié, il faut créer: vous
avez assez rampé sur la trace des autres , il faut voler main-
tenant, et vi.-ler dcvos propres ailes. Vous avez la fièvre, ajouta
V vieillard en saisissant la main de l'artiste, qui se laissa
faire j vous êtes malade, mais je connais cette maladie-là :
c'est du génie rentré , il faut le faire sortir , autrement il vous
tuerait. Plus de copies, entendez-vous j dès demain vous com-
mencerez un tableau , je vous l'achète d'avance.
— Et croyez-vous donc (lue j'aie attendu jusqu'à vingt-cinq
ans pour essayer mon pinceau sur une toile qui m'appartint,
ipii ne portât pas la livrée d'un autre? Mais ce Raphaël,
voj'cz-vous , je me suis vendu à lui connue à un mauvais gé-
nie ; j'ai fait un pacte avec lui comme avec le démon. Il me
poursuit, il me harcelle, il revient sous mon pinceau comme
70
REVUE DE l'AT.lS.
les traits d'une maîtresse , comme un cbîirme malfaisant que
je ne puis rompre. Quand je crois l'ouljlier , je le retrouve
encore tapi dans ma palette , accroupi sur ma toile ; quand je
veux créer, j'imite ; et ce que j'appelais un original , on me
l'achète pour une copie.
— Le cas est grave, reprit le dilettante en hochant la tête
dans l'attitude d'un médecin ; le malade est plus malade que
je ne le croyais : ni!iiporte ! nous le guérirons. Eh bien! en-
fant, puisque tu ne peux créer, copie ; copie la nature , et
laisse ton Raphaël , menteur effronté , toujours plus beau
qu'elle. Arrive à l'idéal parla réalité, au mensonge par la
vérité. Parle: veux-tu que je te fasse chercher dans toute la
Toscane les plus beaux modèles qu'un cerveau d'artiste puisse
rêver? J'ai de l'or , il est à toi ; je le sèmerai à pleines maitis ,
mais je veux qu'il me rapporte. C'est à l'étudiant que je le
prête , c'est le grand peintre (|ui doit me le rendre, d
Le jeune homme ne l'avait pas même entendu. Des modè-
les ! répétait-il tout bas , frappé de cette seule idée ; des mo-
dèles! Et donne/.-leur donc une ame, à ces modèles que vous
m'achèterez. Dites à ces formes flétries par la débauche, à ces
traits décolorés de s'animer du feu sacré des passions que je
dois exprimer. Des modèles! mais j'ai vu poser devant moi
des créatures que Phidias m'eût enviées ; mon œil a étudié ,
mon pinceau a reproduit des formes que mon imagination
d'artiste n'eût pas même devinées. Biais un modèle que je
loue, et qui, en sortant de mon atelier , ira poser dans un au-
tre ! de l'inspiration que je paie à tant par heure ! Demandez à
Raphaël si c'est d'après un modèle qu'il peignait ses n)adones,
à moins, Dieu me pardonne! que la mère de notre Sauveur
n'ait elle-même posé devant lui. )i
Le marquis était embarrassé. Altiste lui-même, il compre-
nait ces scrupules du génie, ce dédain religieux d'artiste pour
la beauté matérielle, corps sans ame , statue sans vie, lampe
d'albâtre sans foyer, u Voyez cette fenime , interrompit le
jeune homme en montrant du regard une svelte créature dont
les pas légers et les poses gracieuses rappelaient celles d'une
danseuse d'Herculanum : animez ces traits charmans de lex-
piession de l'amour maternel en leur conscivant cette em-
preinte virginale qui éloigne juscju'à l'ombre d'une pensée
LITTKRATUnE. //
jirofane ; penchcï cette tête angëlique sur un enfant endormi 5
conservez sur celte bouche à demi cntr'ouvertc ce doux et
mélancolique sourire d'amour et de tristesse à la fois , et vous
aurez une madone , une vraie madone de Raphaël! et l'iiommc
devant qui s'asseoira ce céleste modèle, s'il n'est pas inspiré
par lui , n'a qu'à briser ses pinceaux : celui-là ne sera jamais
un peintre. »
En effet, jamais fif^ure plus aérienne n'avait glissé sur les
parquets d'un salon de bal ; jamais danse plus chaste et plus
voluptueuse n'avait trahi aux yeux perçans d'uu artiste ces
formes ravissantes qu'il lui Tant deviner sous leur enveloppe
de pudeur et de modestie. Riais aussi , avec l'expression d'an-
gélique pureté écrite sur ce (Vont de vierge , danser, pour une
pareille femme , c'était presque un sacrilège. On eût dit qu'elle
le sentait elle-même, car ses yeux , timidement baissés, tra-
hissaient une secrète expression de souffrance. Connue une
vierge de Sai.zio arrachée à son sanctuaire, elle se trouvait
déplacée là ; car, en rencontrant le regard de feu du jeune
homme attaché sur elle, une vive rougeur couvrit ses joues,
sa danse devint , s'il était possible , encore plus chaste et plus
réservée , et ses yeux ne se levèrent plus sur lindiscret qui les
avait fait baisser.
« Oh! faites poser deux fois devant moi un pareil modèle,
s'écria le jeune homme eu serrant la main du vieux marquis ,
dans le paroxisme de sa fièvre d'artiste , et c'en est fait, je suis
peintre : le flambeau est allumé pour ne plus s'éteindre. Cette
femme-là, ce sera tout pour moi: c'est de la gloire, c'est du
génie. La toile où je l'aurai fait revivre une fois ne périra
plus! 11
Le marquis ne répondait rien. Le jeune honnne se retourna
vers lui, car jusque-là son œil ardent n'avait pas quitté la
Duulonna ballerina. Un étrange et indéfinissable sourire pin-
çait la lèvre ridée du vieux dilettante } son œil brillait comme
celui d'un chasseur qui voit arriver I oiseau dans le piège.
<i Bah ! reprit-il enfin avec insouciance , le peintre ne songerait
qu'à faire l'amour à son modèle! » Et en même (emps sou œil
perçant semblait creuser l'amc de son protégé.
Une vive rougeur teignit les joues brunes du jeune homme.
ic Marquis, vous blasphémez à votre tour, s"écria-t-il vive"
3 7.
78 RKVUK UK PARIS.
ment; vous insultez cette céleste eréatiire en sujjpnsiint que de
ijrossieis désirs sont tout ce qn'elle |)eut inspirer ; vous insultez
iart sublime que j'exerce en pensant qu'il a besoin, pour
allumer sa flunime créatrice , du vil contact des passions ter-
restres. Moi! amoureux de nîoii modèle, pour le s;ilir sans
doute, pour lu rabaisser au niveau de la funge d'où je veux
m'élever ! Moi ! n'être qn'amoureuv d'une femme comme
celle-là ! moi , songer à la posséder! Non : je le pourrais que
je ne le voudrais pas. Je ne voudrais pas flétrir ainsi mon ave-
nir dans son germe , ravaler jusqu'à une prosaïque réalité le
céleste idéal qui vient de m'ajiparaître , clouer à la terre les
ailes de l'ange qui veut m'eniporlcr vers les cieux ! non, mille
fois non ; j'aimerais autant ))arbouiller de lie de vin ce tableau
de Raphaël. »
Une comique satisfaction mêlée pointant encore d'un reste
de défiance se peignit dans les traits du vieux dilettante. Lui
seul en effet pouvait comprendre cet enlhousiusnie d'artiste et
sympathiser avec lui. Il regarda encore une fois le jeune
homme, et fut content de ce regard. Le génie avait parlé , et
cet instinct-là fait taire tous les autres.
a Vous êtes digne d'être peintre , jeune homme .dit enfin le
marquis avec une joie grave; venez me trouver demain matin
à ma villa d'O'-ivesi. »
Le lendemain , un léger calessa , avec un de ces sièges étroits
en forme de coquille où une seule personne peut prendre
place , traversait , au trot hâté d'un maigre cheval , le riche
bassin de la campagne de Lucques. Notre artiste y était assis ,
pouvant à peine contenir dans l'étroite enceinte de son culesso
tous les rêves ambitieux qui se pressaient dans sa jeune tète
rêves dorés , rêves sourians , rêves de gloire et de génie tels
qu'on les fait encore à vingt-cinq ans, tels qu'ils devraient
durer toute la vie. A chaque nouvelle espérance, à chaque
jeune ambition ([ui surgissait dans cette tête de poète, un
vigoureux coup de fouet adressé à la triste monture linvilait à
se hâter vers ce magique avenir; et les arbres de la route , en
fuyant à côté du voyageur, se succédaient moins rapides encore
LITTLRATL'RK. 79
quo les riantes visions qu'iiii mot du vieux dilettante avait
évoquées devant lui. Enfin, au bout de cinq à six milles, la
ceinture de monla{];nes qui entoure la plane canip.igiie de Luc
qnes abaissa sous les pas des voyageurs ses premiers gradins j
les magnifiques villas des nobles Lucquois se dessinèrent
bientôt aux yeux du jeune homme avec leurs amphithéâtre*
de verdure et leurs guirlandes de pampres verts courant d'un
peuplier à l'autre; puis les colonnades de marbre et les frais
casinos , et les blanches rotondes qui se détachaient sur le noir
des cyprès et le vert sombre des peupliers. C'était un spectacle
à passionner un œil d'artiste , une ame de poète ; et le jeune
homme était tous les deux, car à cet âge les deux muses
étaient sœurs. Un Michel-Ange , un Léonard , prêtres de deux
religions, desservans de deux cultes, peignaient à la fois de
la [ilume et du pinceau.
l'arnii toutes ces villas , riches à la fois des prestiges des arts
f.l des pompes de la nature , étalées en éventail sur les croupes
verdoyantes de ces coteaux, la villa Olivesi se faisait remar-
<]uer entre toutes les autres parle luxe grandiose de ses jar-
dins, et la chaste et une simplicité de ses porti((ucs. Le jeune
homme , en entrant , fut frappé de cette recherche de bon
goût «jiii sentait à la fois l'artiste et le grand seigneur. Soiù
admiration redoubla eucore en pénétrant dans les appartc-
nietis : ce n'était pas de la richesse, c'était plus et mieux
(ju'elle. C'était ce luxe de simplicité exquise et raffinée qui fait
dédaigner la matière pour la forme. Le dernier meuble du
salon était en harmonie avec l'ensemble : poi-it de disparate,
point de dissonnance dans ce merveilleux concert de tous les
arts , dans cette enivrante atmosphère , où le goût et la poésie
se respiraient par tous les pores.
J^enni atteignit enfin le dernier et le plus retiré de ce»
salons, qui, suivant l'usage d'Italie , est le séjour de jjrédi-
lection des maîtres du logis. A l'approche du jeune homme,
à son nom prononcé tout haut par un domestique , le vieux
marquis se leva d'un divan de velours , et s'avança cordiale-
ment vers lui. Une femme restait assise; le peintre, tout en
répondant aux avances du vieux dilettante, jeta à la dérobée
sur celte femme un regard timide et curieu\. O surprise! ô
joie ! cétnit elle, c'était sa danseuse , la fresque d iierculanum
80 REVUE DE PARIS.
détachée vivante de la muraille 5 c'était son idéal enfin , celle
qu'il avait rêvée pour son modèle, pour sa muse; car uhe
ambition d'artiste osait bien aller jusque-là. Une espérance
timide de jeune homme n'osait pas se hasarder plus loin.
u Cava inarchesina, dit le marquis en s'avançant vers elle,
permettez, que je vous présente un de mes meilleurs amis,
quoique notre amitié ne date que d'hier soir, le signor Liica
Penui , jeune peintre auquel je ne connais qu'un défaut :
celui d'être trop découragé de lui-même. )>
Aucune réponse ne sortit des lèvres rosées de la signora;
mais elle jeta sur le peintre un de ces regards vivans, de ces
regards qui ont une ame et un corps pour ainsi dire, et que
nous sentons passer sur nous. Elle ne parla pas , mais son cou,
svelte et gracieux comme celui d'un cygne, s'inclina légère-
ment, et un sourire enchanteur remplaça sur ses lèvres le
mot de « bienvenu n , qu'elle ne prononça pas. Deux grands
yeux d'un bleu presque imir, et entourés d'un léger cercle
brun qui semblait les agrandir encore , arrêtèrent sur lui un
regard long et caressant qui semblait dire : Je le connais,
nous ne sommes pas étrangers l'un à l'autre. Du reste , point
d'embarras , point de trouble dans les pensées que trahissait
ce regard. 11 n'y avait ni feinte ni mystère, rien que la pudeur
la plus chaste eût à désavouer, rien dont pût s'alarmer la
jalousie la plus défiante. Un change sourire empreint de finesse
et de bonhomie tout ensemble errait sur les lèvres du vieux
marquis. On eût dit qu'il était fier de l'impression que produi-
sait la marquise sur le jeune enthousiaste, qu'il en jouissait
comme un amateur qui met un juge, un rival eu face de son
plus beau tableau, et lui dit de cet air d'ineffable triomphe
que des paroles ne peuvent peindre : Qu'en dites-vous f
«Eh bien! jeune homme, dit le vieux dilettante après quel-
ques instans du silence le plus expressif , je vous avais promis
un modèle , ètes-vnus content de celui que je vous ai trouvé .'' »
Le jeune honmic ne répondit pas, perdu qu'il était dans une
muette extase ; mais un éclair brilla dans ses yeux , et cet
éclair, c'était celui du génie. Il se sentait peintre, son heure
était venue ; il avait trouvé une voix pour ces pensées d'artiste
qui se pressaient, vagues et incomplètes dans son sein : il
saisissait, il touchait enfin une de ces formes ravissantes qui
LITTKRATUnE. 81
depuis dix ans flottaient sans cesse devant ses yeux , insaisis-
sables et confuses ; s'il eût eu sous la main une palette et se»
pinceaux il eût répondu au marquis en se mettant de suite à
Touvrage , en «'emparant, pour le transporter vivant sur lu
toile , de ce modèle ([u'on lui prêtait. Déjà , il le sentait , ce
modèle lui appartenait, il était à lui. On Teùt éloigné de ses
yeux qu'il l'eût copié de mémoire , tant ce regard , cet unique
regard l'avait gravé dans sou ame en traits qui ne devaient plus
s'effacer.
Quant à la marquise, il eût été difficile de définir aussi
exactement tout ce qui se passaiten elle. C'était un deces carac-
tères de femme qui ne livrent rien . où il faut tout deviner , un
de ces livres fermés où l'œil ne ])eutrien lire , peut-être parce
qu'il n'y a encore rien d'écrit. Chez elle la vie se passait toute
en dedans; c'était Galatée déj.i animée, mais avant que le
marbre eût encore rien trahi. Noble et sans fortune, mariée
très-jeune au vieux marquis qui l'avait vue naître , et qui avait
été pour elle un père avant de songer à être un mari , sa vie ,
comme un arbuste étiolé, se fanait lentement dans cette
espèce de serre chaude où l'air manquait, l'air vivifiant et
pur que les passions ont animé de leur souffle. C'était un
tableau , une belle statue de plus dans la collection du vieil
amateur, l'our lui, avoir sans cesse sous les yeux un des plus
parfaits modèles de la forme humaine , s'enivrer à chaque in-
stant du jour de cette poésie calme et harmonieuse qu'éveille
la vue d'un beau visage , c'était assez. Il ne demandait rien de
plus à la pauvre Gidsomina. Et c'est à peine si celle-ci savait
qu'on pût ou demander ou donner quelque chose de plus.
Usé, saturé de jouissances qui n'avaient pas toutes été aussi
désintéressées , le vieux dilettante n'existait plus que par les
yeux ; et celle qui faisait de sa vie d'artiste une fête de tous les
jours, celle qui avait daigné poser, jeune et poétique modèle ,
devant les derniers enthousiasmes d'un artiste et d'un vieil-
lard, celle-là était pour lui plus qu'une femme. C'était une
fée , une muse , une sylphide , c'était son dernier lien avec nue
vie dont , vieil enfant , il savourait encore les dernières délices.
Ainsi, dans cette tête exaltée que soixante-dix hivers n'avaient
pas refroidie, tous les cultes, toutes les mythologies étaient misa
contribution pour trouver un emblème à sa dernière passion
03 REVUE DK PARIS.
ici-bas. Ce n'était pas trop de toutes les affections les plus pures,
y compris celle d'un père, pour payer le sacrifice (jiie lui avait
fait cette femme en s'attacliaiit , jeune et pleine de vie , à ce
cadavre passionné dont les yeux seuls n'étaient pas morts; sa-
crifice immense dont la pauvre Gelsomina ne sentait pas elle-
même toute l'étendue , et ([uc le marquis tâchait de récom-
penser par tous les soins, toutes les attentions, tous les
dévouemens dont on peut entourer une femme jeune et
uimée.
Pauvre marquise! elle appréciait ce dévouement , elle en
é(ait touchée sans en pénétrer la cause. Elle s'eft'orçait de
jeter tout ce qu'elle pouvait de bonheur , elle qui ne soupçon-
nait pas encore ce que le bonheur pouvait être , sur ces der-
niers instans dune vie qui s"étci{;nait doucement au milieu
des arts qui l'avaient charmée. EUe-niême, née en quelque
sorte au milieu de cette atmosphère artiste , était digne delà
respirer. Cette flamme qui couvait en elle s'était jetée , faute
d'alimens, sur le chaste enthousiasme des beaux-arts et de la
poésie. Elle tronq)ait son époux , elle se trompait elle-même
avec ces jouissances pures et passionnées (jui comblaient le
vide de son ame, et l'abusaient sur toutes celles qui lui man-
quaient encore.
Cependant, il faut le dire, quand le marquis, faisant les
honneurs de sa femme comme il l'eût fait du plus beau mor-
ceau de sa galerie, l'oCFrit pour modèlu au jeune peintre, un
léger dépit plissa ce front lisse et pur où cliaque émotion lais-
sait sa trace. Une vive rougeur colora ces joues un peu pales
que , sans elle , on eiit pu prendre pour du marbre; mais cette
légère impression disparut bientôt. Gelsomina rougit encore
une fois, mais d"a\oir laissé jiercer au dehors une de ces pen-
sées de vierge qu'on ne découvre , comme la perle, qu'en plon-
geant au fond d'un cœur de femme , et suivant , gracieuse et
résignée , l'homme assez malheureux pour ne voir en elle qu'un
modèle, elle s'achemina avec les deux artistes vers les jardins
de la villa , dont le marquis voulait faire les honneurs à son
hôte, a[irès les lui avoir faits de sa femme.
Nous n'en ferons pas la description. Rien ne ressemble
moins ;i nn jardin français qu'une villa italienne , du seizième
siècle surtout. C'est un mélange de nature et d'art, un luxe de
I ITTI RATdRF.. 8 ■?
V(''[;(U.ilion et de statues, «ne piofnsion déterrasses et de por-
tiiiues où l'art de rarcliifccte a plus à faire que ce'ui du jardi-
nier. Qu'il suffise de savoir que le génie novateur du marquis
avait devancé le j;oût de sou siècle, et réalisé dans ses jardins
quelques-unes de ces pompeuses merveilles dont Versailles,
Buboli à Florence, et la villa d'Est à Tivoli, donnent l'idée
la plus complète. Une rotonde surtout se faisait remarquer en-
tre autres par son style profondément italien et les contours
chastement harmonieux de sa colonnade de marbre ; elle oc-
cupait le centre d'un de ces larges amphithéâtres de gazon qui ,
comme celui de la villa Borghesa à Rome , imitent ou veulent
imiter le colysée ou l'amphithéâtre de Vérone.
Le marquis y conduisit son hôte. Celui-ci, préoccupé de
tout autre chose que ce qu'où voulait lui faire admirer, n'avait
dyeux que pour voir la forme élégante de la marchesina glis-
ser comme un cygne sur ces gazons qu'elle eflleurait à peine ;
tantôt se jouer, naïve et folâtre , au milieu de ces massifs de
verdure, distraite, comme un enfant , par un papillon qui
croisait son chemin ; tantôt se rappelant sa dignité de femme ,
revenir sérieuse et pensive , effeuillant la fleur qu'elle avait
cueillie, et rougissant de ses innocens plaisirs. Le jeune
hom.me la dévorait des yeu.x. A chaque instant mille poses vo-
luptueuses et chastes la présentaient sous une forme nouvelle •
mille grâces natives jaillissaient à chacun de ces gestes. A la
regarder seulement , l'enthousiasme , l'inspiration, le talent,
entraient cliez lui par tous les pores. Allez-vous croire pour
cela qu'une seule pensée profane se mêlât aux chastes admira-
tions de l'artiste : vous connaîtriez mal une anie de poêle.
Non, Penni était peintre avant tout, profondément peintre.
Enthousiaste de sou art , il eût craint do flétrir par un senti-
ment plus vulgaire les chastes et poétiques émotions que cette
gracieuse créature lui inspirait. L'aimer , l'aimer d'^imour, elle
([ui allait le faire peintre . elle qui étalait poiu- lui bien plus et
bien mieux qu'une femme, un peu plus cju'un ange, un peu
moins qu'une madone; Penni y songeait bien vraiment! Il eût
cru commettre un sacrilège envers ses deux religions, la pein-
ture et le christianisme.
Cependant ils étaient entrés dans cette rotonde soigneuse-
ment fermée, comme si elle cachait quelque inq)ortant niys-
84 R1.VIJE DE PARIS.
(ère , quelque chef-d'œuvre , isolé comme la Madeleine de
Canova au milieu de son sanctuaire. Mais , au {^rand éfonne-
ment du jeune homme, quand le jour pur d'Italie entra à flots
par une de ces larges croisées que le marqnis venait d'ouvrir ,
il n'aperçut que des murs blancs dont le j;ypse lisse et poli
semblait attendre les chefs-d'œuvre qu'un Micliel-Ange ave-
nir y déposerait un jour. Un religieux pressentiment saisit le
peintre , comme à l'aspect de sa gloire à venir ; il comprit , par
une sorte d'instinct, ce que voulait de lui le marqnis, et de
quel prix il lui ferait payer son généreux patronage. « Voyez-
vous ces murs blancs, jeune homme? dit le vieux dilettante
d'une voix grave , c'est votre toile; il faut que d'ici à un an
elle soit recouverte de chefs-d'œuvre ; et voilà votre modèle ,
mais elle avait disparu. Etait-ce modestie , était-ce orgueil?
voulait-elle protester contre le rôle qu'on allait lui faire jouer?
Nous n'en savons rien ; mais l'enthousiaste Penni s'aperçut à
peine de son ab.sence. 11 resta trois heures avec le marquis dans
la rotonde. Quand ils eu sortirent, les fresques vivaient déjà
dans la pensée de l'artiste, elle marquis les avait vues. Le
vieux dilettante pouvait s'applaudir du contrat qu'il venait de
passer. Il était sûr de gagner au marché.
§11.
Une année s'était écoulée, une de ces années pleines etra
pides qu'on s'étonne ensuite de voir sitôt finies. Luca Penui
était devenu le commensal assidu de la villa Olivesi, qu'il
n'avait pas quittée, même pendant l'hiver, et où les nobles
époux avaient partagé sa réclusion. La toile immense que son
pinceau devait remplir était déjà plus qu'à moitié achevée. Le
débiteur du marquis s'acquittait peu à peu envers lui. Fidèle
à toutes ses promesses , le génie brillait à chaque page de ce
livre gigantesque, où le peintre ignoré écrivait son nom pour
la postérité. Ce n'était pas l'envie qui , travaillant malgré elle
à sa gloire, l'avait attaché , nouveau Michel-Ange, à cette au-
tre Sixtine , en lui disant : Tu la couvriras de tes chefs-d'œuvre.
C'était le génie bienveillant des arts personnifié dans le vieux
marquis , qui avait distingué dans la foule cette merveilleuse
organisation , qui avait deviné le peintre au regard , au front.
I,lTTÉnA.TURK. 8S
à la démarche , à ce je ne sais (juoi par qui les initiés se révè-
lent l'un à l'autre , et i\ne les profanes ne comprennent pas.
Lui , pauvre jeune étudiant nourri dans le traviiil et la pau-
vreté, il était passé sans intermédiaire, de son humble atelier
à un palais 5 de cette prosaïque existence de privations et d'a-
mertumes où le talent s'éteint, à cette poésie de l'opulence
qui berce , comme dans un long rêve, les jours dorés des heu-
reux du siècle. Et puis Gelsoinina, comme ces créatures aérien-
nes dont la plume fantastique de Shakspeare a peuplé le
rovaume des airs , semblait planer autour de lui , et réchauffer
son pinceau de sa présence inspiratrice. Penni, qu'une jalouse
émulation poussait à imiter Raphaël, alors même qu'il voulait
lutter avec lui , avait voulu , présomptueux jeune homme , don-
ner un pendant à limniortelle vie de Psyché , un des plus
beaux ouvrages de Sanzlo dans toute la maturité de son talent.
Avec l'audace du génie , il avait osé aborder le même sujet , et
lutter ainsi corps à corps avec ce rival gigantesque. Raphaël,
s'était-il dit pour excuser son audace à ses propres yeux, Ra-
phaël, quand il peignit Psyché, n'avait pour modèle que laFor-
iiarina : et moi , plus heureux que lui , u'ai-je pas Psyché elle-
même chaste et virginale comme l'était celle de la fable avant
qu'une faute , une faiblesse, une curiosité defemmn eût perdu
cette Eve du paganisme , cent fois plus touchante que l'autre ■'n
En effet, on eût dit que cette fable si ravissante , si doucement
mystique, avait été inventée exprès pour peindre le caractère
de beauté de la marquise, beauté toute immatérielle, toute
morale , et qui semblait ne toucher à la terre que comme l'oi-
seau :
Alors même qu'il marche, on sent qu'il a des ailes.
Aussi le peintre avait-il reproduit avec un merveilleux bon-
heur cette physionomie si chaste, si pure, et pourtant si ex-
jiressive, gracieuse personniGcation de l'ame avant sa souillure.
Chacun des sentimens qui modifient l'ame humaine se peignait
tour-à-tour à chacune des pages de ce livre inspiré. Pour évi-
ter la monotonie qui eût pu résulter d'un pareil sujet, le pein-
tre, poète en même temps, avait l'art de réveiller dans l'ame
impressible de son nuxlèle les sentimens qu'il devait exprimer.
86 RF.VUE DE PARIS.
Les coiicettis pnssionriés du Tasse , les vers plus légers de
l'Arioste, surtout les rimes du IJante, si profondément mélan-
coliques, faisaient résonner tour-à-lour toutes les cordes de
cette ame toujours ouverte , comme un écho , à toute vibration
de poésie. Quelquefois , à côté de ces modèles désespérans do
perfection , comme un tableau de Raphaël , Penni osait hasar-
der ses propres veis , car il était poète aussi. Tout peintre
Tétait à cet âge d'universalité du génie. Les vers de Penni ne
jiarlaicnt pas d'amour : il songeait bien à cela vraiment ! La
peinture , sa maîtresse , son idole , n'avait plus laissé place dans
sou cœur pour un autre enthousiasme. Qui d'ailleurs eût osé
parler d'amour et de fragilité humaine à cette Psyché si jeune
et si |)ure ? qui eût osé lui mettre aux mains le triste flambeau
qui brûle sans éclairer , et ne nous fait voir le bonheur fixé près
de nous qu'au moment où il s'envole ?
Pauvre Gclsomina ! en vain attachait-elle sur le jeune en-
thousiaste ses yeux d'un bleu sombre , nageant dans je ne sais
quel fleuve voluptueux où leur feu s'adoucissait sans s'éteindre;
ses yeux noyés dans une douce langueur, empreints d'une
chaste séduction dont elle-même n'était pas complice. Quand
le peintre , préoccupé de son sujet , demandait en rougissant à
ces regards si pudiques d'exprimer l'amour, en vain Psyché
attachait-elle sur lui des regards qu'à son céleste époux elle
n'eût pas adressés plus tendres : « C'est cela, c'est cela même! »
s'éoriuit le peintre hors de lui j et il transportait sur lu toile,
avec une désespérante vérité , ces regards de feu qui à tout
autre que lui eussent fait tomber le pinceau de la main , et ou-
blier le tableau pour le mo^ièlo.
Est-ce à dire pour cela que la belle marquise se rendît bien
compte du pcnchant(|ui Tentraînait vers l'ingrat Penni ? Non,
une pensée coupable n'avait pas même effleuré cette ame,
vierge , hélas ! comme le beau corps quelle habitait; mais par-
fois , quand toutes ces enivrantes visions de beaux-arts et de
poésie avaient trop vivement ému ses nerfs de femme fragile ;
quand seule, inclinée sur sa molle otfoniane aux coussins de
velours, elle se demandait si , à la fleur des ans, elle n'était
pas faite pour quelque chose de mieux que servir de hochets à
un vieil artiste , et de modèle à un autre; alors de vagues pen-
sées, telles qnil en passe devant noire ame en(re la veille et
LITTÉRATURE. 87
le sommeil , venaient faire pressentir à cet être incomplet et
mantille qui irétaitplus une jeune fille , et qui n'était pas cir-
core une femme, tout le bonheur (|u"eile ignorait encore. L:i
pensée du marquis revenait bien quelquefois, et elle ne la
repoussait pas ; mais ce front chauve et flétri ne lui apparais-
sait que comme celui d'un père; un coin de son cœur suffisait
pour contenir cet amour-là ; mais souvent , oh ! bien plus sou-
vent, venait flotter devant ses yeux la tète pâle et accentuée
du jeune peintre , avec ses longues boucles brunes toujours en
désordre , et que sa main rejetait en arriére par un geste plein
de grâce ; avec son front onduleux et aux puissans contours;
avec ses yeux surtout . ses yeux' , où ne brillait, hélas ! d'autre
teu que celui du génie. Que lui voulait-elle? elle lignorait
elle-même. Enfant encore , tant que l'amour n'en avait pas fait
une femme ; elle ne comprenait pas ce que voulaient dire et
ces longues rêveries , et cette unique pensée , cette unique
image qui nous poursuit toujours, et qui remplirait l'élernilé
elle-même dune longue et inextinguible rêverie ! Mais le len-
demain , sans qu'elle siit pourquoi, une rougeur plus intense
couvrait ses joues quand ses yeux rencontraient ceux du jeune
artiste ; son regard , sans quil eût besoin de l'en prier, deve-
nait de lui-même plus profond et plus tendre. Psyché, incli-
née vers l'Amour endormi , risquant sou bonheur, sa vie , tout
ce qu'elle possédait pour un regard, et ne croyant pas perdre au
marché, si elle avait entrevu une fois celui quelle aimait;
Psyché pleurant sa faute et surtout ce qu'elle lui a coûté,
et prête à tout reperdre encore pour un instant de ce coupable
bonheur qu'elle a jiayé si cher ; toutes ces nuances si diverses,
ces scènes si mobile du drame de l'ame humaine , tel que nous
l'a transmise l'ingénieuse Attique, se reproduisaient fidèle-
ment sur ce visage expressif, reflet d'une aine aussi impressi-
ble que lui. Le peintre , sans son!;ermêmeà s'étonner de cette
merveilleuse souplesse de sensibilité que le génie ou l'amour
|)euvent seuls enseigner , saisissait au passage toutes ces nuan-
ces fugitives avec un rare bonheur de fidélité. L'ouvrage avali-
sait, non pas avec cette lente régularité qui glace le génie,
mais avec ces bonds capricieux , ces saillies inégales qui le ca-
ractérisent; toutes les scènes de la vie de Psyché, toutes le»
pages de ce vaste sujet coniniencées à la fois , permettaient au
88 REVUE DE PARIS.
peintre tie suivre à la fois , et les fantaisies de son pinceau , et
riuimcur presque aussi chanffeaiite du modèle. La gaieté en-
fantine et folâtre briUait-clle dans les yeux de Gelsomina? une
parure nouvelle , venue de Florence, avait-elle ranimé cette
vanité féminine que la plus sa,fje même n'abdique jamais tout-
à-fait . le peintre esquissait Psyché, femme avant d'êlre déesse,
et étalant devant ses jalouses sœurs l'orgueil naïfdesa pariu'e!
Le sirocco soufflait-il avec ses tièdes haleines , une douce lan-
{jucur assouplissail-elle le corps gracieux de la marquise, et
voilait-elle ses yeux demi-fermés , cétait Psyché seule sur sa
couche, veuve comme elle , et pleurant l'époux qu'elle a perdu
pour l'avoir trop aimé...
Et le marquis demandera-t-on , quel rôle jouait-il dans ce
drame mythologique où l'antiquité avait oublié de marquer sa
])lace ? Quel rôle? celui d'un spectateur qui comprend à demi-
mot, n)ieux quelquefois que les acteurs eux-mêmes, et jouit à
la fois et de l'illusion qu'il veut bien avoir, et des secrets qu'il
devine. Observateur presque désintéressé , aucun des mouve-
mens les plus secrets de ces deux âmes n'avait échappé à son
œil clairvoyant. A force de les étudier, il avait fini par y lire
peut être plus distinctement qu'eux-mêmes. En garde contre
toutes les illusions , dont sa confiance en Gelsomina était peut-
être la dernière , il ne s'exagérait pas cette confiance même : la
vertu de la marquise durerait bien autant que lui; à quinze
jours près, il l'avait calculé , et c'était eu conscience tout ce
qu'il pouvait exiger d'elle. Connaissant, en vieux tentateur,
toute la puissance d une tentation ainsi prolongée, il connais-
sait aussi , en homme qui fait la part de tout , même de la vertu
ce que devait durer la résistance ; il savait ;i jour fixe l'instant
où elle devait cesser : ce serait celui où la marquise s'avouerait
le danger et ne le fuirait pas. Cette heure n'était pas venue .
Gelsomina, comme un enfant , jouait encore avec le feu sans
savoir qu'il brûle, et Tabstraction profonde ou vivait le jeune
peintre venait au secours de son innocence. C'était avec un
ineffable sourire de satisfaction que le niar(]uis s'applaudissait
de son audace , à la vue de cet enjeu sihardi qu'il mettait sur la
vei tu d'une femme et sur la ])réoccupatioii de gloire d'un jeune
artiste ; lilasé sur toute émotion qui ne serait pas une nouveauté
pour lui , il s'anuisait à comjjarcr ensemble la double séduction
LITTKRATURE. 89
(le l'amour sur mie anio de femme et de la gloire sur une nmc
de peintre ; et , chose etranije à dire , le plus puissaut des deux,
<'e n'était pas l'amour ! La marquise, tout honnête quelle fût .
eût cédé avant le peintre ! Mais aussi la jeune femme aiinait-
clle son mari comme Penni aimait la peinture ? Le vieux dilet-
tante était-il pour elle ce ([u'un pinceau était pour Penni ?
(i'était là , certes, un question que le vieillard n'eût pas osé se
faire.
D'ailleurs le marquis se sentait mourir ; c'était là le secret
de sa résignation. En laissant cette jeune ame de femme suivre
la pente qu'il avait contrariée si long-tRmps, il se sentait plus
sûr d être regretté par elle ; cette pensée le consolait, elle qui
en eût désolé tant d'autres. Penché sans cesse sur l'épaule du
peintre , suivant d'un œil avide les progrès de son pinceau ,
moins rapides encore que le déclin de sa propre existence; on
eût dit qu'elle était attachée à cette toile fragile , qui se hâ-
tait de vivre à mesure que lui se hàtaitde mourir. Dans cette
ame morte à toutes les émotions , toute la puissance de sentir
s'était concentrée sur une seule ; l'homme était déjà mort , le
dilettante seul vivait encore ; il voulait, en quelque sorte,
Liisser son nom sur ce tableau à côté de celui du peintre.
N'en était-il pas l'auteur ? Peintre et tableau, n'avait-il pas tout
créé? Qu'était-ce que ce Penni , vassal de sa j)ensée, attaché
par lui à son tableau conmie à la glèbe , qu'était-ce ? sinon le
bras qui exécute , et lui la tète qui pense et qui commande !
Chaque jour déclinaient les forces du marquis , et son en-
thousiasme n'en était pour cela ni moins fervent, ni moins
vivace. Chaque jour encore il se faisait portera coté du pein-
tre j il suivait d'un oeil avide la marche de ce pinceau qui avait
beau se presser : la mort allait plus vite que lui. En vain la
marquise , effrayée de cette rapide décomposition d'un être
qu'elle se reprenait à aimer au moment où elle était près de le
perdre, voulait-elle tout suspendre et laisser là toute celte
comédie pittoresque qui avait quelque chose de pénible à côté
d'un tombeau , le marquis s'y refusait obstinément ; il voulait
mourir comme il avait vécu , dans un atelier , en face d'un che-
valet, à l'odeur, plus suave pour lui ([ue tous les parfums de
l'Arabie , dunepaletle chargée de couleurs. 11 voulait , comme
Masacciu , empoisonné par un rival , que son dernier soupir
3 8.
90 UKVUE DE PARIS.
s'exhalât eu face de sa fresque chérie , si s.i main mourante
ne pouvait phis manier le pinceau !
Ses désirs furent sa tisfuits j par un heau jour d'automne, ou
moment où la nature d'Italie entourait de toutes ses pompes
cette année qui allait finir, comme le vieux dilettante qui ne
devait, hélas! pas renaître avec elle, le marquis sentit que
son heure était venue ; pour la dernière fois il se fit portera sa
place favorite , en face d'un des tableaux que le peintre venait
de finir. La marquise éplorée et redevenue une simple femme ,
aux douces et profondes afTections , se penchait sur son époux,
l'entourait de ces soins si doux dont les femmes seules ont le
secret, et réchauffait dans ses mains les mains glacées du
vieillard , comme pour lui communiquer quelque chose de sa
chau'de et jeune vie. Le peintre, touché lui-même de voir ainsi
s'éteindre cette belle et vigoureuse organisation d'artiste, toute
flétrie qu'elle fût par l'excès même de sa sève, cherchait à
charmer encore par de douces causeries d'art et de poésie ces
dernières heures d'une vie fatiguée. C'était plus qu'un pro-
tecteur, plus qu'un ami qu'd perdait dans le marquis, c'était
presque un père, c'était celui qui l'avait engendré à la pein-
ture, qui lavait lancé dans la carrière en écartant sous ses
pas toutes les entraves ; qui l'avait ramassé pauvre et nu, au
sein du découragement et de la misère, pour le mettre sous
des lambris dorés , dans l'atmosphère féconde du luxe et de
l'opulence, en face d'un chel-d'œuvrc do ce Sanzio , jadis
pauvre et ignoré comme lui , et lui dire : « Et toi aussi tu me
feras des chefs-d "œuvre! » Plein de cette émotion religieuse
qui suspend la douleur même à côté du lit de mort de ceux
<[ue nous aimons, l'artiste cherchait un dernier reste de vie et
d'enthousiasme dans ces yeux prêts à s'éteindre, et qui pour-
tant le comprenaient encore! Il suivait la main débile du vieil-
lard qui désignait encore ses sujets favoris ; il écoutait dans
un religieux silence ces paroles rares et confuses que le mou-
rant essayait île balbutier. Le soleil , près de se coucher , jetait
alors un voile de pourpre sur le tableau que le peintre venait
(le finir ; il était en harmonie avec cette scène touchante :
(fêtait Psyché, seule, abandonnée par son volage époux, et
pleurant, comme une jeune fille trompée, sa faute qu'elle
chéi'issatt encore. Des pleurs roulaient dans ses yeux fatigués ,
I.lTThRATUnF.. ^1
comme dans ceux du modèle , qui , à genoux devant sou époux,
devant son ami , ses longs cheveux dénoués , n^lv;lit pas même
alors la conscience de celle beauté toucliaute que le peintre
avait transportée sur la toile. Celui-ci. plongé dans une muette
extase, contemplait ce groupe ravissant avec toutes ces riches
et merveilleuses harmonies de douleur , de grâce et de beauté,
et accusait son art d impuissance en voyant combien l'a nature
était plus belle encore que lui. Le niar([uis, moine aux portes
de la mort, vivait assez encore pour sentir toute cette poésie
qui entourait ses derniers instans ; un regard intelligent dit au
jeune homme qu'il avait compris su pensée ; un autre regard ,
plus lent, plus profond, plus triste, chercha celui de la mar-
quise. Elle ne s'y trompa pas j ce regard-là , c'était un adieu !
l'ar un dernier effort , le marquis se releva à demi vers elle :
'i Gclsomina , murmura-til à sou oreille , je te lègue ces chefs-
d'œuvre, mais c'est à toi de les payer. » La marquise rougit ,
elle avait compris ! Le peintre heureusement n'av.iit rien en-
tendu.... La tète du mourant retomba eu arrière. La marquise
était veuve! C'était la seule pensée qu'elle pouvait se permet-
tre à côté du cadavre de son époux.
§IiL
Un an, un mois et un jour ajirès la scène que nous venons
de décrire , la veuve du marquis Quadri , assise dans un frais
boudoir de sa villa , attendait, non sans quelque anxiété, la
visite du siguor Penni, (jue le notaire du marcjuis était venu
officiellement lui annoncer. Les intentions du vieux dilettante
avaient été ponctuellement remplies. Le nouveau lîaphaël,
après avoir terminé sa Farnésine , avait été déclaré , par le
tribunal nommé à cet effet par le marquis, digne du prix plus
que royal que celui-ci y avait attaché. En vertu de ce bizarre
testament dont Lucques ne dépariait pas depuis un an, le
signor Penni était autorisé par le défunt à épouser la belle et
riche veuve; car le marquis, content d'avoir gagné l'enjeu
qu'il avait mis pendant sa vie sur cette carte fragile , la vertu
d'une femme, se serait bien gardé de vouloir le tenir encore
après sa mort. D'ailleurs, laisser la mar(|uise libre étbit pour
lui un moyen d'èlre inoins oublié ; eu lui donnant un succès-
92 REVUE DE PARIS.
seur,on songerait peut-être au moins qu'il ne l'avait pas défendu.
La inaiu de la marcliesina avec tout Théritage du vieux
marquis devait donc , si elle y consentait, constituer les hono-
raires du jeune peintre. Dans le cas contraire, cent mille iCM<^/i
devaient lui servir de dédommagement.
Le jour fatal fixe d'avance par la marquis , qui avait voulu
régler lui-même tout le cérémonial , Gelsomina, assez coquette
pour n'être pas parée, attendait le signor Penni. Nous n'es-
saierons pas de dépeindre les longues anxiétés auxquelles était
en proie la marquise depuis qu'elle connaissait cet étrange testa-
ment. Entre les mille pensées qui l'agitaient, une seule faisait
taire toutes Kïs autres. l\l'aime-t-il? est-il capable d'aimer autre
chose que la peinture? Etrange question à laquelle le miroir
de la belle veuve était de temps en temps chargé de répondre.
Quand à Penni , insoucieux comme un artiste , lorsque
l'exécuteur du vieux marquis lui apprit le legs qui le concer-
nait, il s'étonna de n'en pas ressentir plus de joie. Certes
jamais rien de plus beau que la marquise ne s'était offert a
lui dans ses songes, endormi ou éveillé; jamais sourire plus
céleste n'avait ouvert les cieux à une imagination de poète :
et cette femme-là allait être à lui , à lui pour jamais , à lui à la
face du monde, avec son merveilleux cortège d'élégance, de
luxe et de poésie ! Ce modèle, dont Raphaël eût payé une
heure au prix d'une de ses plus belles pages , allait poser
devant lui à toutes les heures du jour et de la nuit. Car dans
cette femme si belle qui allait être à lui , ne croyez pas qu'il
vît, même en ce moment, autre chose qu'un modèle. Sans un
but d'art et d'étude pour lui, qu'était-ce que l'amour ? Des
heures perdues dans la vie, un vol fait à la peinture, une
rivale donnée à sa première , à sa seule maîtresse. Bien loin de
songer à aimer la marquise, il s'effrayait presque de cette
idée ; il eût volontiers eu peur de ces grands yeux bleus avec
lesquels il allait encore une fois se retrouver face à face, sans
une palette cette fois pour lui servir de contenance.
Aussi le cheval qui le traînait encore sous l'avenue de peu-
pliers qui conduit à la villa n'avait pas besoin de voler pour
répondre à son impatience. I^a main insouciante du jeune
homme ne venait plus gourmander sa paresse; et quand les
Jjlancs portiques du Casino brillèrent à travers le feuillage ,
LITTÉRATURK. 93
le peintre, effrayé d'avoir sitôt une décision à prendre, eût
volontiers fiiit rebrousser chemin au cheval pour ménager une
heure de plus à ses incertitudes.
Riais il n'était plus temps : ia grille massive du portique
avait déjà crié sur ses gonds à la vue de l'étranger qu'on atten-
dait sans doute. Il n'y avait plus moyen de reculer. Des servi-
teurs empressés venaient , en redoublant de respects , et d'un
air qui voulait être significatif, saluer leur nouveau maître.
Le jeune homme, rappelé par leur présence au sentiment de
sa position , s'arma de courage dans ce moment décisif; et,
traversant le flot bigarré de livrées qui s'ouvrait devant lui ,
il fut au bout de quelques instans en présence de la signora.
En l'apercevant, son jnemier mouvement, sa première
]iensée fut de se dire tout bas : Qu'elle est belle ! En effet, ta
beauté de la marquise , mûrie pour ainsi dire et reposée , avait
pris dans la retraite un caractère plus imposant. Avant son
veuvage, Gelsomina , en dépit de ce nom de signora qu'elle
portait sans y avoir droit, n'était qu'une jeune fille à l-i vive
flémarche, au svelte corsage, aux traits mobiles et impressibles
fiui ne savaient pas même garder le secret des émotions qu'ils
('•prouvaient. Maintenant c'était une femme au port majes-
tueux, à la taille plus riche et plus pleine, au sourire qui
disait plus de choses , au regard qui en laissait plus deviner.
Un soin de sa beauté plus réfléchi, plus artiste eu quelque
sorte, trahissait cette étude secrète dont nous savons tant de
gré à une femme jolie 5 cette intelligence profonde de sa
beauté , et cette science difficile de la faire valoir, que les
profanes appellent coquetterie, et que la longue oisiveté du
cloître avait sans doute apprise à Gelsomina.
A l'aspect du peintre elle se leva à demi de son fauteuil ,
avec cette nonchalance coquette d'une femme qui sait que sa
pose lui sied bien et craint d'en déranger 1 effet. Elle ne parla
pas, mais son regard preste et furtif l'elHeura tout entier des
pieds à la tête, comme pour comparer les souvenirs avec la
réalité; et son beau front se teignit d'un léger incarnat, mais
si rapide , si fugitif qu'une feuille de rose tombant sur la sur-
lace d'un lac eût fait une impression plus profonde. Ce fut là
tout, l'assé le premier regard ; la marcpiise fut maîtresse
irelle-mémc 1 et garda sur Pciuii cet incontestable avantage
9^4 REVUE DE PARIS.
qu'aura toujours dans une lutte de ce genre toute femme qui
se sait jolie, et qui, sentant sa force, comme nu ennemi
rclriinché dans un terrain bien fortifié, attend patiemment
qu'on l'y attaque.
La j)orte qu'on refermait sur eux venait à peine de retomber,
et déjà , par un re.'jard rapide et mutuel , et une perception plus
r.i[)iile encore, I un et l'autre avaient écliangé ensemble une
foule de sentimens et de pensées.
Pendant ce dialogue muet et sympathique , une de ces con-
versations insignifiantes (]ue l'on pense avec les lèvres s'établit
entre les deux personnages ; mais leur a me n'y était pas. Cba-
eun se méprenant sur les intentions de l'autre , et peut-être
aussi sur les siennes , voulait éviter d'aborder le preinier une
qiu'stion plus difficile peut-être à entamer qu'à résoudre. Après
(|uelqiies phrases sans importance, la conversation était tom-
bée à plat, comme une balle que personr.e ne relève. Le lévrier
favori de la m;irr|uise , étonnt; de ce silence , cherchait à atti-
rer l'attention de son ancien ami en plongeant dans sa main son
museau long et effilé.
« Eh quoi ! mon pauvre Bianco , tu rae reconnais encore ? «
Miurraura celui-ci, pour dire quelque chose. Chose étrange ! ce
peu de mot blessa jusqu'au vif la marquise, et vint l'afFermir
dans sa résolution de ne voir dans tout ceci qu'une affaire qu'il
fallait expédier le plus vite et avec le moins de i7iots possible,
et où tout l'avantage serait du côté de celui qui commencerait
le premier, u On vous a sans doute fait part du testament de
mon noble époux? demanda la marquise en caressant Bianoo.
Un oui et un léger soinire furent toute la réponse du jeune
homme : mais ce sourire n'échappa pas à la mai qnise. v J'ignore
cpnds sont vos projets, messire Penni , coiitinua-t-elle , et
jus(|u'à (]uel point vous entendez profiter des intentions géné-
reuses du mar({uis; mais en attendant votre décision , voici la
mienne. ÎN 'essuyez pas de la faire changer, elle est irrévocable. ii
Le cœur du peintre battit vi\ement : on eîit presque entendu
les pulsations de ses artères, mais il ne prononça pas un seul
mot. La voix de la marquise était nette, brève et distincte. Il
y avait dans cette voix , si douce d'ordinaire , quelque chose de
vil)rant et de métallique qui faisait frisonnur. u Un caprice de
mou époux a disposé do moi , toutefois en me laissant libre
I.ITTLRATURF.. 95
d'accepter ou non l;i pluee qu'il ni'assiijne comme à un de ses
tableaux qui va passer daus la galerie d'un autre. Soit ! je ne
proteste pas contre cette décision, mais j'y mets une condi-
tion : nul ne m'en disjiulera le droit , je pense.
— Vous acceplcî donc , madame? dit Penni en homme ef-
frayé de son boidieur et avec un mélange comique de joie,
d'étonnement et de terreur. Mais la marquise le tira d'embar-
ras. «. J'ai parlé d'une condition , messire Penni ; vous ne pou-
vez me considérer comme ayant accepté le marche , et elle
appuya sur le mot, que (juand vous aurez souscrit vous-même
à cette condition. Vous aimez la peinture, n'est-ce pas, si-
gnor?
— Plus qu'aucune autre chose ici-bas ! s'écria le peintre
avec un élan de vérité , dont il se mordit aussitôt les lèvres en
voyant se contracter le beau front de la marquise. Ah ! pardon,
ajouta-t-il le moins maladroitement qu'il lui fut possible ; mais
vous n'êtes pas une chose, vous, madame.
— Le signor marchese a pourtant jugé à propos de me trai-
ter comme telle, répliqua la venve avec nn soiuire aigre-doux;
mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous aimez la peinture
plus que toute autre chose ici-bas ah ! vous ne pouvez pas
vous en dédire, eh bien ! je vais vous jiafler franchement aussi,
moi : si ;e venais à me remarier, je ne veux pas être pour mon
mari la seconde chose du monde.
— Et je dois conclure de là que vous me refusez? demanda
modestement le peintre.
— Mais je n'ai pas dit , ce me semble , un mot qui y ressem-
blât , répliqua sèchement la marquise. ÎNon , messire , cela dé-
pend de vous; mais, pour en finir eu deux mots, celui qui
veut être mon époux doit choisir entre la peinture et moi. Je
ne veux pas de rivale sous mon toit, entendez vous ?
A cette prétention inattendue, la figure du peintreoffrit l'em-
blème de la consternation la plus profonde. Renoncer à la pein-
ture ! répéta-t-il deux ou trois fois. Mais vous ne parlez pas sé-
rieusement, signera?
— On ne peut jdus sérieusement. Je hais la peinture , moi.
Que voulez-vous? après avoir été obligée de l'aimer trois ans
|)av dévouement . je n'ai pas trop de toute ma vie poiu' la dé-
tester. »
96 RF.YUE DE PARIS.
Le peintre, de plus en plus consterné , regarda cette femme
qui venait de médire de la peinture. Peu s'en fallut (ju'il ne la
trouvât laide. Cependant il voulut faire un dernier effort , sans
trop de bonne foi peut-être : mais c'était une dette qu'il payait
au marquis. (( Mais , madame, de grâce , si je vous promettais,
si je vous jurais que la peinture ne viendra dans mes affections
que bien loin après vous , qu'elle n'aura jamais de moi que les
heures dont vous ne voudrez pas...
— Vous me jureriez tout cela que je n'en croirais pas un
mot, sans douter pour cela de votre bonne foi; mais il ne faut
promettre que ce que l'on peut humainement tenir. Peintre
vous êtes né , inesser Penni , et peintre vous resterez!
— Et quand je vous ferais cette promesse sacrilège, serais-
je davantage en étiit de la tenir ? De grâce , madame, réfléchis-
sez un instant. »
Penni cherchait à obtenir quelque concession , en homme
(lui va céc'er lui-même. La marquise se sentit forte et ne céda
rien, a Ma décision est irrévocable , lépéta-t-elle du ton le |)lns
solennel , en secouant sa jolie tête , grave et inexorable
comme un front de juge. Le jeune homme frissonna, car il y
avait dans cet œil de femme , si caressant naguère , quelque
chose de sec et d'arrêté , et je ne sais quel froncement de sour-
cils à faire glacer le sang dans les veines du plus brave. Penni
comprit que de ce côtélà il n'y avait plus rien à espérer, ni nié-
nagemens, ni terme moyen , et que , chêne ou roseau il fallait
l'ompre ou plier. En homme de cœur il aima mieux rompre.
Avec cette |ierception rapide et nette que donne une situation
désespérée, il entrevit d'un coup d'œil tout ce qu'il perdait;
mais il n'hésita pas.
ic Madame , dit-il avec une fermeté froide qui fit à son tour
tressaillir la marquise, la récompense que votre noble époux
avait bien voulu m'accorder était trop au-dessus de mon faible
n\éiite; je vous remercie de me l'avoir rappelé. Je ne suis qu'un
peintre, signora , qu'un pauvre peintre dont l'affaire ici-bas
n'est pas d'être heureux, mais de peindre, mais d'accomplir
sa mission , ijuelle qu'elle soit , éclatante ou ignorée, humble
ou modeste. En m'en faisant souvenir, c'est un triste mais sa-
lutaire service que vous venez de me rendre j recevez-en mes
remerciemens. Si mon art , jaloux conmie une fi-nmie , comme
I.ITThnATlir.E. 97
une nmaiitc, nriiili'iilit le bonlieur d'èlrc à vous, aucune femme
du moins, je le jure , ne remplacera dans mon cœur....
— Allez porter vos sermens à votre maîtresse, à la peinture,
interrompit vivement la marquise , se hâtant de se lever pour
ne pas s'attendrir j car il y avait dans la voix du jeune peintre ,
soit regret , soit politesse , [)lus d'émotion qu'elle n'en aurait
attendu de lui.
Le peintre sentit que c'était son congé qu'on lui donnait; il
se leva à son tour, mais en hésitant , et en manquant loutàfait
de cette présence d'esprit qui n'abandonne jamais les femmes
dans les momens les plus difllciles. Il chercha son chapeau ,
renversa une chaise pour le prendre , et s'approcha pour saluer
la marquise avec toute la grâce et Taisance d'un écolier qui en-
tre dans un salon pour la première fois de sa vie. Elle était tou-
jours debout devant lui, armée d'un sourire moqueur qui lui
servait de contenance. Le jeune honmie , prenant son courage
à deux mains , se prit à la regarder en face , comme une femme
qu'il voyait pour la dernière fois de sa vie. Jamais elle ne lui
avait semblé aussi belle. Un léger incarnat couvrait ses joues
un peu pâlies, mais fraîches, et reposées par la vie molle du
cloître. Sou beau front , que le peintre , dans ses sonnets, avait
comparé plus d'une fois à une onde paisible que ne plisse au-
cune ride , eût fait mentir cette fois la comparaison. Le sourire
qui tendait cette petite bouche rosée était un peu forcé , et un
léger mouvement cou\ulsif de la lèvre supérieure trahissait
sous ce sourire plus de dépit qu'on n'en eût voulu laisser voir.
Tous deux gardaient le silence. Quelles que fussent les se-
crètes pensées qui agitaient la marquise , l'orgueil blessé
venait à son secours j mais Peniii , qui venait de refuser ce
legs qui eût fait envie à tant d'autres , Penni, qui avaitjoué
le beau rôle dans ce débat, Penni, au moment de quitter
celte femme qui avait i)U être à lui , et (juil venait de refuser,
se sentit pris d'un de ces longs regrets qui suivent piesque tou-
jours une décision irrévocable. Ses yeux, ce livre où une
femme sait si bien lire lame de celui qui lui parle, trahirent
sans doule son scciet , car un léger triomphe se peignit dans
ceux de la marquise. Sans trop savoir ce qu'il allait faire, le
peintre s'approcha pour lui baiser la main, suivant cette mode
italienne, si pleine d'expression et de grâce. La marquise
3 9
t)8 RKVtJK DE l'AIirS.
sentit qu'elle allait faiblir . elle la retira vivement, et saluant
le peintre «run de ses plus beaux saluts de cour, elle releva sa
jolie tête d'un air de reine qui prend congé de vous, ou plu-
tôt qui vous le donne. Le peintre comprit que tout était fini ,
etse relevant avec effort , comme un ressort qui se tend , jus-
qu'à ce qu'il se brise, il répondit par un salut aussi majes-
tueux que le sien, et quitta l'appartement d'un pas ferme et
quifiiisaitbonneur à sa résolution.
A peine arrivé à la dernière porte du palais, le peintre se
demandait déjà s'il avait bien fuit de refuser la marquise ;
mais , avant d'avoir atteint celle de la villa, il était décidé.
« Je suis un insensé, s"écria-t-il quand la lourde grille de fer
se referma derrière lui et que l'œil curieux des laquais ne
scruta plus son visage , je suis tin insensé de' n'avoir pas tout
promis, au risque de ne rien tenir. Qu'était-ce, après tout?
un caprice de grande dame, une jalousie de femme, que six
mois d'amour eussent rassurée et qui eût pardonné à la pein-
ture quand elle eût été bien sûre de l'emporter toujours sur
une pareille rivale j car enfin , je l'aime , je l'aime à en perdre
la tête , cette femme dont je n'ai pas voulu , cette femme qui
m'eût aimé peut-être si j'eusse voulu lui sacrifier une toile
morte et des pinceaux impuissans ! Et qui suis-je donc pour
la refuser , elle à qui un roi vendrait son trône pour un sou-
rire? qui suis-je? un misérable barbouilleur, un copiste,
dont elle seule avait fait un peintre , et qui sans elle va re-
tomber bientôt dans sa nullité première. Je n'ai plus de talent,
je le sens ! le génie s'est retiré de moi avec celle qui me le
prêtait.... Si encore elle m'eût aimé? La peinture, la gloire ,
l'avenir , j'eusse tout donné pour un regard de ses yeux Un
regard ! Eh ! malheureux, es-tu donc aveugle et sourd à ce
que te disaient les siens? Elle m'aime , je n'en peux plus dou-
ter ; sa froideur même me le prouve ; son dépit, sa dureté,
ses exigences , tout cela, c'était de l'amour. Et moi qui l'ai
refusée! moi qui ai repoussé ce bonheur, comme un pauvre
qui repousserait une aumône , et pour qui ? pour une miséra-
ble gloriole , pour un art que je ne suis plus digne d'exercer,
pour un métier machinal comme celui du barbouilleur d'en-
seignes! Redevenir un copiste , moi qui fus un peintre ! louer
un modèle à nu sriido par heure, moi pour qui a posé la
LITTEUATURK.
99
niiiicliesa Quadri ! Ah! je devieiidiai fou, je le sens.... »
Telles étaient les idées consolantes qui aecompagnaient le
|)eintre dans sou voyage ; et en cheminant sous les épais peu-
pliers ijui bordent la route de Lueques , il frappait sa tète de
ses deux mains, épuisait le riche vocabulaire de malédictions
de la langue italienne , et faisait arrêter ébahis les paysans qui
le rencontraient et s'écriaient : E pazzo , a pocla (il est fou
ou poète).
Il se calma pourtant avant d'arriver à Lueques. Sept ou huit
milles en plein air , sous le frais ombrage des peupliers , avaient
uu peu tempéré cette exaltation juvénile. A cet ardent [la-
roxisme de la passion avait succédé ce morne abattement qui
suit la fièvre , ce calme nauséaboiul qui vient après l'ivresse.
La vue des houmies lui faisait mal ; le tumulte de ces rues ,
où le doigt du passant qui le désignait jadis , en disant : c'est
lui! le faisait tressaillir d'une orgueilleuse joie, lui était à
charge aujourd'hui. Il se hâta de rentrer cheî lui. Le soir ap-
prochait ; un soleil chaud et vaporeux , envoyant ses derniers
rayons sur quelques ébauches commencées , semblait l'inviter
à les finir \ on eût dit que sa première amante, la peinture,
lui tendait les bras pour le consoler des rigueurs de l'auli e.
Sou ame de peintre entendit cet appel, et, s.iississant ses
pinceaux avec une volupté amère, il essaya de redevenir ce
qu'il avait été , tin peintre, u Viens , se disait-il eu broyant ses
couleurs , viens , toi qui ne me trahiras pas , toi, ma première
maîtresse, celle ([ue je n'aurais jamais dû quitter ; accueille
uu infidèle qui te revient ; fais-lui oublier des peines que tu
lui eusses épargnées s'il n'eût aimé que toi! (iloire, mon an-
ciciuie idole, daigne me sourire encore, et que le sourire
changeant d'une femme ne me détcuune pas de toi ! « Et en
parlant ainsi , sa main tremblante d'une émotion nerveuse
écrasait les couleurs sur la toile avec une impatience presque
couvulsive. Il s'arrêta enfin pour jeter son regard de juge sur
ce qu'il avait fait; car le peiu tre , fasciné par l'œuvre à la-
({uelle il travaille, finit souvent parue plus lavoir, et a besoin
de se reculer à distance pour retrouver sou coup d'œil. Il fut
honteux de ce ijuil venait de faire ; une exclamation de dé-
goût s échappa de ses lèvres à la vue de cette ébauche où sem-
blait être passé le désordre riui régnait dans sou ame. Le pin-
100 REVUE DE PARIS.
ceau , égaré comme la main qui le conduisait, semblait n'avoir
marché que par bonds inégaux, en dépassant presque partout
l'effet qu'il voulait produire j c'était une débauche de jjénie ,
une orgie de peinture, un croquis délirant comtne ceux de
Callot ou de Salvator Rosa ! P(!nni se détourna avec dégoût ;
il rejeta loin de lui les pinceaux qu'il venait de profaner,
n C'en est fait . s'écria-t-il , mon talent est perdu ; elle l'a tué
d'un regard ; elle s'est vengée de mon refus en me reprenant
le génie qu'elle m'avait donné!.... » Et l'œil fixé tristement
sur cette t(>ile (|ni accusait son impuissance , il y cherchait ses
défauts avec l'impitoyable sagacité d'un juge ou d'un rival •, il
trouvait à les détailler je ne sais quel amer plaisir ; il se ren-
dait à lui-même en (]uelc]uc sorte les dédains qu'il avait fait
subir à la marijuise. Enfin il n'y tint plus, et, quittant avec
la précipitation du désespoir cet atelier où s'étaient écoulées
pour lui tant d'heures pleines d'espérance et d'avenir, il se
mit à rôder comme nn insensé dans les rues de Lucques, er-
rant partout où il pouvait retrouver une trace , un souvenir de
Gelsomina j il passait sous les fenêtres de la casa ]\Iontecatini,
rêvant encore ces salons étincelans du feu de mille bougies ,
ces femmes radieuses et parées , dont l'essaim léger se pressait
en tourbillonnant , comme des abeilles dans une ruche , svel-
tes , bourdonnantes et joyeuses comme elles ; et Gelsomina
pins svelte , plus gracieuse, plus belle que toutes ces femmes ,
ellleuiant à peine le parquet de ses pieds harmonieux ; fraîche
et riante apparition , moins semblable à lui être vivant qu'à un
de ces fantômes légers que léchant du coq fait évanouir. Puis,
enivré de ces souvenirs si vivans, si présens encore que ses
yeux lui faisaient mal à les regarder, il essayait de leur échap-
per, épouvanté de leur réalité et irrité de leur désespérante
exactitude. Il s'enfonçait en courant dans les rues les plus ob-
scures de Lucques, espérant fuir sa mémoire comme on fuit
un ennemi. Il errait sur ce magnifique rempart circulaire qui
fait le tour de la ville , comme pour dérouler mieux aux yeux
de ses habilans le riche amphithéâtre de montagnes qui l'en-
toure ; mais là encore , Gelsomina semblait le poursuivre ,
o|iiniâtre , assidue, vengeresse, comme une amante dédai-
gnée. A la pâle clarté des étoiles, il découvrait en frémissant
le blanc fantôme de sa villa, fantastiquement revêtu de sa
I.ITTKr.ATURK. 101
ceinture d'oliviers. Ses yeux, fiisciiiés pur je ne s;iis quel nia-
j;ique attrait , se retournaient sans cesse de ce colé pour y
chercher des tortures , attirés et repoussés à la fuis par les
amers et doux souvenirs que cette vue lui rappelait. Ce ne fut
que l)ien avant dans la nuit, lorsque ses membres brisés , plus
encore par tant d'émotions que par tant de fa(i;]ues, lui rap-
pelèrent enfin qu'il n'était pas de fer , qu'il se décida à rentrer
chez lui , pâle , défait , épuisé , le corps brûlant de fièvre , et
pourtantheurenx de cette secrète volupté que Ton trouve dans
les peines du cœur à se sentir broyé sous elles, cunune un ver
sous le pied du passant , et à rendre au corps toutes les tortures
<jue lame nous fait subir. Car enfin, pauvre jeune étudiant ,
dont le cœur n'avait jamais battu que pour sa toile et ses pin-
ceaux , dont les rêves et les ambitions juvéniles étaient toutes
de gloire et d'avenir , c'était la première fois qu'il aimait ; aussi
y avait-il pour lui nn charme indicible et ignoré , un charme
dont il s'étonnait lui-même, dar;s ces peines d'amour qui ren-
ferment à elles seules plus de bonheur que toutes les joies
d'ici-bus ! Le corps brisé , l'aine abattue , il était henicux en-
core , heureux de sentir , de vivre , de souffrir ; et lorsqu'il re-
posa sur son lit-, succombant sous le poids des. sensations, et
des fatigues de la journée , il s'étonna de se trouver le cœur
plus léger, comme un homme qui a accompli sa tâche. Il avait
souffert, il avait vécu tout ce qu'un homme peut vivre et souf-
frir dans une journée, la nature lui devait une trêve après
tant d'émotions ; elle la lui donna. Un sommeil profond et
presque lélhargiipie , en réparant ses forces épuisées, vint
faire de lui un homme nouveau et effacer la trace des peines
de la veille ; tant il y a dans notre bizarre nature humaine de
sève d élasticité pour la peine comme pour le plaisir ! tant
c'est mentir à notre destinée ici-bas que de mettre le bonheur
dans 1 absence de toute émotion , et de vouloir faire de cette
vie (juelque chose d'aussi monotone qu'un mer sans bourasque
ou qu'un ciel sans nuages.
Ainsi se passa le premier jour. Le second , Penni en s'éveil-
lant , la tète aussi lourde que le lendemain d'une orgie , se
résolut à faire un effort désespéré pour arracher de son sein
cette passion qui le remplissait tout entier , et n'y laissait plus
place pour une autre pensée. Le seul moyen d y parveuir ^
^ 9-
ib'2
REVUE UE PARIS.
c'était de se plonger dans quelque occiipalion [lassioniiée qui
rabsorbât tout entier et ne lui laissât ni une heure , ni une
pensée à donner à Gelsoniina. Or, cette occupation, quelle
pouvait-elle être pour Penni, sinon la peinture, qui avait si
délicieusement rempli les premières années de sa vie , sans lui
laisser une heure de langueur ou d'ennui? Le galérien en-
chaîné à sou banc , le laboureur à son sillon , qu'ils arrosent
de leurs sueurs tant que le jour dure, n'ont pas beaucoup de
pensées à donner à des peines morales ; leur fibre s'émousse
sous la pression de ce travail continu qui pèse sur tous leurs
muscles et dépense en sueurs toutes leurs facultés sensitives.
Eh bien ! il fallait que Penni s'enchaînât à son tableau comme
l'ouvrier à son ouvrage, comme le galérien à sou banc ; qu'il
émoussât sous un travail obstiné , art et métier tout ensemble ,
cet excédant de vie qui l'inondait , et qui , déversé sur sa toile,
devait la couvrir de chefs-d'œuvre. Mais point de trêve , point
de repos ! Il fallait que le soleil , en se levant, le trouvât à son
ouvrage, et (pie VAi'e Maria l'y rencontrât encore, attendant
la nuit pour le quitter. Poin- lui désormais , plus <le distrac-
tions , plus de molles rêveries , plus de douces pensées ; une
voix impitoyable, comme le fouet du commandeur, devait
dire au forçat : rame ! au peintre : travaille et ne pense pas!
Mais ce n'était pas tout. La nuit restait encore , la nuit avec
tout son cortège de brûlantes insomnies, de pensées amères
et douces qui hantent la couche sans sonuneil et l'oreiller
semé d'épines, où l'ame se retourne en même temps que le
corps , et, comme dit le vieux Dante :
Spera, a gulsa (riufermo ,
Cambiar di mal , perché cambia di lato !
Cette nuit, il fallait la remplir pourtant! Eh bien! l'orgie
n'était-elle pas là , l'orgie avec les joyeux compagnons , les vins
fumans , les femmes échevelées ? l'orgie, cette poésie de la
débauche, où le chaste pinceau de Penni avait jusqu'ici dé-
daigné de se retremper, l'orgie que ses joyeux camarades lui
montraient comme le prisme à travers lequel il fallait regarder
l'art et la vie , comme le plomb qu'il fallait attacher aux ailes
de l'enthousiasme quand elles égarent l'artiste au lieu de l'em-
porter vers les cieux! Lui, que leurs railleries sans voile et
LITTÉRATURE. 10';$
sjiii» |iii<leiir t'uisniciit rougir jadis d"nn incarnat qui eût fait
lioiiiieur aux joues d'une jeune fille, il allait les dépasser tous
dans cette voie où il entrait le dernier; à lui désormais dans le
l'estin la plus large coupe, la courtisane la plus belle et la plus
éhontée, le verbe le plus haut dans l'ivresse, répée la plus
airdéedans le duel. 11 allait vivre enfin , vivre la vie dans toute
sa plénitude j à table la nuit, à l'atelier le jour, et trouvant
entre les deux , s'il se pouvait, queltjues heures pour le som-
uieil. Le bruit de ses débauches ou celui de sa i<;loire arriverait
aux oreilles de Gelsomina , celle-ci comme un défi, celles-là
comme un remords, u Voilà donc l'honuiie que j'ai dédaigné,
se dirait-elle; son nom emplit la Toscane; la renommée se
lasse à répéter partout sa gloire et son infamie ; mais sa gloire
vient de lui, elle est son ouvrage; tandis que son infamie,
<:''est à moi qu'il la doit; c'est moi qui l'ai jeté sans pitié dans
cette voie de perdition , où le talent s'use connue le corps sous
la loue de fer où le broie la débauche. Je me suis retirée de lui,
et il est tombé comme l'ange déchu , emportant avec lui un
spuvenir de ce ciel pour lequel il était fdit , et l'empreinte du
génie qu'au fond même de sa fange il porte encore gravée sur
son front, n
A peine sa résolution prise , Penni , qui doutait d'elle peut-
être, s'élança de son lit pour l'exécuter. A demi vêln, il s'assit
devant son chevalet, en rejeta dédaigneusement le tableau
ébauché qu'il avait gâté la veille , et le remplaça par une large
toile neuve avec l'empressement d'un écolier qui prépare un
cahier neuf pour le thème qu'il ne fera pas. Quant au choix
du sujet (ju'il allait traiter, Penni n'y avait pas même songé
jusqu'au moment où il s'assit en face de sa toile. Celait bien
quelque chose sans doute qu'une toile, une palette et cette
ferme volonté de faire un chef-d'œuvre , sans parler de cette
rage sourde et concentrée qui prêtait à sa résolution une nou-
velle énergie; mais encore , son pinceau fùt-il animé de toute
la fuvia du ciseau de Michel-Ange, il fallait savoir sur quel
sujet se répandrait cette fougue impatiente, cette Jébbre pit-
toresca que le jeune peintre sentait bouillonner dans ses veines.
La matière était grave: Penni, l'œil vaguement fixé sur
cette toile blanche , se prit à y réfléchir. La mythologie , le
christianisme, l'histoire ancienne et niudenie, lebfées, les
104 REVUE r>E PARIS.
nuises, les anges et les naïades, et toutes les fantastiques
créations des deux cultes , détilèicrit successivement devant
lui. Pendant cette longue revue, où les firmes vagues des ma-
dones de Sanzio et des démons de Buonarotti venaient tour-
à-tour flotter devant ses yeux , sa main inconscieuse esquissait
sur la toile des traits que sou œil ne voyait même pas. L'exécu-
tion venait en attendant la pensée ; la main travaillait . acompte
sur la consigne que la tête devait lui donner : c'était l'oisiveté
de l'artiste , semant la vie comme Dieu, même dans son repos,
oisiveté pleine de travail , repos plein de mouvement, silence
empreint de pensée, où le génie, clin'clikc comme l'esprit saint
de Miltoii , semble couver sur rabîme.
Toul-à-coup , Penni . sortant de sa profonde abstraction par
un de ces brusques soubresauts où le corps, pareil au geôlier
happant un détenu qui s'évade, semble en quelque sorte ressai-
sir Tame qui lui échappait, rentra dans la vie réelle. Son monde
idéal disparut devant ses yeux ; il vit , il entendit , il regarda :
mais quelle ne fut pas surprise en revoyant sur sa toile , dans
une ébauche grossière , mais pleine de feu , les traits adorés ,
les traits si connus de Gelsomini , qui semblaientd'eux-mêmes
s'être placés au bout de son pincrau! Comment est -elle venue
là ? fut son premier cri , sa première pensée ; et puis il se rap-
pela , par \ine sorte d'efTort sur lui-même et d'intuition dans
les vagues souvenirs de son rêve, que tandis que son ame voya-
geait dans les espaces imaginaires, sa main avait dessiné quel-
que chose, par cette espèce de routine machinale qui survit à
l'impulsion de la pensée. Quel était ce quelque chose? il ne
s'en souvenait pas; mais il fallait bien que ce fut la marquise,
puisqu'elle était là , vivante et comme prête à parler, et qu'elle
n'y était pas venue toute seule,
« Seulement , se dit le peintre jugeant son ouvrage comme il
aurait jugé celui d'un autre, le pli de cette lèvre est un peu
moins arrête , la courbe plus gracieuse, n et il retoucha cette
bouche, légèrement arquée , dont les souples contours étaient
sans cesse devant ses yeux ; « ce cou de cygne s'arrondit plus
mollement , » et il en inclina davantage la courbure harmo-
nieuse. Puis, sans s'en apercevoir . s'attachant à son ouvrage ,
à mesure qu'il le rendait moins imparfait, couvant du regard
sur celte toile la figure de Gelsomina à mesure qu'elle venait y
I.ITTKRATURF. lOo
éclore , de ce ([iii iTt-tait qu'une ébauche , il finit par faire un
[101 Irait. Il semblait (|ue ces traits, si profondément gravés,
dans sa mémoire (ju'il les voyait encore en fermant les yeux,
eussent appris d'eux-mêmes à se pl.icer sous sa main et à se
combiner au bout de son pinceau. 11 y a plus , on eût dit qu'à
force de les reproduire sur la toile , comme ce type éternelle-
ment le même quoiqu'élroitenient varié, qu'on reconnaît dans
vierges de Raphaël , il fût devenu incapable d'en reproduire
d'autres. Ame et peiisue . palette et pinceau , tout était sous le
charme, toutsemblait obéira cette nécessité fatale qui ramenait
invariablement sur la toile la même combinaison de lignes , et
résumait pour Penui le monde entier dans une seule image.
La journée tout entière s'écoula comme une heure dans
cette délicieuse occupaliou qu'on ne peut comparer qu'à celle
du poète qui encadre dans ses vers le imm de son amaiile , et
rime le porirait que le pein(re dessine; le soir seulement,
quand les derniers vt flets du soleil , couché depuis hmg-temps,
curent cessé d'éclairer sa toile, Penni la quitta connue eux ,
lentement et à regret , exténué , le cerveau vide , l'œil fatigué
de cette longue tension , mais heureux pourtant de jiosséder
sur la toile cette Gelsomina qu'il ne lui était plus donné de
posséder autrement. Tons ses projets de travail , tons ses rêves
de gloire, étaient déjà évanouis ; peindre Gelsomina , la repro-
duire sous toutes les formes, continuer à l'infini le drame
changeant de sa Psyché, c'en était assez pour son bonheur,
assez pour sa gloire. Toutes ses fanfaronnades de débauche
étaient tombées aussi, comme fes projets de travail, connue
ses rêves de gloire, devant le chaste regard de sa Gelsomina.
Elconunent eùt-il osé braver ce regard de vierge et ce front
sans tache et sans souillure, en sortant tout chancelant des
étreintes avinées de l'orgie ? De quel front fùt-il venu s'asseoir
en face d'elle , avec la joue toute salie encore de vin et de bai-
sers? Non , un seul regard de Gelsomina avait fait justice de
foute cette ivresse à froid, de toute cette vaiilerie de liberti-
nage qui était sur sa lèvre, mais qui n'était pas dans sou cœur.
Sa nuit se passa, non pas comme il se l'était promis , au milieu
des fumeux transports de l'orgie, mais à rôder silencieuse-
ment sur les remparts de Lucques, en essayant de saisir aux
pâles rayons do la lune le vague [irofil de la villa Olivesi ; yuU
10(3
IV F. VUE DE PARIS.
un repos, que le mnllieureux avait bien gagné , le suivait sur
sa couclie , où des rêves plus consolans l'attendaient pour le
conduire doucement jusqu'au lendemain.
Quinze jours s'écoulèrent ainsi, et il n'en avait pas fallu
liant à Penni pour reconnaître qu'il était complètement inca-
pable de rien peindre au monde autre que Gelsoniina. Quit-
Jait-il ces traits adorés pour essayer U!!e toile plus vaste, la
flamme créatrice se retirait de son pinceau que le froid dé-
goût semblait glacer dans sa main. L'.- malheureux! athée en
gloire comme il l'avait élé autrefois en amour, il avait perdu
cette foi en lui-même , la dernière religion de l'artiste, celle qui
survit à toutes les autres. Il s'étonnait des suffrages qu'il avait
obtenus jadis , il blasphémait sa réputation , il la reportait lout
entière sur ce ravissant modèle qui seul la lui avait faite. Puis,
retournait-il à son sujet bien-aimé d'études , le génie semblait
l'attendre à son poste fixe à côté de sa toile favorite ; il circu-
lait de nouveau dans ses veines avec le sang, et imprégnait
comme une fluide magnétique le pinceau obéissant qui entrait
eu contact avec sa main. Au bout de quinze jours , Penni avait
fait de la marquise absente un portrait plus ressemblant qu'au-
cun de ceux qu'il avait laissés d'elle à la villa. Il avait de plus
gâté une douzaine de toiles avec ses essais infructueux pour
commencer un tableau où la marquise ne figurât pas j car elle
était partout , se glissant sous son pinceau comme un démon
familier , tenace comme un de ces refrains qui nous poursui-
vent malgré nous , comme un pauvre obstiné qui s'accroche à
notre habit ! Pour se venger de ses dédains, elle semblait avoir
jeté un sort sur lui comme Raphiiël. Si elle eût été mojte ,
Penni eût pu croire qu'elle revenait ! Enfin , il n'y tint jilus ,
et un beau jour, après avoir achevé et parachevé le portrait de
la marquise, véritable chef-d'œuvre (jue nul œil profane ne
devait voir, il jeta sa palette pour ne plus la toucher, lacéra
soigneusement toutes les toiles qu'il avait gâtées , et fit un au-
todafé de leurs débris; puis, quittant son chevalet pour son
bureau, où la plume oisive séchait depuis bien des mois, il
écrivit la lettre suivante à la marcjuise.
w Signora marchesinu ,
). Pardonnez à un homme au désespoir , à un malheureux
IITTKBATURF, 107
cond.Trnii6 ù mnil île revenir encore une fois sur l'arrêt qui le
tue, non jias pour murmurer contre lui, mais pour essayer de
fléchir son juge. Vous avez eu raison , madame , mille fois rai-
sou de me refuser, et moi je suis un insensé, mais tellement
insensé, tellement privé de raison que je ne sais pas même si
je suis coupable. On ne reproche pas à un aveugle de ne pas
voir, à un sourd de ne pas entendre. Eh bien ! je fus aveugle
et sourd , voilà mon crime.
n Vous voulicï me faire promettre de renoncer à la peinture :
je ne Pai pas voulu. Eh bien! cette promesse que j ai refusé
de vous faire , je Tai tenue malgré moi. Ce n'est pas moi qui ai
renoncé à la peinture, c'est la peinture qui a renoncé à moi.
Mon talent ( il est permis d'en parler peut-être quand on l'a
perdu) montaient est mort ; j'ai été un peintre, je ne le suis
plus. L'inspiration qui venait de vous s'est retirée de moi :
« Tu me l'avais donné, tu me l'as ôté , dirai-je avec le psal-
miste ; que ton nom soit béni ! «
» Art ou métier , la peinture m'est devenue odieuse : elle
ne veut plus de moi , je ne veux plus d'elle, j'ai brisé mes pin-
ceaux. Je voudrais ravoir pour les déchirer tous les tableaux
que j'ai faits , je voudrais qu'un mot de moi pût anéantir tou-
tes les créatures que j'ai fait vivre. Je voudrais que cette main
qui se desséchera désormais avant de toucher luie palette eût
guidé la charrue au lieu d"nn pinceau. Oui, malédiction sur
l'art menteur qui m'a séduit , sur l'amitié qui encouragea mes
premiers essais , sur la gloire qui sourit à mes premiers rêves !
malédiction sur le maître qui me dit, comme Dieu aux flots
de la mer : Tu viendras là , mais tu n'iras pas plus loin! Oh si
l'on pouvait refaire son passé", je voudrais n'avoir rien aimé, ni la
gloire, ni la peinture, ni Raphaël , rien , excepté Vous voyez
bien, Gelsomina, que vous n'avez plus de rivale dans mon cœur.
» Maintenant , madame la marquise , c'est à vous de décider
si je dois tout perdre à la fois, mon talent et vous, la gloire
et le bonheur! Tous deux ne vont pas ensemble; vous aviez
raison : j'ai sacrifié l'un , mais est-ce pour perdre l'autre? Ou
rendez-moi mes pinceaux , que vous avez sèches dans ma main ,
ou rendez-moi ce que vous m'offriez en échange , donnez-moi
encore une fois de choisir entre la peinture et vous ; voire
double orgueil de marquise et de fenunc doit être satisfait : la
100 RF.VUE DE PAUIS.
peinture vous a vengée, j'ai tout sacrifié pour elIe,niL'nie
vous! le ciel est juste, c'est elle qui s'est cliargéo de m'en
punir!
» Mais vous, Gelsomina, au nom de ce quelque chose de
meilleur et de plus tendre qui se remue peut-être encore pou r
moi au fond de votre cœur , ne poussez pas au désespoir uu
homme qui n'a plus que vous au monde, qui se crunipoune à
son amour counne au dernier débris dans le naufrage. Songez
à mon avenir , que vous avez flétri dans son germe, aux lotigucs
heures que la peinture ne vous disputera plus , que votre
pensée seule renq)lira , mais vengeresse, inexorable comme
vous! Comme le coupable tremblant attendra son arrêt au ju-
gement dernier , j'attends le mien , madame la marquise ; d'un
mot vous pouvez, comme l'ange dans ce jour solennel , don-
ner le paradis ou l'enfer. Si vous n'avez pas pitié de moi ,
épargnez-moi du moins les tourmensde l'attente, ne me faites
pas languir après mon arrêt , je vous le demande à deux ge-
noux. 3'aime mieux un refus que l'incertitude.»
Nous n'avons pas besoin d'ajouter ([ue pendant la nuit qui
suivit le départ de cette lettre, Penni ne ferma pas l'œil un
instant. Le lendemain de bonne heure , une large missive , au
sceau de la noble famille des Quadri , était déjà dans ses
mains , avant même qu'il songeât à espérer une réponse. Cet
empressement de la marquise à répondre à uu message qui de-
mandait au moins quelques heures de réflexion parut à Penni
du pins mauvais augure. Un froid mortel le saisit en touchant
cette lettre , qu'il y a (juelques heures il eût acheté de dix an-
nées de sa vie. Il voulut l'ouvrir, mais un nuage courut devant ses
veux, et sa main tremblante fut forcée de s'y re|)rendreà tiois fois
avant de rompre le cachet qui renfermait le secret de sa desti-
née. Enfin il y parvint, mais son cœur battait si \iolenmient
qu'avant d'être en état de lire un mot, il fut obligé d'appuyer
sa main dessus pour en arrêter les battemens précipités. La
missive était courte : elle contenait trois mots, que la svelte
et gracieuse écriture de Gelsomina avait soigneusement enca-
drés au milieu du blanc et large vélin :
u E tropjio tarda ( Il est trop tard ! ) n
A la vue de ces trois mots si courts , si énergiques , flam-
Jjoyans comme les trois mots du festin de Dalthazar, lejiMine
LITTÉRATURE. l()i)
peintre pSlit. Les violentes pulsations de son cœur s'arrêtèrent
d'elles-mêmes, une affreuse constriction resserra sa poitrine ,
ini froid soudain courut diins tous ses os j il crut qu'il allait
mourir! Non, quelque impitoyable que fût un orgueil dfi
femme ofl'ensée , il n'avait pas attendu tant de rigueur de Gel-
)<omitin. li la savait altière et exigeante comme toute ame qui
demande beaucoup , parce qu'elle a beaucoup à donner : mais
il ne la savait pas cruelle et sans pitié. 11 ne l'aurait Jamais crue
capable de froisser ainsi à plaisir un cœur d'homme qui se 11.
vrait à elle , comme le patient au bourreau , en lui disant : Fui»
(le moi ce que tu voudras. Alors , pnur la première fois , il mau-
dit cet amour insensé qu'il avait repoussé d'abord, mais qui
peu à peu, récliaufré dans son sein , comme un seipent , s'était
enlacé autour de lui , pour lui ôter le libre usage de toutes ses
facultés , et empoisonner toute son existence. Hors de lui, et
sentant presque sa raison clianceler à force de souffrir , il froissa
dans ses mains l'insultant arrêt qu'on venait de lui jeter, et
blasphéma , ( le ciel lui pardonne ! ) non plus la peinture, non
plus Raphaël cette fois, mais son idole, Gelsomiiia, Gelso-
mina elle-même ! et puis, le repentir venant aussitôt après l'ou-
trage, il se jeta à genoux devant la divinité qu'il venait de blas-
phémer , répandit son ame devant elle en larmes et en prières,
et reprit , mieux scellé que jamais, !e joug qu'il venaitde biiscr.
Contradictions bizarres, mais si fréquentes dans l'histoire du
cœur humain, qu'elles finissent par sembler parfaitement na-
turelles ! Que ceux-là donc condamnent le pauvre Penui , qui
peuvent dire a coup sûr : u Je n'aurais pas fait comme lui. >•>
Puis tout d'un coup , par une de ces décisions rapides , spon.
tanées , qui jaillissent comme une inspiration d'en-haut: u 11
faut que je la voie , s'écria Penni ! tout ce que je n'ai pas pu lui
écrire, je le lui dirai ; en me voyant si malheureux, elle aura pitié
de moi! «Aussitôt, sans attendre ces tardives réflexions (pii
succèdent toujours , pour les glacer , à nos meilleures inspira-
tions , sans prendre même le temps d'achever sa toilette, ou
d'en rendre le désordre plus pittoresque, Penni , avec toute la
bonne foi du désespoir , s'élança hors de chez lui. Courant plu-
tôt ([u'il ne marchait dans les rues de Lucques , il fut bientôt
hors de son enceinte, et ne ralentit le pas que lorsque les ar.
cades blanchâtres de la ville commencèrent à briller à travers
110 REVUE UE PARIS.
le feuillage gris des oliviers, hli, force lui futdes'arièter pour se
demander une bonne fois ce qti'il allait faire. uMe recevra-t-clle.^
se dit-il; n et son sang échauffé par sa course rapide se figea
tians ses veines à cette seule question. « N'importe , se dit-il ,
en prenant son parti , comme un soldat à l'assaut qui est arrivé
sur le bord du fossé ; n'importe ; il est trop tard pour reculer.
Si elle refuse de me voir , eh bien ! il sera toujours temps de
me briser la tête contre les murailles de la villa, ou de me
noyer dans sa jiièce d'eau , afin qu'elle ne refuse pas au moins
d'y laisser entrer mon cadavre, i. Et reprenant aussitôt son cou-
rage à deux mains, il franchit eu deux sauts la distance qui
l'en séparait, et frappa héroïquement le marteau de la lourde
grille.
Elle ne s'ouvrit pas cependant : un concierge, auquel une
consigne toute spéciale semblait avoir été donnée, s'avanci
lentement , scrupuleusement , et cherchant à reconnaître d'un
œil soupçonneux l'ennemi qui s'avançait, u La signera niar-
chesa est-elle visible? )« demanda le peintre d'une voix qui
s'efforçait d'être assurée. Le concierge hocha la tête d'un air
négatif où le respect se confondait avec une légère nuance
d'ironie: « Visible pour tout le monde, excepté pour votre
seigneurie. » Et il s'inclina pour ne pas ient;ontrer le regard de
haine que lui jeta Penni , heureux de trouver quelqu'un sur
qui il pût faire tomber cette puissante colère qui l'élouffait
depuis une heure.
u Allez dire à la signora que j'ai à lui parler pour une affaire
importante , reprit le jeune homme avec hauteur , et que je
réclame l'honneur d'être introduit auprès d'elle.
— Cette peine est inutile , monseigneur • la signora a prévu
le cas où vous vous présenteriez, et m'a expressément défendu
de vous recevoir. Cependant , ajouta-t-il en voyant encore une
fois l'éclair du ressentiment briller dans les yeux de Penni,
j'irai si cela peut vous faire plaisir.
— Une pièce d'or pour chacun de tes pas si tu me rapportes
une réponse favorable ! s'écria Penni. Va vite , et dis bien à la
signora... Mais non , elle sait l'affaire qui m'amème. Dis-lui
seulement que je suis là , décidé à user , comme un mendiant,
le seuil de la grille , à force de ni'y asseoir , jusqu'à ce qu'elle
s'ouvre devant moi. »
LITTERATURE.
111
Le concier,'];c s'éloi.'jna, et dix minutes s'écoulèrent , dix mi"
miles qui parurent autant de siècles à Penni. Il revint enfin,
d'un pas plus lent qu'en s'éloignant et avec une compassion
peut-être sincère peinte sur sa figure. Il ne parla pas ; mnis un
j;estede mains significatif, et cette interjection si profondément
ifalieiuie , già ! monosyllable éloquent , entendu de Venise à
l'alerme, apprirent à Penni qu'il n'y avait plus rien à espérer
|)our lui.
Le coup était rude ; mais Penni ne s'abattit point : il y avait
là un œil étranger qui le regardait. Il fit bonne con(enance, ne
prononça pas un mot, ne se permit pas un geste qui pût livrer
sa pensée secrète , jeta au concierge , qui ne souriait plus celte
fois , quelques pièces d'orque celui-ci n'avait pas gagnées , et
s'éloigna d'un pas ferme et qui sentait son honmie de cœur.
Mais quand il eut tourné le coin du mur, quand il eutcessé de
/7ose/' devant le regard tie ce bourreau subalterne, qui irait dire
à sa maîtresse de quel air il avait reçu le coup mortel ; quand
il fut seul enfin , seul avec sa douleur, s;ins un œil étranger
pour y insulter, alors une affreuse angoisse lui serra le cœur ,
et cette force factice qui l'avait soutenu jusque-là l'abandonna
fout d'un coup. Il tomba , plutôt qu'il ne s'assit, sur le bord
du fossé de la villa , et pleura comme un enfant , tout en ayant
honte de lui-même et de sa faiblesse , et en cachant son front
dans 1 herbe humide , dont la fraîcheur le soulageait.
C'est ainsi qu'il passa le reste de la journée , plongé dans
cette muette stupeur qui est aux peines du cœur ce que l'opium
est aux peines physiques ; véritable léthargie intellectuelle , où
lame, à force de souffrir, s'engourdit sur la souffrance même ;
sorte de milieu entre le sonmieil et l'anéantissement , jilus près
cependant de ce dernier. Penni , caché dans Iherbe , et laissant
jiasserles heures sans les conipter, à peu près aussi insensible
que le sol sur le(iiiel il appuyait sa tête , l^enni savait vague-
ment qu'il souffrait, mais il y avait des moniens où il ne savait
plus pourquoi. Il s'étourdissait sur son malheur, comme \\n
enfant (pii s'endort les larmes aux yeux , et garde encore , dans
ses rêves , la vague conscience de sa douleur ; et puis il y avait
desmomens où lesentinient de ses souffrances se ressaisissait de
lui avec une telle puissance , où son malheur lui apparaissait
si net et si distinct, qu'il en avait peur, et que sa raison , par
112
REVUE DE PARIS.
intervalles, lui semblait prête à lui ôchapper. Frêles machines
que nous sommes ! toute sensatioti un peu extrême , l'amour ,
le malheur , le génie, confinent à la folie ; et Penni , ])lus riche"
ment doté qu'un autre de cette belle et puissante faculté de
souffrir, y touchait à la fois par tous ces points. Alors les idées
les plus inseiistîes , les projets les plus forcenés, passaient de-
vant son esprit comme des tentations infernales, auxquelles il
n'avait pas trop de toute sa raison pour résister. Il y avait des
niomens où il voulait mettre le feu à la villa , et enlever Gelso-
mina échevelée , au milieu des débris fumans ; d'autres où il
voulait parvenir de force jusqu'à elle, et se tuer sous ses yeux ;
et puis , au milieu de tous ces lugubres tableaux , qu'il combi-
nait avec un sombre plaisir , il songeait , avec cette coquetterie
pittoresque et ce besoin de faire effet qui s'associe si plaisam-
ment <à un désespoir de poète ou de peintre, à la figure qu'il
ferait , pâle et sanglant , en reposant sa tête mourante sur le
scinde Gelsomina , qui cette fois peut-être ne le repousserait
pas ; ou bien eu franchissant, avec sou précieux fardeau dans
ses bras, les décombres enflammés , et en repoussant du geste
et du regard ceux qui tenteraient de la lui arracher ; puis,
honteux de cet enfantillage de la passion, tour-à-tour stupide
ou sublime . il se prenait à rire de lui et de son égarement avec
un rire insultant et sauvage. Il avait honteet pitié de lui-n)ênie;
il pleurait couune nu enfant sur sa propre dégradation, en se
voyant tombé assez bas pour jouer ainsi avec sa douleur , au
lieu de la porter comme il convenait à un homme , ou de la re-
jeter loin de lui avec la vie.
La nuit cependant était venue, et le malheureux , baigné des
humides émanations de la rosée du soir , s'en aperçut enfin en
relevant la tête. Le ciel était noir, et les ténèbres épaisses
comme celles qui pesaient sur son amc ; il n'y avait pas une
étoile à l'horizon , pas une trouée de ciel bleu au milieu des
nuages, rien qui lui parlât de bonheur et d'espérance, et il
s'en réjouit. Ce ciel ainsi sombre et rétréci , tjui semblait peser
sur sa lête, convenait à l'état de son amc terne , sans couleur
et sans horizon comme lui. Il se leva , plutôt ranimé qu'abattu
par cette longue pause. Il se redressa , en (juelque sorte , pour
faire face à sa douleur , content de ne plus voir au-dessus de sa
tête ce jour (jui l'importunait et ce soleil qui lui était odieux.
LITTERATURE.
113
Comme les oiseaux de nuit qu'il en(entlait sans les voir voltiger
autour de lui , on eût dit qu'il se réjouissait du retour de la nui(>
et qu'il allait, connue eus , recommencer à vivre. Il marcha
c|uclqucs pas, et sentit, plutôt qu'il n'aperçut devant lui le
fossé et le mur de la villa. Aussilôt, par une de ces décisions
rapides et spontanées que la passion accepte sans savoir d'oi'i
elles lui viennent, l'idée lui vint qu'il n'y avait que ce mur entre
lui et Gelsomina, et ce mur était •raiichi avant qu'il se fût même
demandé ce qu'il gagnerait à le francliir.
Mais une fois dans l'enceinte de cette villa qu'il connaissait
si bien , dont chaque arbre, dont chaque sentier lui rappelait
lin souvenir , le courage lui faillit tout d'un coup. Cette réso-
lution qu'aucun danger n'aurait pu briser s'abattit tout d'un
CDup devant le sentier qu'avait foulé le pied de Gelsomina ,
l'iirbuste (ju'uvait effleuré sa robe, la fleur dont elle avait res-
piré le parfum. Cette conscience enivrante de se sentir près
ilelle, de respirer le même air, de s'abriter sous le mémo
toit; et |)uis ce passé tout entier qui revenait , avec tous ses
doux et amers souvenir; cette longue et simple histoire de
douze mois de bonheur, pleins comme un siècle et courts
comme une heure; ce je ne sais quel parfum tiède et enivrant
que répand dans l'air le voisinage de l'objet aimé; tout fit
passer dans les veines de Penni celte molle langueur , plus
énervante (pie le souffle du sirocco , plus contagieuse que
l'haleine enfiévrée de la malaria. Il se laissa tomber sur la
pelouse, en face des fenêtres de Gelsomina , vaincu , désarmé
de tous SCS noirs projets , heureux presque et déjà découragé
de mourir! il y resta long-tenqis sans projet, sans pensée ,
mais fasciné, comme la phalène étourdie , par la faible clarté
d'une lampe qui brûlait dans le boudoir, trop heureux s'il
eût pu comme elle aller froisser son aile contre les froids
vitraux.
Pendant ce long hynme du cœur, nuiet et silencueux, qui
montait dans le repos de la nuit vers le sanctuaire d'une
divinité, inexorable et sourde comme celles de la fable, la
lune se leva derrière la villa. Ses rayons , en laissant dans
l'ombre toute la façade et toute la pelouse où se trouvait
Penni, passaient par-dessus sa tête pour aller derrière lui
argenter l'épaisse et sombre feuillée. En se retournant pour
11-4 RKVUE DE PARIS.
es suivre du regard , une blanche colonnade de marbre , blan-
chie encore par la clarté de lu lune , s'offrit à lui , et son cœur
la reconnut avant ses yeux. C'était la rotonde de Psyché, la
Farnesina du vieux marquis, le premier théâtre de sa gloire
et de son bonheur. Un penchant involontaire , et contre lequel
il essr.ya en vain de lutter , attira ses jias de ce côté. Il arriva
devant la porte, elle était fermée; mais une fenêtre mal close
lui livra passage dans l'intérieur du casino; et, ouvrant lui-
même toutes les fenêtres du coté du levant, il laissa la pure
et douce clarté de la lune tomber à larges flots sur ces pages
aussi chastes qu'elle.
Alors, le croira-t-on, en face de ces fantastiques créations
toutes fraîches écloses de son cerveau , et de ce jour non moins
fimtastique (pii semblait fait pour les éclairer, P^nni se sentit
pris contre son propre ouvrage d'une de ces haines forcenées
qu'on comprendrait à peine chez le génie pour une de ses
œuvres avorté<!s. k La voilà donc! s'écria-t-il en serrant le
poing avec fureur, et en faisant voler de la muraille un large
éclat de plâtre et de peinture qui emporta , hélas ! la pins
notable part des ailes de Cupidon , la voilà donc cette miséra-
ble fresque qui , pour une vainc gloriole que je méprise, que
je foule aux pieds , m'a coûté le bonheur de ma vie ! Ainsi elle
restera là , éternellement là pour reparler à la marquise de mon
impudence et de ma folie , et lui dire : C'est pour cette chaux
barbouillée d'huile que l'insensé n'a pas voulu de toi ; voilà la
rivale à laquelle il t'a sacrifiée ! Eh bien ! sois vengée , Gelso-
mina. ii Et dans sa fureur , dégainant son épée contre sa propre
création , il allait consonmier pièce à pièce ce singulier parri-
cide. IMais une pensée l'arrêta : le sacrifice eût été trop long,
trop douloureux peut-être pour les entrailles d'un père. D'ail-
leurs il fallait que Gelsomina y assistât, qu'elle sût qu'il était
fait pour elle, qu'elle vît le travail de la destruction s'accom-
plir, et l'œuvre périr sous ses yeux de la main même de son
auteur. Il réfléchit lui instant comment il pourrait frapper
d'un seul coup ce laborieux ouvrage de deux années , couvé
avec tant d'amour, et déjà couronné de tant de gloire. II
regarda autour de lui : les débris de ses échafaudages étaient
encore entassés sous le vestibule du casino. Au dehors , sur
la verte pelouse , quelques racines , quelques tiges d'arbustes
LITTÉRATURE. 115
rassemblées en monceau par les jardiniers et rédiiiles en cen-
dres , suivant rnsagc lucquols , pour fertiliser le terrain , lais-
saient encore échapper «[uelques vestiges de fiiinée. Le feu !
le feu! s'écria Penni avec une joie sauvage, et s'élançant
auprès du monceau de cendres, il eut bientôt déterré sous elles
([uelques restes de braises qui suffisaient à son projet. Aussitôt,
avec un soin et une [)atienee vraiment édifiantes, il com-
mença à transporter pièce à pièce tons les déiiris d'écliafaudage
dans le casino ;, et à construire sous chacune de ses fresques
un bûcher suffisant pour la consumer , ou Teiisevelir du moins
sons une épaisse couche de fumée. Plusieurs heures s'écoulè-
rent dans ce pénible travail , et semblèrent des minutes à
Penni. Enfin , lorsque tout fut prêt, vers minuit environ, il
alla prendre dans le foyer soigiieuseii;ent entretenu par lui
uni; largo poignée de branches enflammées , et , sans hésiter un
instant , sans un regret , sans un remords , il mit le feu au pre-
nner bûcher, puis à tous les autres successivement. A peine
avait-il Uni que déjà la flamme, sans sortir de l'enceinte du
casino, dont elle n'avait pas encore atteint le toit, rampait
furieuse et échevelée le long de ces fresques admirables qui
auraient fait à elles seules la renonmiée d'un peintre ; la blonde
et gracieuse tète de Psyché, répétée dans chaque tableau,
disparaissait tour-à-tour de chacun de ces murs où l'amour et
le génie aviiient su la faire vivre; les chairs se tordaient, les
contours se brisaient, la couleur criait sous le feu et se cre-
vassait en énormes scories, où l'œil du plus habile dilettante ,
l'œil du marquis lui-même, s'il eût assez vécu pourvoir ce
jour néfaste , n'eût pas aperçu trace d'un chef-d'œuvre.
Et cependant Penni , les bras croisés , debout devant l'en-
trée de ce paudœ-monium de feu, regardait avec une joie sau-
vage les progrès de l'incendie ; de tenq)s en temps , un éclat de
rire convulsif venait tordre sa lèvre quand un pan de mur tout
entier, calciné par la chaleur, se fendait en eff'açant tout
vestige de la fresque qui l'avait couvert : du reste, pas un
regret , pas une larme , pas une pensée même pour ces longues
années de travail dépensées là, dans cette salle, entre Gelso-
mina et la gloire qui lui souriaient toutes les deux; pas un
souvenir de ce passé , gros de tant de rêves déçus et d'espé-
rances avortées; pas une aspiration vers cet avenir, riche
116 BEVUE DE PARIS.
naguère de tant de promesses. Non , rien que le présent, et
Gelsoiniiui , qui le regardait sans doute, et qui aurait un regret
peut-être ; mais lui il n'en avait pas.
Enfin, les progrès de l'incendie qui le forçait à cbacpie
instant de reculer devant son intensité toujours croissante . et
le bruit qu'il entendit du côté du château , l'avertirent qu'il
était temps de songer à la retraite : mais son projet n'était qu'à
moitié rempli ; le sacrifice était consommé, il lui restait à en
recueillir le fruit. Il se décida donc à quitter le casino , et se
perdit dans les massifs de feuillage pour échapper aux domes-
tiques qu'il voyait accourir de la villa.
Il est temps cependant de revenir à cette pauvre marquise
que nous avons perdue de vue depuis si long-temps. Si stoïque
que soit une vanité de femme blessée , nous ne prétendrons
pas toutefois que la signora eût écrit sans déchirement de
cœur à Penni cette sèche et froide lettre , et eût fait sans
remords fermer pour lui la porte de sa villa. Nous n'oserons
pas même affirmer qu'une fois la lettre partie et la consigne
donnée , le regret n'eût pas suivi cet(e détermination un peu
prompte , et que la honte seule et l'orgueil féminin n'eussent
pas empêché de la rétracter. Quoi qu'il en soit , jamais soirée
n'avait paru aussi longue à la belle veuve, tout habituée
qu'elle fût à la solitude ; jamais ses femmes en la déshabillant
n'avaient trouvé son humeur aussi difficile. Restée seule enfin,
elle se promenait à grands pas dans sa chambre , dans le dé-
sordre élégant d'une toilette de nuit , frappant de temps en
temps avec humeur de son petit pied les soyeux tapis qu'il fou-
lait, mécontente d'elle même, mécontente du genre humain
méconlenle surtout de Penni, et cependant s'en voulant à
elle-même de ne pas lui en vouloir davantage. 11 le méritait
bien, se répétait-elle à elle-même vingt fois, comme pour
apaiser un remords de conscience , et faire taire un poi'cro
disgrazialo , qui , souillé par son cœur, lui venait autant de
fois sur les lèvres; mais bientôt tout son orgueil de femme se
révoltait à l'idée (pfelle pourrait bien avoir aussi quelques
torts , et l'avocat secret que Penni avait là sous le peignoir
brodé se trouvait encore une fois réduit au silence.
Tout-à-coup une longue gerbe de clarté rougeâtrc s'èlauça
qu dessus des noirs massifs de verdure et fit pâlir les bougies
LITTKRATURK. 117
iliiiis la chambre de Gelsoinina. Pâle et saisie, elle s'élança
vers la fenêtre 5 le casino brûlait. Quelques instaiis encore ,
et il ne resterait plus rien de cette œuvre merveilleuse qui
avait coûté si cher à Penni et à elle. S'il était tableaux au
monde que la marquise crût détester , c'était cette malencon-
treuse vie de Psyché, sa rivale, comme la peinture qu'un
jeune insensé n'avait su ni lui sacrifier à temps ni lui préférer
sans regret. Jamais, depuis la fatale entrevue , elle n'avait
remis le pied dans ce casino , maudit comme les souvenirs
qu'il lui rappelait ! Eh bien ! au moment où elle le vit brûler ,
il lui sembla que jamais plus poignante douleur n'était entrée
dans son ame ; alors, pour la première fois peut-être , elle sut
combien elle aimait Penni, malgré toutes ses rigueurs , tous
ses dédaijis affectés , tous ses refus, aussitôt démentis que
prononcés : c'était là tout ce qui lui restait de lui , et elle al-
lait le perdre! Là était l'avenir, la renommée, l'existence
tout entière de ce pauvre jeune homme quelle avait enlevé à
la peinture et aux riches promesses de son avenir , pour le re-
pousser du pied dans la foule d'où il était sorti ; et elle lui
avait laissé faire le sacrifice pour ne pas l'accepter , et elle
s'était joué de sa candide douleur , de son naïf désespoir ; elle
avait joint l'insulte à la cruauté, elle avait répondu à sa let-
tre, toute palpitante d'amour, tout humble de repentir, par
ces trois mots , si froidement cruels : E troppo tafdi ! Eh
bien! ce mot était vrai ; il était trop tard pour la pitié , trop
tard pour le bonheur. Gloire, avenir, passé même, Penni
avait tout perdu , et l'avait perdu pour elle ! Et cependant s'il
eût pu lire au fond du cœur de Gelsomina , Penni se fût trouvé
peut-être trop vengé !
Cependant l'incendie continuait, et le toit du casino , en
s'écroulant , livrait déjà passage a une longue colonne de
llamme. Gelsomina se tordait les mains de douleur à cet af-
freux spectacle , et cependant , clouée à sa place par une amère
curiosité , elle n'osait pas s'éloigner un instant jusqu'à ce que
tout fût dit et (jue Penni n'eût plus rien à perdre ici-bas! Elle
sonna, personne ne vint j tous les domesti((ues avaient couru
au feu sans oser l'avertir, espérant peut-être pendant son som-
meil lui dérober cette triste nouvelle. Elle était seule , seule
dans cette immense villa , en face de l'incendie qui dévorait
118 REVUE DE PAtllS.
ce qu'elle contenait de plus précieux. Les yeux fixés sur ce
spectacle , où la ramenait sans cesse un horrible attrait, elle
s'accusait à haute voix d'injustice et de cruauté , et implorait
son pardon de Penni comme s'il eût été là. A cet instant , la
clarté de Tincendie , toujours de plus en plus vive , lui fit aper-
cevoir dans les carreaux le reflet d'un honmie silencieux et
immobile à coté d'elle. Elle se retourna avant même de pren-
dre le temps d'avoir peur, et espérant que tout cela ne serait
qu'un rêve pénible que le jour allait dissiper. Cet homme , ou
plutôt cette statue , fit un pas et s'agenouilla devant elle :
ic Madame la niarqm'se n'aimait pas la peinture , dit une voix
qui la fit tressaillir jus([u'au fond de ses veines ,.j'ai voulu la
délivrer de ce casino comme je l'avais délivrée de moi. A-t-elle
d'autres ordres à donner à son humble serviteur? d
« Si^norLuca Penni , dit la marquise en se faisant violence
pour ne pas sauter à son cou , vous êtes un sacrilège ; on de-
vrait vous couper le poing comme à un homme qui a profané
les choses saintes , ou tout au moins vous enfermer dans une
maison de fous ; mais ce pavillon sera rebâti, et vous y re-
commencereï les chefs-d'œuvre que vous venez de détruire.
Ma main n'est qu'à ce prix, entendez-vous, méchant! >■> ajou-
ta-t-elle en fermant de sa petile main potelée la bouche qui
voulait protester. Pour cette main-là, Penni eût donné la
Farnesine de son maître Raphaël et ses L(^ggie par-dessus le
marché. 11 se tut et ne protesta plus contre l'arrêt ; il aurait
toujours bien le tenqis d'en appeler.
Les domestiques , (jui vinrent plus tard annoncer à la mar-
quise que tout était détruit, furent assez étonnés de trouver
là Penni , et plus encore peut-être de le voir sourire à la nou-
velle qu'ils lui apprenaient. Il tint bon cependant, et le casino
ne fut pas rebâti j mais il garda la villa, et lu marcjuise cette
fois ne réclama pas contre le testament.
Rosseuvv-Sai>t-Hilaire.
TABLEAUX D'HISTOIRE.
L'ABJURATION DE HENRI IV.
[1393.;
PenJant les fléplorables circonstances
de i5g3 qui anarchisaicnt lu Franco,
Henri se présenta devant l'arclievèque de
Bourges à Saint-Denis pour embrasser la
religion chràtipiine. Le peuple entendit
avec transport les sermens de son roi, la
Ligue fut anéantie, et Henri IV régna en
père sur la France.
(Livret DU Salon.)
Depuis que le roi de Navarre avait reçu de Henri III assas-
siné la couronne de France à conquérir , c'est-à-dire de[)iiis
bientôt quatre années, ce prince avait vécu la vie de roi la
plus aventureuse qui se puisse voir , toujours aux champs et la
cuirasse sur le dos , tantôt h la tète d'une nombreuse noblesse,
tantôt iibandonné de presque tous ses serviteurs ; un jour iiux
portes de Paris , le mois suivant au bout du royaume ; sans
cesse manquant d"ar*;ent et jamais de courajje , le gentil-
homme le plus gueux et le plus brave carabin de son armée.
Ce qui ne rernpêchait pas d'être amoureux autant que prince
de sa race , tout connne s'il avait eu à donner , pour vaincre les
scrupules et fermer les yeux aux surveillans , des trésors , des
honneurs et des emplois. Il paraît qu'on lui faisait crédit sur
120 BKVUK DK PARIS.
sa bonne chance, car il avait déjà maîtresse en Guyenne,
celle-ci d'ancienne date et presque oubliée , maîtresse de pas-
sage enlevée au cloître de Montmartre , et maîtresse régnante
à Compiègne. Il en aurait trouvé sans doute une quatriènie à
Roueu , si le duc de Parme lui avait laissé prendre cette ville ,
au siège de laquelle il ne gagna qu'une arquebusade dans les
reins. Mais celle qui avait maintenant toute puissance sur son
cœur , c'était la fille du marquis de Cœuvres , gouverneur de
Koyou , Gabrielle d'Estrées, laquelle il avait prudemment
mariée à un bon et honnête gentilhomme pour être plus sûr
de la posséder seul , et qui le trompait, lui amant en titre,
tout comme si elle n'eût pas eu d'autre mari.
Durant ces quatre années il avait remporté de belles et
glorieuses victoires , pris un certain nombre de villes en Pi-
cardie, en Normandie, en Champagne, au grand péril de sa
personne et avec plus de profit pour sa réputation que d'avan-
cement pour ses afTaires. Jl ne lui manquait plus guère, pour
pouvoir se dire sérieusement roi de France, que d'avoir en sa
possession Orléans, Bourges, Rouen, le Havre, Troyes ,
Sens, Lyon, Poitiers, (Ihàtuau-Thierry , Agen , Laon , Sois-
sons, Amiens, Deauvais , Saint-Malo, Toulouse, et autres
lieux de semblable ou moindre importance. Mais c'était sur-
tout Paris qu'il lui fallait ; Paris qui, cinq ans déjà passés,
avait eu la satisfaction de chasser sou roi, et ne s'en trouvait
pas plus heureux j Paris où les bourgeois gagnaient de gros
rhumes à monter la garde , où l'on faisait des processions eu
armes, où l'on se nourrissait pour toute pitance de sermons
furieux et de fausses nouvelles ; où l'on croyait régulièrement
chaque semaine à la mort du Béarnais, où l'on aurait péri
d'ennui si l'on n'avait pas vu pendre, tour-;i-tour et les uns
par les autres, quelques modérés et (juehjues zélés du même
parti. Il l'avait déjà deux fois assiégé, une fois affamé, et il
revenait de temps en temps autour de ses murs pour voir si
le bruit de ses succès y avait fait brèche , si les Espagnols
étaient encore aux portes , si les politiques qui lui voulaient
du bien se décidaient à sortir de leurs cachette»; mais il le
trouvait toujours fermé ; les soldats du roi catholique garnis-
saient les remparts, tenant en mains leurs mèches allumées ;
et les politiques faisaient des épigrammes à la sourdine, comme
LITTÉRATURE. 121
ociis d'esprit qu'ils élaient. A défaut de la grande ville,
Henri IV tenait Saint-Denis, que le clievalier d'Auniale n'a-
vait pu lui reprendre, bien qu'il eût choisi pour son attaque
le jour de Sainte-Geneviève : de telle sorte que si le Louvre
lui manquait pour se reposer de ses fatigues, au moins était-il
assuré d'être couché mort en terre royale; ce qui , au métier
qii'il faisait, n^était pas une mauvaise précaution.
Le premier mois de l'année 1593 avait apporté un nouveau
sujet d'entretien et de spectacle aux Parisiens , déjà blasés sur
les émotions d'un siège, le service des corps-de-garde , les ar-
rêts du parlement, les bulles du pape et les décrets de Sor-
boune ; voire sur la popularité de leur bien-aimé duc de
Mjyenne, dont ils faisaient volontiers d'étranges moqueries.
C'était une assemblée des trois états de France convoquée par
le lieutenant-général de la couronne et formée, comme il se
pouvait , de gens ayant quitté leurs villes , abbayes ou châ-
teaux , pour s'acheminer vers Paris à travers les armées de
toute espèce et de toute bannière qui parcouraient le pays ;
chacun arrivant pièce à pièce « comme cordeliers à un cha-
pitre provincial, n Cette réunion ue ressendjlait guère, en
nombre et en dignité de personnes , aux derniers états-géné-
raux tenus dans la ville de Blois en 1588 , où siégeaient plus
de cinq cents députés, tous des plus notables ])anni les trois
ordres du royaume : il ne s'y trouvait ni princes du sang, ni
grands officiers de la couronne , ni pairs , sauf (juatre maré-
chaux et un archevê(iue que l'on avait fabriqués tout exprès.
Les malins pouvaient gloser en conscience sur la maigieur
extrême de ce corps , (jui ne prétendait à rien de moins qu'à
détruire la loi de succession pour la couronne de France et à
créer un roi ; « connue si c'était là, disait-on, une cliose de
)i délibération ou de caprice ; comme si un roi était ouvrage
i> de main d'homme . mais ne devait pas naître de Ini-méme
11 pour avoir vie et valeur, de même qu'un rameau vert est
)) produit , par espace de temps , du suc et de la moelle de lu
I) terre qui entretient la sève en sa vie et vigueur. i> On
pouvait alléguer encore, et on n'y manquait pas, que,
restreinte et mesquine comme elle était avec de si hautes
prétentions, cette assemblée se composait pour la plupart de
>i gens factieux, nécessiteux, aU'amés ilu revenu d'autrui ,
122 REVUE DE PARIS.
>i aimant le trouble parce qu'ils vivent du bien du bonhomme.
51 et ne sauraient vivre du leur, sans expérience ni jugement
u dans les affaires, n Tels propos se répétaient à Paris dans
cent maisons bien closes; autour du roi , sans contrainte, en
plein air, et .-i gorge déployée. INIais lui , mieux avisé , il n'en
prenait sa part que du bout des lèvres ; car enfin cette assem-
blée ne s'en qualifiait pas moins it les états-généraux de
France , n titre toujours imposant pourla multitude. Ce qu'elle
aurait décidé , valablement ou non , à tort ou à raison , n'en
serait pas moins une affaire finie et conclue, près de laquelle
des intérêts viendraient se rallier, que le moindre succès de
guerre pourrait rendre tout-à-fait solide ; et l'instinct de sa
raison lui avait appris que , lorsque des hommes sont réunis
avec puissance de parler, de délibérer et de voter, on ne doit
jamais les mettre au défi de faire une sottise.
Déjà il venait de l'éprouver lui-même. Son parlement vaga-
bond , son fragment de cour souveraine , marchant à la suite de
ses bagages, ne s'élait-il pas mis en tête dernièrement, après
les injonctions et défenses qui appartenaient à son office, d'or-
donner u que la maison où se tiendraient les prétendus états ,
» et la ville même où se ferait l'assemblée, seraient rasées de
» fond en comble pour mémoire perpétuelle d'une si horrible
51 trahison ? » Ce à quoi le duc de Mayenne avait très-bien ré-
pondu , en convoquant les députés à Paris, et en les logeant
dans la grande salle du Louvre. Aussi ne jugea-t-il pas prudent
de le prendre sur un ton si Ivaut avec des gens {[ue le roi d'Es-
pagne appelait u révérends, illustres, magnificjues et bien-
» aimés : )i il se contenta de déclarer l'assemblée nulle et illé-
gale, d'inviter ceux qui s'y seraient laissé conduire à s'en
départir sous quinze jours ; mais , en même temps , il crut de-
voir leur faire des avances au nom des princes et seigneurs ca-
tholiques (jui suivaient son parti , en proposant une conférence
amiable qui aurait lieu entre Paris et Saint-Denis. Et pour ce
qui était de lui-même, de cette hérésie qu'on lui reprochait ,
il n'y était pas si obstinément attaché , ce disait-il , ([u'il ne fût
prêt à quitter sou erreur si elle lui était démontrée. Il ne de-
mandait pas mieux que de s'instruire; il avait plusieurs fois
commencé de bonne foi ses études sur ce point ; mais toujours
il en avait été distrait par quelques occasions de guerre , et ce
LITTKRATUKK. 123
ii't'-tnit pas un temps favorable à de si gr.ives pensées que celui
où le bruit du canon venait sans cesse se mettre de la partie ,
où il fallait apprendre son catécliisnie à cheval.
Or , ce n'était pas seulement l'assemblée de Paris qui lui
donnait des soucis et qui lui commandait cette douceur de
lanfjaa;e ; il voyait autour de lui « des visages tristes , des con-
)i tenances mélancoliques, des haussemens d'épaules , deslè-
» vemens d'yeux vers le ciel , des croisemens de bras sur la
» poitrine, des chuchotemens à roreille. n Telle était, depuis
<]nelque temps surtout, la mine habituelle des principaux ca-
tholiques qui avaient embrassé les chances de sa fortune ; tous,
las et dégoûtés de cette guerre sans fin , de ces victoires sans
profit , de cette royauté besoigneuse qui ne payait qu'en re-
inerciemens et en promesses , de cette cour campée dont la
ville de Mantes était le plus délectable séjour. Ceux-là ne se
;;ènaient plus pour dire que c'était assez dépreuve et de pa-
tience ; (jue Dieu se prononçait clairement, que la valeur des
nombattans n'y pouvait rien , qu'il fallait en finir par une bonne
messe, puisque le ciel mettait le trône de France à ce prix ,
sans quoi ils aviseraient de leur côté à trouver un roi complet,
un roi catholique. Et comme Henri IV avait des cousins, luxe
lie f)arenté assez fâcheux pour les rois , ils avaient jeté déjà les
yeux sur le jeune Charles de Bourbon, fils et petit-fils de hu-
guenots , mais à présent cardinal de la sainte église romaine ;
aussi disposé que parent quelconque à dépouiller de la cou-
ronne le chef de sa famille, et auquel il ne répugnait nulle-
ment de s'appeler Charles X.
De l'autre côté il rencontrait le regard sévère et défiant des
huguenots, ses plus anciens, ses meilleurs amis , mais amis
grondeurs , hargneux, et ayant sans cesse à la bouche le sou-
venir de leurs services. Ceux-ci lui remontraient hardiment
<[u'il était sorti de leur giron et de leurs entrailles ; que ce qu'il
avait de puissance , de force , de renom , il le devait à leur se-
cours , qu'ensemble ils avaient couru les mêmes périls , sup-
porté les mêmes misères , passé les mêmes mauvais temps ; que
ce n'était raison , ni probité , au moment où ils lui avaient mis
la victoire en la mani et le sceptre à sa portée , de renier lâ-
chement leur compagnie. Ils lui faisaient honte dcson parjure,
qui allait jeter uu terrible reproche d'hypocrisie sur sa cou-
124 BEVUE DE PARIS.
duife passée , et rendrait pour l'avenir ses scrmens sans valeur,
sa foi sans créance, sa parole de roi suspe-^te. Ils prévoyaient
que , pour donner quelque assurance de sa nouvelle conver-
sion , après toute une vie de profession contraire , il lui faudrait
subir mille humiliations , manger long-temps le crucifix, fon-
der chaque jour de nouveaux ordres, faire des pèlerinages au
lieu de conquêtes, s'écorcherles épaules d'un fouet pénitencier,
se charger de patenôtres plus que d'épée , baiser l'or de la pan-
toufle ; et quand il aurait fourni, aux dépens de sa conscience
et de son honneur, tous ces gages de soumission , que lui eu
reviendrait-il? Peut-être une fin semblable à celle de son pré-
décesseur , Henri III, le prince le plus dévotienx qui fût ja-
mais ! Mais surtout on exigerait de lui qu'il fit la guerre aux
hérétiques , à ses compagnons de dangers , de gloire et de maie
fortune , qu'on espérait surprendre plus tard désarmes , décou-
sus , épars , sans ralliement et sans chef C'est pourquoi ils le
menaçaient tout net de se metlre contre lui en la posture qu'ils
avaient prise pour soutenir ses droits, de se tenir étroitement
unis et confédérés , bien siirs que la place qu'il laissait à leur
tète ne serait pas long-temps vacante. Et après ces discours,
où respirait une sorte d'âpretè républicaine , venaient ceux des
ministres réformés , tout aussi dis|)osés à prononcer des arrêts
de damnation éternelle que les plus fougueux prédicateurs de
Paris , également munis de textes et d'exemples sacres contre
les princes qui abandonnent la cause de Dieu , et signalant
déjà le désordre de ses moeurs comme un acheminement à
l'apostasie. Sur quoi le roi ne savait que les prendre à part et
leur dire : « Mes bons maîtres , si l'on vient vous conter que j'ai
n commis quelque péché d'incontinence , croyez-le ; car je suis
)i sujet à faillir. Riais si l'on vous dit que je veux quitter votre
:> religion soyez certains qu'on me fait tort, ma résolution étant
Il d"y vivre etdy mourir.» Et quand les seigneurs catholiques ve-
naient l'engagera punir un ministre qui l'avaif , en pleine chaire
et en face de lui , accablé de reproches sur son prochain chan-
gement de foi : « Que voulez-vous? disait-il en soupirant, il
c m'a dit mes vérités. «
Comme si ce n'était pas assez d'avoir à déjouer les uns , à
tromper les autres , pour agir en roi qui veut régner tout de
bon , il avait encore sur les bras des ennuis domestiques. Il
LITTÉRATURK. 125
négociait avec sa femme, retirée dans un château d'Auvergne,
jitin d'obtenir une réconciliation qui lui permîtde sedéniarier,
un divorce de bonne amitié où l'on pût se passer du pape. Puis
il fallait que , du milieu de son camp , il veillât sur la vertu de
sa sœur , régente en Béarn , laquelle était devenue passionné-
ment éprise de son cousin , le comte de Soissons, et trouvait
que , pour une princesse de son sang , il était dur de rester fille
à trente ans passés. Pour la sauver de la tentation, il n'avait
rien trouvé de mieux que de la faire .venir auprès de lui , de la
mettre en compagnie de sa maîtresse j et, pendant qu'il allait
à sa rencontre vers Saumur , le duc de Mayenne lui enlevait
Noyon.
Il n'est donc pas étonnant si , parmi tous ces embarras, le
roi Henri était triste et chagrin , ne sachant trop à ([uoi se ré-
soudre, tiraillé en tous sens, menacé de toutes parts; ayant
contre lui l'Espagnol , le pape et la ligue , qui redoublaient de
haine et de violence à mesure qu'il paraissait sébranler et f.ii-
blir j avec lui deux partis rangés en armes , qui se détestaient
de tout leur cœur , qui combattaient ensemble , mais qui , après
la bataille , faisaient triage de leurs morts pour ne [las les con-
fondre dans le même deuil ; partout des intrigues secrètes des
menées obscures ou des ambitions qui s'échappaient ; et , ce
qu'il y a de pire dans les cas difficiles , les empiriques d'état ,
les honmies à ressources , arrivant en foule pour lui proposer
de sûrs expédiens , ayant chacun dans la tète un moyen d'ac-
commodement , un projet de traité admirable dans sa teneur ,
infaillible dans ses résultats , où il ne manquait jamais rien que
la première attache. Aussi recourait-il volontiers en ce moment
à ceux de ses serviteurs pour lesquels il faisait le moins le len-
demain d'une victoire, au jeune baron de Rosny surtout, hu-
guenot de religion , fidèle au prêche comme à son roi , mais
hngueniit jusqu'à la raison d'état exclusivement , leciuel in-
clinait fort, la question de conscience à part, pour que le roi
fît quelque profession extérieiwe de catholicisme, puisque
l'immense majorité de ses sujets ne voulait pas en démordre,
u Autrement, lui disait-il , il faudrait toujours user de force
:> et de violence, toujours batailler, conquérir, prendre et
11 défendre des villes , être continuellement à cheval , le hale-
51 cret sur le dos , le casque en tête et la dague au poing ;
3 II.
126 REVUE DE PARIS.
» mais , qui plus est , dire : adieu repos , plaisirs , passe-temps ,
» amours , maîtresses, jeux, chiens, oiseaux et bâtimens,
11 Avec un peu de messe, au contraire, on s'assurait de farauds
1) biens en cette vie , et il n'était pas certain qu'on dut s'en
)i trouver mal dans l'autre. » Puis , quand son maître le pres-
sait de lâcher le mot, de lui dire nettement ce qu'il ferait s'il
était en sa place :« Sire, lui répondait Maximilien , vous sa-
it vez quej'ai l'haliitude de méditer lonfj-teraps avant de doii-
« ner un conseil ; or , usant de même forme en ce qui me re-
II garde , je dois vous avouer que je n'ai pas encore pensé à ce
» que je devrais faire pour être roi de France, n
Cependant, en dépit du léjjat romain, de l'ambassadeur es-
pagnol , de la Sorbonne en corps et des plus emportés prédica-
teurs , les états de Paris avaient accepté l'offre faite par les
calholiques au service du roi d'une conférence amiable , pour
laquelle on choisit le village de Surène , sous la condition ex-
presse que l'on n'y traiterait ni avec l'hérétique , ni de l'héré-
tique , l'un et l'autre cas entraînant de plein droit l'excommu-
nication. Il fallut près de trois mois pour en arriver là , mais
heureusement l'assemblée de la ligue n'allait pas plus vite en
sa besogne ; elle était restée tout ce temps à se compléter , à
régler des formalités et des formules , et semblait craindre de
toucher à l'objet pour lequel on l'avait convoquée. De son
côlé, le duc de Mayenne ne se pressait pas de venir accélé-
rer par sa présence une délibération qui pouvait mettre fin à
son pouvoir, et l'Espagnol : qui n'apportait que des discours
au lien d'argent et d'assistance, obtenait peu de crédit pour
les recommandations do sou roi. Ce qu'il y avait donc de mieux
à faire pour les Parisiens , c'était de voir où en voulaient
venir ces catholiques à l'écharpe blanche qui faisaient en-
tendre des paroles de paix. liorsqu'on fut convenu de se réu-
nir à Surêne , des commissaires partagèrent ce village en deux
moitiés, l'une pour les députés qui viendraient de Paris,
l'autre pour ceux qui partiraient de Saint-Denis. Le sort
d'une pièce d'argent jetée eu l'air assigna sa part à chacun.
Les catholiques-unis eurent pour eux le côté de la monnaie
qui portait l'empreinte d'une croix , et la partie du village où
était l'église ; le revers de la pièce, marqué d'une couronne et
d'un écusson fleurdelisé , échut aux royalistes. Les uns et les
LITTÉRATURE. 127
îiiilres furent extrêmement satisfaits de leur lot ; peut-être eût-
il été sage de suivre cette voie et de faire régler aussi par le ha-
sard les couditions du traité.
Deux archevêques se trouvaient là en présence, celui de
Lyon pour la ligue, celui de Bourges pour le roi. Ils firent
îissaut de courtoisie, d''cloquence et d'érudition ; tous doux
îillèrent chercher, dans Ihistoire des juifs et des premiers
chrétiens, une foule d'exemples contraires pour prouver, l'un
que l'on ne devait pas obéissance aux princes hérétiques, l'au-
tre que l'impiété des rois ne dispensait pas les sujets de leur
tlevoir. La balance des autorités était à peu près égale , et les
deux orateurs n'avaient l'un sur l'autre aucun avantage , lors-
que enfin rarchevêqiie de Bourges , qui s'était toujours dé-
fen<lu sur son terrain , accula , en quelque sorte , son adver-
saire en lui mettant sous la gorge cette question : it Et si le
" roi se faisait catholique ? i> Le prélat surpris balbutia qu'il
lui resterait à souhaiter (pie cette conversion fût sincère. Il se
retira confus , et l'on écrivit au roi que l'argument était porté ,
que c'était à lui maintenant d'en faire les frais.
Dès lors il n'y avait plus à s'en dédire. Le roi s'empressa donc
de convoquer auprès de lui , par une circulaire , des évêques
et des théologiens en nombre suffisniit pour recevoir leurs en-
seignemens et s'éclairer de leurs lumières, assurant qu'on le
trouverait disposé et docile à tout ce que devait un roi très-
chrétien. Les huguenots espérèrent un instant que ce serait
[lour eux une occasion d'entrer en débat solennel sur les deux
doctrines ennemies , et déjà les plus éloqueus de leurs minis-
tres se promettaient d'y faire merveille. Mais on leur déclara
([ue c'était ici instruction et non dispute, que le roi avait en
sa conscience de quoi se défendre si on usait de mauvaises
raisons avec lui, qu'ainsi il lui suffisait d'entendre une des
deux parties, puisqu'il savait par cœur tout ce que l'autre
pourrait dire. Sur quoi Duplessis-]\Iornay pensa très-sngement
qu'il valait mieux ne pas plaider que de le faire devant un juge
d'avance résolu.
Du reste Heuri avait pris du temps pour s'y préparer ; il de-
vait encore s'écouler deux mois avant le jour du rendez-vous.
On peut croire (ju'il profita de ce délai pour réfléchir mûrement
sur le grand acte qu'il allait faire, pour détacher par degrés
128 REVUE DE PARIS.
son ame des croyances où il avait vécu , pour constilfer sur
tous ses scrupules et chercher quelque lueur à tous ses doutes.
Mais l'exactitude historique oblige de dire qu'il ne nous est
resté aucune trace des derniers combats soutenus par son hé-
résie agonisante , des premiers efforts excités en lui par l'esprit
de vérité. On voit seulement qu'en ce temps il écrivait souvent
à sa maîtresse.
Et puis il était allé retremper son ame aux puissantes émo-
tions de la guerre. C"est le 18 mai qu'il avait adressé aux évê-
ques et aux docteurs cette lettre où il réclamait leurs pieux
secours , et le 8 juin il mettait le siège devant la ville de Dreux,
qui le retiut , un mois durant, éloigné de toute retraite spiri-
tuelle , plus occupé de tranchées , de canonnades , de brèches
et de mines que du purgatoire et de la confession auriculaire.
Cependant il se passait des choses étranges à Paris, où il y avait
assez de corps délibérans pour embrouiller complètement les
afiaires ; états-généraux, parlement, conseil de l'union, con-
seil de la ville, assemblée du clergé, sans compter les conci-
liabules irréguiiers qui essayaient de fiiire proclamer leurs
décisions par des émeutes. Ou y avait célébré avec plus de
pompe que jamais le cinquième , le dernier aimiversaire des
saintes barricades ; les sermons, qui nétaient rien autre chose
que] les journaux du temps, où chacun allait chercher l'ex-
pression et l'aliment de ses passions, les sermons avaient pris
un nouveau degré de violence. Tantôt le Béarnais était un
loup pour la destruction duquel il fallait appliquer aussi les
prières des Rogations ; tantôt il descendait de la maison
d'Achab , dont on devait exterminer jusqu'aux chiens , suivant
rÉcriture. Puis le psalmiste avait dit : « Arrjcbez-moi du
bourbier, » ce qui voulait nécessairement désigner la dynastie
des Bourbons. Enfin on en était aux folies, mais aux folies
vieilles, usées, renouvelées de la première effervescence, sans
trouver d'ardeur et d'enthousiasme pour les accueillir. Le
peuple s'écoulait, froid , indifférent et soucieux, après avoir
entendu ces discours incendiaires. Il n'était plus ])ossible de
le mettre eu fureur, de le jeter comme sur une proie en lui
montrant du doigt un politique ; le bon temps était passé pour
les orateurs ; on n'assommait plus personne.
C'est que le peuple avait guùté d'une chose bonne eu soi ,
LITTÉRATURE. 129
et qui mieux vaut , nouvelle. La conférence de Surène lui
avait apporté une courte suspension d"iirmes , qui fut continuée
par la suite de jour en jour , de semaine en semaine. Alors les
Parisiens sélaient répandus hors de la ville , où depuis si lonj;-
femps ils étaient renfermés. Réduits chez eu\ à un régime pré-
cautionneux , à une tempérance forcée , aux scènes monotones
de la vie obsidionale , ils avaient parcouru librement la cam-
pagne ; ils y avaient trouvé les avant-postes du roi disposés à
les festoyer ; partout bonne chère et gai visage ; des vivres en
profusion pour se réjouir sur place ou ])our emporter à leurs
logis; et, quand ils rentraient sous la férule de leurs prédica-
teurs , ils disaient en ricanant u que le ])ain des excommuniés
1. faisait grand bien à leur corps. « Dès lors le mot du peuple ,
car il foUt toujours un mot au peuple, ce n'était plus la sainte
ligue , Tœuvre des saintes b.uricades, c'était la paix , la paix
et l'abondance de tous biens, la paix et le travail , dont les
|)rofits se convertissent en jouissances. Vainement les zélés
voulaient-ils imposer silence à ce vœu , qui naguère était celui
(le queUpies rares et timides honnêtes gens, maintenant popu-
laire conmie la haine même de la veille; aucun bras ne s'of-
frait pour servir leur colère ; et quand , faute de mieux , ils
jiriaient le duc de Mayenne de sévir contre un pauvre artisan
qui avait proféré le cri pacifique : n Messieurs, leur répondait
11 ce prince , pour un savetier de plus ou de moins , votre parti
)i n'en vaudra ni moins ni plus. «
On juge (juel effet pouvaient produire en ce moment des ré-
solutions extrêmes qui promettaient de ranimer le feu dans le
royaume, sans aucune réconciliation possible, de recommen-
cer une guerre dont la seule fin devait être l'extermination.
C'était pourtant ce que tentait alors l'ambassadeur d'Espagne
appuyé du légat romain, et l'histoire cesserait d'être vraie , si
elle ne plaçait pas les délibérations les plus violentes des par-
tis dans le temj>s même de leur impuissance. Ce fut donc après
ces signes éclatans de la défaveur publique que l'Espagnol
vint proposer aux états de reconnaître pour reine la fille de
l'iiilippe II , petite-fille de notre Henri II par sa mère Isabelle,
l'uis , se voyant rebuté sur ce point, il offrit un prince de la
maison d'Autriche, l'archiduc Ernest, d'autant plus convena-
ble aux Français , disait-il , qu'il était complètement étranger
ISO REVUE DE PARIS.
à leurs divisions. Après quoi il se fit demander si Pliilippe II
voudrait donner sa fille à un prince français cjne les états au-
raient élu. Il fut question de former une liste de quatre candi-
dats au niariage et à la couronne , entre lesquels le roi calho-
lique se choisirait un gendre et donnerait un roi à la France.
Enfin les suffrages des meneurs parurent se réunir sur le jeune
duc Charles de Guise , fils du martyr de Blois ; l'Espagnol y
consentit , et le duc de Mayenne lut surpris, un beau matin ,
de se trouver pres(jue seul dans son hôtel , tandis que son ne-
veu n'osait plus sortir dans les rues de peur qu'on ne l'appelât
Il Sire. »
Mais tous ces projets brusquement éelos , contredits, mo-
difiés, abandonnés en quehjues jours , n'occupaient que les
têtes fortes du parti, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus faible
quand les bras manquent, quand la multitude ne frémit pas à
la porte du conseil, attendant qu'on lui jette le signal de ce
qu'elle doit abattre ou proclamer. La pensée , l'affection du
peuple était ailleurs ; il ne s'agitait plus que pour demander
une trêve générale , et les royalistes avaient soin d'inscrire
cette condition en tête de tous leurs actes. Le légat s'y oppo-
sait seul et empêchait les états d'y prêter l'oreille, prétendant
que la question de paix et de guerre était exclusivement de sa
charge. Mais le peuple murmurait contre le légat et s'émanci-
pait jusqu'à dire qu'il fallait lui couper les oreilles, le jeter à
la rivière, ou l'écorcher comme un veau. En vain les magis-
trats subalternes , toujours les plus acharnés à punir, comme
gens de mince étolfe et tout glorieux de leur pouvoir, voulu-
rent informer contre les paroles téméraires. Le parlement dé-
fendit aux commissaires du Chàfelet , et notamment à un cer-
tain Jacques Bazin (que je vous livre pour un des hommes qui
méritèrent le mieux la corde en ce temps-là), de tourmenter les
gens de bien. Et bientôt cette cour de justice , s'élevant au-
dessus des états , qui , à vrai dire , lui faisaient peu d'obstacle,
ne craignit pas de déclarer u que tous traités pour l'établisse-
)> ment d'un prince étranger ou d'une princesse étrangère
i> étaient de nulle valeur, comme faits au préjudice de la loi
» salique et des autres lois iondamentales du royaume, n
C'était montrer que la sainte ligue était en piteux état, et
les gens habiles le comprirent mieux encore lorsipi'ils surent
MTTKRATJ'RE. 131
que Nicolas de Neuville , seif;iieiir de Viileroi , avait quitté
Paris sans dire adieu. Car bien il était connu pour un de ces
personnages qui ne se trouvent jamais du parli défaillant lors-
qu'approche le dénouement des drames politiques ; hommes
toujours assez peu estimés du public , ramassant les repro-
ches des deux côtés, mais recherchés avec soin par les prin-
ces, et cortège nécessaire de tous les avènemens. Celui-ci
avait servi l'union catholique de son mieux, et ce n'était pas
sa faute si elle avait déchu. Secrétaire d'état depuis vin<5t-six ans
sous Charles IX, sous Henri III , sous le duc de Mayenne, il
l'aurait été volontiers sous le prince élu , si on avait réussi à
l'établir ; les choses tourniint mal par ici , il allait tout naturel-
lement se constituer secrétaire d'état sous Henri IV, car enfin
c'était là son emploi.
Cependant le voi avait pris Dreux le 8 juillet, et dès le 12 il
était à Saint-Denis, exact au rendez-vous , pour lequel il avait
d'abondant invité les curés les plus doux et les plus concilians
de Paris. Il remit la conférence à dix jours plus tard, et re-
tourna à Mantes , où ,1e 18 , il entendit le prêclie pour la der-
nière fois. Le 22, il vint coucher à Saint-Denis pour se mettre,
le lendemain, disciple résigné , entre les mains de ses conver-
tisseurs.
Là s'étaient réunis rarchevêque de Botu'gcs , neuf évêques,
le doyen de Notre-Dame, quatre curés de Paris et quelques
théologiens suivant la cour. Le 23 au matin , l'archevêque et
trois évêques entrèrent dans sa chambre ; le cardinal de Bour-
bon voulait être de l'entretien , mais le roi n'y consentit pas ,
de peur que la présence de son cher cousin ne lui occasionàt
quelque rechute. Cinq heures de conférence suffirent pour
opérer la conviction , tant le sujet était bien préparé ; et le roi
donna sur-le-chanqi une preuve de son obéissance en décom-
mandant les viandes apprêtées pour son dîner, parce que ce
jour était un vendredi. Puis il s'enferma dans son cabinet, et
il écrivit la lettre suivante :
« J'arrivai hier soir de bonne heure , et fus importuné de
» dieugards jusqu'à mon coucher ; nous croyons la trêve et
1) qu'elle se doit conclure aujourd'hui; pour moi je suis, à
» l'endroit des ligueurs, de l'ordre de Saint-Thomas. J'ai com-
)i niencé ce matin à parler aux évêques , outre ceux que vous
132 REVUE DE PARIS.
Il mandai hier. Je \ons envoie, pour escorte, cinquante arque-
n busiers qui valent bien des cuirasses. L'espérance que j'ai
)i de vous voir demain retient nui main de vous faire plus lonj;
11 discours. Ce sera demain dimanche que je ferai le saut péril-
)i leux. A rheure que je vous écris . j'ai cent importuns sur les
« épaules qui me feront haïr Saint-Denis comme vous faites
» Mantes. Bonjour, mon coeur, venez demain de bonne heure,
» car il me semble déjà qu'il y a un an que je ne vous ai vue.
)> Je baise un million de fois les belles mains de mon ange et
21 la bouche de ma chère maîtresse. »
Il parait que cette occupation avait tant soit peu distrait le
roi de sa docilité aux enseigneniens du matin, car, lors-
(ju'on lui présenta l'acte d'abjuration qui venait d'être rédigé,
il le trouva tellement farci de formules bigotes (ju'il ne vou-
lut pas y souscrire ; il fallut que le baron de Rosny, tout
huguenot qu'il était, y mît la main pour le réduire à ce qui
était essentiel et nécessaire au salut; mais on garda la copie
du premier projet pour l'envoyer au pape.
Alors le roi lit annoncer que la cérémonie aurait lieu le sur-
lendemain , dans l'église de Saint-Denis. Cette nouvelle , ré-
pandue à Paris , mit tous les habitans en rumeur de curiosité;
et, comme on eut soin d'ordonner , sous des peines graves,
même celle de la vie , qu'aucun n'eiit à sortir de la ville sans
passe-port, ce fut à qui se dépêcherait de partir avant qu'on
ne fermât les portes; les plus tardifs étant obligés d'escalader
les murs , de francliir les fossés, ou de s'embarquer sur la
Seine , de sorte qu'il se trouva dans Saint-Denis plus de Pari-
siens que de serviteurs du roi , encore bien qu'il y eût appelé
tout son monde, seigneurs, gentilshommes, conseillers,
même les ministres de son ancienne religion, auxquels il fit
des adieux touchans, en les invitant à bien prier Dieu pour lui.
Enfin le jour étant venu, le dimanche 25 juillet 1593, le
roi , vêtu d'un pourpoint de satin blanc avec les chausses de
pareille étoffe , le tout chamarré d'or, ayant manteau de salin
noir, chapeau et plume de même couleur , s'achemina, suivi
d'un long et brillant cortège, à travers les flots do la foule,
vers la vieille basilique, qui lui fut ouverte à son arrivée, et
dans l'intérieur de laquelle, à dix pas de la porte, il trouva
l'archevêque de lîourges , assis sur une chaise couverte d'un
I.ITTKR ATURF. 1 3«i
tnpis blanc , tenant en sa main le livre de l"Evanijilc. Le roi
s'agenouilla devant le [iiélat , lui remit la formule d'abjuration
([u'il avait signée , et protesta tout haut « (ju'il voulait vivre et
« mourir dans l'Eglise catholique , apostolique et romaine , la
Il défendre envers et contre tous, et qu'il renonçait à toutes
n les hérésies qui lui étaient contraires, 'i L'archevêque et le
cardinal de Bourbon le prirent alors par la main pour le con-
duire jusqu'au pied de l'autel , pendant que les orgues , les
trompettes, les tambours, les cris du peu])le, ébranlaient la
voûte du temple, dont l'artillerie et la mousquetade semblaient
au dehors battre les murs. 11 répéta sa protestation devant
l'autel , et passa derrière une ta[)isserie avec l'archevètiue ,
comme pour se confesser. Après avoir reçu l'absolution , il
entendit la messe , ayant à ses côtés son cousin Ch^irles et
l'archevêque de Bourges , (jui lui en expliquaient toutes les
cérémonies. Ensuite on fit largesse d'or et d'argent au peuple.
Le roi se mit à table , puis assista au sermon et au.v vêpres,
et partit, à cheval, pour aller rendre grâces à Dieu, dam
l'abbaye de jNIontniartre , qui ne lui était pas tout-à-fait incon-
nue. C'est tout ce que l'histoire nous raconte de sa journée.
On ajoute seulement que le soir il prit un bain ; et les hugue-
nots ne craignirent pas de dire qu'il avait voulu se laver de son
péché.
Ainsi fut amenée et consommée la conversion à la foi ca-
tholique du roi de France et de Navarre , Henri IV, justement
nommé le grand pour autres causes. IMais cela ne lui ouvrit
pas les portes de Paris, où il n'entra que huit mois plus tard.
Cela ne fit pas reconnaître son autorité j car, dans l'acte mcmu
de la trêve qui fut publiée quelques jours après, Henri de
Bourbon et Charles de Lorraine stipulèrent d'égal à égal ,
comme chefs de deux partis. Cela ne désarma pas ses ennemis;
car il lui fallut faire successivement, dans l'espace de cinq ans,
vingt-cinq traités diU'érens , lescfuels lui coûtèrent fort cher,
pour avoir la paix avec tous ses sujets. Et enfin , du fanatisme
religieux , dont il espérait apaiser les fureurs , il resta de quoi
mettre trois fois le poignard aux mains de Barrière , de Chastel
et de Ravaillac. A. Bazin.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR EDMOIND KEAN.
[L'Angleterre vient de perdre son Talma. La notinc incom-
plète qu'on va lire montre combien d'obstacles ce grand acteur
a dû franchir dans les comniencemens de sa carrière drama-
tique. ]
— Edmond Kean nn([uit à Londres le 4 novembre 1787,
dans Castle-Street. Selon l'opinion la plus généralement ré-
pandue , il eut pour père Aaron Kean, frère de Moïse Kean ,
célèbre ventriloque , et pour mère la Glle de Georges Saville
Carey, qui s'était acquis une grande réputation dans sou
temps comme aute\ir dramatique et lyrique, et conuTie acteur.
Cet arrangement généalogitjue , car on ne saurait donner d'au-
tre nom à dépareilles suppositions, n'obtint nullement l'as-
sentiment de Kean, qui, peu flatté du bas lignage qu'on lui
assignait, se prétendait issu de la main gauche , du feu duc
de Norfolk.
Nous ne nous arrêterons point à discuter cette assertion;
elle est de peu d'importance et pourrait nous mener plus loin
que nous ne voudrions. C'est le talent qui fait l'homme, et
non point la naissance.
Kean fut si négligé dans son enfance que ses membres se
contractèrent, se tordirent et finirent par devenir tout-à-Aiit
difformes. Il est vrai qu'il prenait à tâche de s'enlaidir par
mille grimaces et mille contorsions, afin d'imiter ses jeunes
camarades, qui, pour la plupart fils de mimes, s'amusaient
souvent à contrefaire ou à imiter leurs parens. Par degrés, sa
difformité s'accrut tellement que l'on jugea nécessaire , pour
LITTÉRATURE. 1 3t5
la l'aire disparaître , de lui mettre des bandages et un corset de
fer. Cet expédient , au([uel on eut recaiirs un peu tard , ne re-
média (ju'inconiplètenient au développement vicieux qu'avait
pris chez lui la nature.
Quelle que fût raffinilé qui existât entre Kean et celle qu'on
croyait sa mère, il n'en est pas moins certain que sa position
le rendait un habitué assidu de la scène où elle paraissait tous
les soirs. La fumée des quinqnets finit par lui monter à la tête
et [)ar lui inspirer . dès l'âge de quatre; ans , un violent désir de
se mettre sur les rangs pour obtenir les regards et les applau-
dissemens du public. Lorscjue Michel Kelly fit jouer l'opéra
de Cjnion , Kean (on en sera sans doute étonné) fut choisi
pour représenter le Cupidon assis sur les pieds de Sylvia dans
le char enchanté.
IMichel Kelly raconte ainsi cette circonstance dans ses
Jicminiscences : « Quelques jours avant la première représen-
» tution, on m'amena plusieurs cnfans afin que je pusse faire
» choix du Cupidon qui m'était nécessaire. L'un d'eux me
Il frappa par la vivacité de son regard et par l'air de supplica-
î) tion répandu dans tous ses traits; on voyait à l'éclat qui
» s'échappait de ses deux grands yeux noirs qu'il souhaitait
)i ardemment que je le choisisse pour représenter le petit dieu
11 d'amour. Il me fut impossible de résister à l'éloquence de ce
)> langage muet, et j'acceptai l'enfant sans me douter qu'un
X jour il deviendrait un grand , un adinir;ible acteur. »
Il fut encore fait plus tard mention du petit Kean, et voici
à quelle occasion :
Philippe Kemble, on ne sait guère pourquoi , imagina d'in-
tercaler dans le quatrième acte de Macbeth une danse de
génies autour de la chaudière des sorcières ; Kean fut du nom-
bre de ces génies, et il est probable qu'il en aurait toujours fait
partie s'il ne s'était amusé un jour , pendant la ronde , à don-
ner un croc en jambe à un de ses camarades. Tout jeune qu'il
était , il avait un tel instinct des choses dramatiques qu'il sen-
tait le ridicule de cette insignifiante addition à l'œuvre de
Shakspeare. Cependant son incartade avait tellement irrité
Kemble contre lui qu'il ne put l'apaiser qu'en le priant de
considérer qu'il n'cwait point encore, paru dans la trai^èdie.
A mesure qu'il grandissait, son génie se développait d'une
13B REVUE DE PARIS.
manière étonnante *, à dix ans , il avait déjà un tact exqnis des
beautés de la poésie , et la force de sa diction , la souplesse de
son éloquence dramatique étaient presque aussi remarquables
à cet âge si tendre que celles de quelques acteurs en posses-
sion de la faveur publique.
Malheureusement son caractère turbulent, ardent et im-
pétueux, s'opposait au déveln|)peraent des admirables facul-
tés qui étaient innées en lui. Grâce à linvincible répugnance
qu'il avait toujours montrée pour toutes les études qui ne te-
naient point à l'art théâtral, son éducation avait été fort né-
gligée. On essaya cependant de l'envoyer à l'école, mais cette
tentative fut sans résultat; le peu qu'il réussit à apprendre
sous l'empire de la férule , il l'oublia bientôt , tandis que les
plus longues et les plus sublimes pages de Shakspeare, qu'il
avait retenus lors de son passage sur la scène, étaient pour
jamais empreints dans sa mémoire. Ou concevra qu'avec un
dégoût si prononcé pour les exercices scolastiqiies et les cor-
rections qui les accompagnent ordinairement . Kean ne ]iou-
vait guère faire autrement, pour suivre l'impulsion de ses
sens, ([ue d'im'iler Launcelot Gnbbo , n de jirendre ses jambes
à son cou et de courir (1). x Aussi prompt à concevoir un pro-
jet qu'à l'exécuter , il entra dans la marine marchande comme
mousse, et partit en cette qualité poux l'île de Madère. Là
il tomba si gravement malade (jue le médecin ordonna son
transport à Ibôpital de Funchal.
Quelques mois après , il revint en .Angleterre , bien portant ,
il est vrai , mais sans argent, sans asile, et, ce qui était plus
cruel encore , sans parens et sans amis. Sa prétendue mère ,
miss (Jarey , s'était engagée dans une troupe ambulante , qui
était partie on ne savait j)nur (|uelle destination. Néanmoins
il n'était pas entièrement abandonné , car miss Tidswell , du
théâtre de Drury-Lane , que depuis son enfance il s'était ha-
bitué à regarder comme sa tante , le reçut chez elle ; elle eut
pour lui toutes les attentions , tous les petits soins qu'une mère
seule peut avoir pour son fils ; elle s'intéressa vivement à son
sort , et , craignant avec raison pour son avenir s'il s'obstinait
à vivre dans l'ignorance, elle fit tant par ses supplications et
(i) Shakspeare, le Marchand de Venise.
LITTERATURE. 07
par riiifliience qu'elle exerçait sur lui quelle le décida à essayer
de faire quelques études. Mais il ne tarda pas à se dérober de
nouveau à la férule. Entraîné par un f[oûl invincible du théâtre,
sous quelque forme qu'il se présentât, il se lia avec des bate-
leurs , des écuyers, des danseurs de corde , des saltimbanques
et des jongleurs, et fit dans leur art des progrès rapides.
Connïie éeuyer, Kean était cependant plutôt remarquable
par sa hardiesse que par ses grâces et son adresse ; il était tel-
lement indifférent au danger, si confiant en sa force et en son
agilité , et surtout si désireux d'attirer sur lui l'attention , que
dans une occasion où il s'abandonnait à toute sa verve de sau-
teur, au n)ilieu du cirque de Bristol, il perdit l'équilibre,
et , tombant du haut de son cheval sur la balustrade de l'en-
ceinte, il se fractura si cruellement les deux jandjes qu'il porta
toute sa vicies marques de cet accident, ftlais son ame était
trop fortement trempée pour se laisser abattre par les revers.
Il poursuivit donc la carrière dans laquelle la nécessité l'avait
forcé de s'engager. Rêvant d'ailleurs à Richard , à Shjloc ou
à Olliello j et soupirant après le moment si heureux pour lui
où il pourrait quitter les bouffonneritîs de ^< Mister Merruy-
inan i> pour l'un de ses rôles favoris.
Miss Tidswell, dont la tendre sollicitude pourceini qui l'ap-
pelait sa tante ne s'était pas un seul instant démentie, pensa
qu'il était temps qu'elle retiiât son protégé de la route péril-
leuse où il était engagé avec si peu de {jloire et de profit. Elle
lui représenta combien était misérable le métier auquel il s'é-
tait condauMié , et elle l'engagea à se vouer franchement et
exclusivement à l'art dramatique , vers lequel il se sentait ,
disait-il, entraîné d'une manière invincible. Elle réussit en-
fin , après lavoir persuadé de la justesse de ses observations,
à lui procurer un engagement dans un petit théâtre de Yorks
hire où il pût déployer les ressources qu'il avait reçues de la
nature. Il n'était encore qu'un adolescent , et cependant il
s'acquittait avec succès de plusieurs emplois assez relevés dans
la tragédie. Peu de temps après, ayant été appelé à jouera
Windsor , devant la famille royale, il attira l'attention du doc-
teur Drury , qui , charmé de son dél)it et de sa rare intelli-
gence, s'intéressa vivement à lui et le plaça au collège d'Eton.
Mais le système d'études du collège ne plut pas mieux au
3 17.
138 REVUE DE PARIS.
jeune Kcait, que le réjjime de l'école dont il avait déjà fuit
deux inutiles essais. La discipline sévère à la(juelle il était
assujéti finit par réveiller en lui cet amour de lu liberté qui ,
paisible lorsqu'il pouvait en jouir, devenait tyrannique lors-
qu'il cessait d'être indépendant. Ne pouvant s'iiabituer aune
vie réglée , il quitta Eton deux ans après y être entré , aban-
donnant le collège pour le théâtre , et la robe scolastique pour
la tunique et le manteau romains.
II s'engagea dans une petite troupe qui exploitait un village
des environs de la métropole. Comme les bénéfices que re-
cueillait le direcleur n'étaient pas assez considérables pour lui
permettre de s'attacher des sujets par de véritables engage-
mens,il stipulait avec eux que leur association n'était qu'une
sorte de républicine clans laquelle chaque membre devait par-
ticiper également aux pertes et aux profits. Les comptes se
réglaient toutes les semaines j et après le partap^e des recettes,
chaque sociétaire se trouvait ordinairement posséder pour su
quote par lénorme somtnc de 3 shillings et 6 pence (I)! IMal-
gréces misérablesmoyens d'existence, Kean déclara plusieurs
fois qu'il était bien plus heureux à cette époque de sa vie, où
il attendait impatiemment, et souvent en vain , le règlement
des modiques bénéfices de la semaine , que lorsqu'il touchait
après une seule représentation des milliers deguinées.
Je dis en vain, car les paysans ne se souciant pas toujours
d'aller bâiller devant la vertu de Caton , l'héroïsme de Brutus
et les prouesses de César, il s'ensuivait ([ue la république se
voyait sans le sou, et que souvent même elle n'avait pas lit-
téralement, de quoi mettre sous la dent. Kean aimait beau-
coup à raconter l'histoire de ses privations. Il se plaisait sur-
tout à répéter une aventure qui lui arriva pendant ce qu'il
nommait son âge d'or. La république avait alors établi son
quartier général dans la petite ville de Croydon ; mais on
était au troisième jour de la semaine sainte, et elle avait for-
cément observé le jeûne le plus rigoureux. Dans cette triste
conjoncture , elle rôdait en masse dans les vues , pâle et amai-
grie conmie un spectre , sans que les habitans , occupés de
leurs devoirs de religion , fissent attention à sat'étresse. Kean,
f i) i flancs 33 centimes.
LITTERATURE.
189
auquel la l'aiin n'avait point ôté tout son esprit, entreprit de
se mettre bien avec la fille d'un boucher, espérance que la
coquetterie de la demoiselle ne rendait pas trop difficile à
réaliser. Il dressa ses batleries avec tant d'adresse que , malgré
la vigilance du père qui surveillait ses démarches avec inquié-
tude , il réussit à oblenir pour premier gage de tendresse ,
pour première faveur dune pudeur encore alarmée , inie livre
de superbes beefsteaks qu'il cacha dans la poche de son habit.
Mais , comme il s'en allait chez lui le nez au vent et les mains
derrière le dos, afin d'avoir l'air plus étranger à ce qui venait
de se passer , le bnll-dog favori du boucher , qui l'avait suivi
à la piste , s'élança sur lui , happa les beefsteaks et se sauva
chez son maître avec la rapidité de la fondre. Heureusement
pour l'estomac de Kean sa bonne tante lui envoya ce join-là
([uelqucs effets et de l'argent, au moyen dutjuel il apaisa son
impérieux appétit, et celui de ses camarades , qui , sans ce
secours inespéré de la Providence, seraient morts comme lui
de misère et de détresse.
Kean ne négligeait'aucune occasion de perfectionner non-
seulement son talent d'artiste dramatique, mais encore plu-
sieurs autres qu'il devait à l'obligeance de ses amis. Il chantait
avec goût , était très-bon musicien et avait une voix remar-
quable ; il dansait d'une manière peu commune, et poussait
très-loin le talent de l'escrime. Cependant de Croydon Kean
se rendit à Birmingham, où l'un de ses vœux les plus chers fut
réalisé par son début dans le rôle d'HamIet à l'étude duquel il
avait consacré plusieurs aimées.
De Birmingham il alla en Ecosse, où il devint fort utile au
directeur Moss. En revenant d'Ecosse, il s'arrêta à Belfast et
s'engagea dans la troupe de M. Atkins. Il n'y fut pas plus tôt
attaché d'une manière indissoluble qu'il reçut l'avis inopiné de
se préparer à savoir dans le court espace de deux jours le rôle
d'Osmyn dans tlie Mnuming Bride, tragédie dans laquelle la
célèbre M'' Siddons devait paraître pendant trois soirées con-
sécutives. Ce fut en vain qu'il pria, qu'il supplia pour obtenir
une prolongation de délai, et qu'il protesta de l'impossibilité
physique où il était d'apprendre par cœur en aussi peu de temps
un rôle dont il ne lui était même jamais venu l'idée- de chcr-
chei' à conqircndre l'esprit : prières, supplications , pruteslu-
140 REVUE IIE PAKIS.
lions , tout fut inutile. Le directeur persista dans sn déclara-
tion en informant son nouveau sociétaire que M"^' Siddons
devant partir à jour et heures fixes pour une autre ville où elle
était impatiemment attendue, il ne pouvait acquiescer à sa
réclamation. Kean , bouleversé par cet nltimatum , auquel il
n'y avait rien à répliquer, monta à bord d'un sloop de guerre
qui était à l'ancre dans la baie de Ca; rickfergus , jiour rendre
visite à un de ses amis qui était officier. Il resta <i étudier sur
le vaisseau jusqu'au jour fatal, et descendit à terre le lundi
dans raprès-midi , rassuré parce qu'il se sentait ferme sur les
mots, et qu'il savait que Ion fait souvent peu attention aux
gestes si les paroles sont bien dites. Mais à son entrée en scène,
lorsqu'il fut en présence de la « reine de la tragédie « , lorsque
les applaudisseniens de l'assemblée retentirent à l'apparition
de l'incomparable Siddons, lorsque vint enfin le moment ter-
rible où il lui fallut parler à son tour, sa mémoire, qu'il croyait
infaillible après tant d'heures de pénibles travaux, l'abandonna
soudain . sa langue se dessécha et resta collée à son palais , ses
genoux se dérobèrent sous lui, un nuage de feu passa sur sa
vue , il se sentit paralysé et près de tomber en défaillance. En
vain il essaya de se remettre, en vain, s'avançant sur le bord
delà scène, il exposa au public comment il avait été prisa
l'iniproviste , comment il avait essayé, pour ne point faire
manquer la représentation , de se charger d'une tâche au-des-
sus de ses forces, la représentation fut manquée, et lui-même
accablé de huées.
Le lendemain on devait donner l^imisn snin^és. M.'^ Siddons,
quelques heures avant la répétition , deniaiula au directeur le
nom de celui qui jouerait le rôle de Jaffier , il lui réponilit que
ce serait M. Kean. — Ce n'est sûrement pas, lui répliqua-
t-elle , ce vilain petit homme qui a fait tomber la tragédie d'hier
soir ? — Le directeur l'assura qu'elle n'aurait point à rougir de
son partner. En ell'et , Kean , qui brûlait du désir de se relever
de sa chute, fut si remarquable que, lorsque le rideau fut
baissé, elle ne |>ut s'empêcher de féliciter le u vilain petit
homme , » et de lui prédire un avenir des plus brillans s'il dé-
ployait toujours le même feu , la même énergie dont il venait
de faire preuve. Ce fut la dernière foisque M^» Siddons et Keau
se rencontrèrent sur la scène. La première partit pour la cité
I.ITTÉRATUIVF. 141
OU clic était attendue , le second retourna en Ecosse , où il se
fit une réputation dans le rôle d'Octavicn de la tragédie des
Montagnards. ]\Iois une lettre qu'il reçut de sa tante Tarracha
à ses triomphes et lui fit reprendre la route de la capitale . où
elle lui avait niénajé un engagement au théâtre de Haymarket.
Kean eut de cruelles soufTrances d\imour-|>ropre à subir sur
cette scène, où, après avoir joué ailleurs les premiers rôles,
on ne lui confia que des rôles tont-à-fuit sub;ilternes. Cepen-
dant il parvint à s'y faire remarquer , et obtint quelque faveur
auprès du public.
S'imaginant que c'était à son défaut de protecteurs qu'il
devait la position inférieure dans laquelle on le tenait à son
arrivée, il obtint de quelques amis une lettre de recomman-
dation pour le fameux John Philip Kemble, alors directeur du
théâtre royal de Covent-Gaiden ; mais il en fut reçu avec tant
de hauteur et de morgue qu'il ne sentit aucune envie, après sa
\isite , de contracter un engagement avec lui. Il quitta Haymar-
ket , où il se trouvait déplacé , pour suivre la troupe de M.Wat-
son , «pii fit des haltes plus ou moins prolongées daiis les com-
tés de Gloucester , de Worcester , d'Meieford , etc. Pendant
son séjour à Cheltenham, il se figura qu'un mariage de raison
pouvait avancer ses affaires dans ce monde et aplanir à son
ambition le sentier si difficile à gravir de la gloire dramatique.
11 jeta les yeux sur miss Chambers, chez laquelle il crut
découvrir toutes les f[ualités qu'il désirait trouver dans une
femme. Il n'avait alors que vingt ans , et fort peu d'cxpiMienco
du monde. Il n'est point étonnant qu'après quelques mois de
mariage il s'aperçut qu'il s'était trom|)é dans ses prévisions, ef
que celle qu'il avait épousée avec tant d'abandon , de confiance,
et ])our ainsi dire de naïveté, n'était nullement faite pour lu
rendre heureux. Mais , s'il se trompa dans son attente , s'il fut
déçu dans ses prévisions , la pauvre miss Chambers eut à re-
gretter aussi cette erreur. Passant des journées entières hors
de chez lui , il agrandit le cercle de ses connaissances, fié-
(juenta plus (jue jamais les tavernes et les hôtelleries , et se li-
vra enfin à toutes sortes d'excès pour tâcher d'oublier dans la
débauche les clia;",rins domestiques (jui empoisonnaient sa vie.
11 quitta bientôt après le Glocestershire pour se réunira
une nouvelle troupe. A celte époque , il était devenu père ; et,
l'^2 UKVUE DE PARIS.
se livrant avec soin à l'étude de sou art , il trouva dans ses nou-
veaux devoirs un stimulant pour ses travaux.
James Sheridau Knovvles se trouvait alors faire partie de la
troupe où Kean était engajjé , et ce fut à Waterford qu'il lit re-
présenter piir ses camarades sa premiire pièce de théâtre. Elle
était entremêlée de musicpie , et portait le titre de Léo, ov thc
Gijjsy, Kean représenta le j)rincipal [)ersannage de cette ])ièce,
et peu de jours après il joua un mélodrame doutle plan, le fond
la musique et la mise en scène, étaient de sa composition.
Slieridan Kuowles, [lar réciprocité, y accepta un rôle. C'est
une chose assez curieuse de voir ces deux hommes, à celte
époque iuconiuis, mais destinés à la célébrité, faisant partie
de la même troupe , et jouant sur le même théâtre la première
pièce ([ue chacun d'eux ait composée , et prêtant à la repré-
sentation uii mutuel appui de leur talent.
Peu de temps après son nouveau triomphe , Kean , toujours
reconnaissant, mit sou manuscrit s(uis enveloppe , à l'adresse
de sa tante. Miss Tidswell reçut le volumineux paquet par la
poste, maiîj comme le port montait à prés de trois livres ster-
ling , elle refusa de le recevoir , ne se souciant pas, disait-elle ,
de payer si cher elle ne savait quelle espèce de cadeau. Le
malencontreux paquet fut donc renvoyé au bureau des rebuts ,
où il est probable qu'il aura péri dans les flammes.
Jamais la souplesse du génie du Talma anglais n'avait été
si grande que dans ranuée théâtrale dont nous parlons en ce
moment. Il parut successivement sur la scène connue comé-
dien , comme premier chanteur, comme tragédien, comme
auteur , connue maître de ballet , comme chanteur comi([ue ,
et enfin comme Arlequin. Dans une représentation qui fut
donnée au bénéfice de sa femme, et dans laquelle celle-ci pa-
rut sous le costume d'EKvina, dans la tragédie Att Percj- ,
Kean remplit le rôle capital de Liouglas; puis , entre le cin-
quième acte de la grande pièce et le premier de la petite (jui
la suivait , il chanta un air d'opéra-comique et remplit enfin ,
en dernier lieu , de rôle de Chan1pan7.ee , singe qui est le prin-
cipe! personnage du dram'e intitulé La Pérouse.
De Waterford Kean passa à'Clonmcl, eu Irlande, d'où,
repoussé par ]\I. Jones, directeur du théâtre de Dublin, il
retourna eu Angleterre, et visita successivement Weymouth
I.ITTKRATURF.. 143
et le comté d'Exeter. Les Devoniens surfont raccucillirpiit
avec transiiort. A Exeter , il joua Catoii , dans la repiéseritn-
tinn à son bénéfice. La salle était comble, et il fut couvert
d'unanimes applaudissemens. Parmi les plus chauds admira-
teurs de son jeu, se trouvait sou vieil ami, le docteur Drurv,
qui. malgré sa désertion d"Eton , où il l'avait placé à ses pro-
]>res frais . n'avait point cessé de s'intéresser à ses succès. Par
le crédit de cet homme de bien , Kean joua de nouveau le
rôle de Caton d'Utique , devant le comité assemblé du théâtre
(le Drury-Lane, mais qui, à cette é|ioque , était tellement
surchargé de sujets qu'il ne se trouva pas de place vacante
pour un artiste tel que lui. H semblait que tout conspirât pour
que ce grand tragédien restât éternellement plongé dans Tob-
curité, et pour que les administrations théâtrales luttassentà
l'envi de hauteur, de froideur, de dédain et de rebuffades
envers le talent le plus original de l'époque.
Après cette nouvelle contrariété, il s'embarqua pour lîle
Gueinesey, dont les habitans s'empressèrent de le dédommager
de ses chagrins par un accueil des plus encourageans. Il re-
cueillit une ample moisson de lauiiers, dans les rôles d'Oc-
tavien et d'Othello. Son fils aine Howard , charmant enfant de
([uatre à cinq ans, parut dans une pièce, et y fut vivement
ap[)laudi ,à cause de ses grâces et de sa gentillesse. Il eut été
à souhaiter pour les créanciers de Kean qu'il eût récollé autant
d'argent que de gloire ; car sa position financière devenait tous
les jours de plus en plus embarrassante. La troupe dont il
faisait partie retourna en Angleterre sans qu'il lui fût possible
de la suivre , faute d'argent. Il perdit son engagement , et vécut
quelque temps à Saint-Pierre, dans une situation désespérée.
L'excès du malheur lui rendit les forces que le premier
moment d'abattement lui avait fait perdre. Il annonça une
soirée dramatique, et avec le montant de la recette, il put
quitter l'ile et se rendre dans le Somersetshire , où il s'attira
encore les applaudissemens de tous ceux qui assistèrent à ses
représentations. Cependant, par une fatalité singulière, la
ré[)utation qu'il s'acquérait dans une ville semblait toujours
s'obstiner à n'en pas dépasser les murs , et obligeait le malheu-
reux acteur k se mettre continuellement en nouveaux frais
pour attirer l'attention du public toutes les fois qu'il se trouvait
I 4-i REVUE DK PARIS.
dans une ville un peu marquante. Ses finances continuaient à
aller de mal en pis. Il fit alors de sérieuses réflexions sur la
profession de comédien ambulant, qu'il avait adoptée depuis
quelque temps. 11 reconnut que tant qu'il |)arconrrait ainsi les
comtés, sa situation et celle de sa famille seraient des plus
précaires. 11 pensa que la place d'un premier sujet sur un
théâtre de province ne valait pas une position bien inférieure
sur un théâtre de Londres, où il recevrait des appointcmens
réguliers; et où il serait enfin à l'abri des horreurs du casuel.
II écrivit à M. Elliston , directeur du pavillon olympique , qui
l'engagea , moyennant deux guinées par semaine , en qualité
de pantomime , de maître de ballet et d'arlequin. Lorsque cet
arrangement fut conclu, il partit de Taunton avec la troupe
d'un nommé Lee, pour la ville de Dorchester. On était alors
au fort de l'hiver; le froid était glacial; et depuis plusieurs
jours une couche de neige durcie couvrait la campagne. Pour
ajouter à l'infortune qui s'attachait aux pas de Kean , Howard ,
son fils chéri , son enfant du prédilection, tomba si dangereu-
sement malade ([ue ]\P^ Kean fut obligée de rester encore
([uelques jours à Taunton pour attendre qu'il fût en état de
supporter les fatigues du voyage. Kean , accompagné de Char-
les, son second fils, et de deux de ses camarades, monta dans
une mauvaise cariole, qui devait les conduire jusqu'à moitié
chemin ; mais ils avaient à peine fuit quelques milles que l'es-
sieu se cassa , et qu'ils se virent forcés de continuer leur route
à pied. Kean chaigea sur ses épaules son pauvre enfant à demi
mort de faim et de froid. Après des fatigues inou'ies, il arriva à
Dorchester, sans un penny pour se restaurer. Par bonheur,
le directeur l'avait précédé. C'était un homme d'un excellent
naturel, et qui s'empressa, dès qu'il fut informé de sa dé-
tresse , de pourvoir à ses premiers besoins et à la réception de
sa femme et de son enfant malade. Les représentations com-
mencèrent bientôt, et Kean excita un enthousiasme général.
Un soir qu'il venait de remplir le rôle d'Alexandre-le-Grand,
on vint lui annoncer la visite de M. Arnold, directeur du
théâtre de Drury-Lane. 11 le reçut aussitôt, et apprit avec
étonnement que le comité, qui était persuadé que le docteur
ne lui avait point exagéré les qualités de son protégé , malgré
reffection qu'il lui portait, l'avait chargé de faire résilier son
I,ITTKr.ATUr,E. 1-'»H
engagement avec le Pavillon olympique , et d'en contracter
avec lui un autre , dont lui-même fixerait tes honoraires.
Kean n'était point encore liabitué à de pareilles propositions.
Ordinairement on lui fixait im prix, et on ne lui laissait jamais
le soin de le déterminer lui-même. Les seules conditions de
M. Arnold furent que si le tragédien était bien accueilli lors
de ses débuts , il s'arrangerait avec le comité pour le montant
définitif de ses appointemens , et qu'en cas de non succès , il
lui serait néanmoins assuré onze lii^res sterling par semaine.
Cétait plus qu'il n'avait jamais gagné dans les jours les plus
heureux de sa vie. Au milieu de la joie que lui causait ce réta-
blissement inespéré de ses affaires, son bien-aimé Howard
mourut. L'épreuve était cruelle; il y aurait sans doute suc-
combé, si la pensée de l'affreuse misère dans laquelle il lais-
serait Charles et sa femme , pour laquelle il était revenu à de
meilleurs sentiniens , n'avait pas soutenu son courage.
A son arrivée à Londres, d'autres douleurs l'attendaient.
Ses nouveaux camarades , qui n'avaient pas la millième partie
de son talent, le traitèrent avec le plus profond dédain. Au
comité, on objecta contre lui la petitesse de sa taille et la
difformité de ses jambes. Il lui fallut entendre de tous côtés
les propos les plus désagréables à ce sujet. On allait jusqu'à
dire qu'il y aurait un scandale inévitable si on le laissait jouer
les rôles que Kemble avait illustrés, et qu'il fallait absolu-
ment, pour l'éviter, qu'il ne remplit que les empUiis subalternes
et de doublure. Pendant qu'on délibérait sur le parti qu'il
restait à prendre, Kean se leva brusquement de sa place , et ,
regardant fixement le président du comité, il s'écria : yiut
Cœsar, aut nulliis ! Cette action , ces paroles , et l'expression
qu'il leur donna , changèrent tellement l'idée qu'on avait
d'abord conçue de sa gaucherie , de sa timidité et de son man-
que d'aplomb , qu'immédiatement il fut résolu , à la presque
unanimité, qu'il débuterait par le rôle de Shylock.
Son premier début eut lieu le 27 janvier 1814. Quoi(|u'il
n'y eiit point de vides effrayans dans les loges , cependant la
salle n'était que médiocrement remplie; on était peu curieux
d'assister aux premiers essais d'un pauvre acteur de province .
auquel on allait livrer impitoyablement Shakspeare. Lorsqu'il
entra en scène , sou émotion était si grande qu'il craignit de
3 ,5
1 \(j REVUE I>E PARIS.
voir se vonouveler la triste avenlure de Belfast, il se sent.iit
défaillira la vue de cette multitude, que la lueur éclatante
des quinquels qui réblouissaient lui faisait trouver immense ,
et où il n'avait peut-être pas un seul ami, pas une seule per-
sonne qui fît des vœux sincères pour son succès. Il commença
par des accens , qui , d'abord embarrassés et lents , devinrent
peu à peu vifs , cbaleureux , impétueux et fortement expressifs.
Il fut écouté tranquillement et dans un morne silence t[ui le
glaça de terreur j mais encouragé par quelques marques iso-
lées d'approbation , il se dit en lui-même : u C'est ici le mo-
ment ou jamais! x et redoublant de verve, de vigueur et de
génie , cédant sans reserve à l'entraînement du sujet, il s'éleva
à une telle liauteur qu'à partir de ces mots -.Iwill, beassured.
l'auditoire éleclrisé éclata en applaudissemens frénétiques qui,
semblables aux longs roulemens du tonnerre, se prolongèrent
jusqu'après la cluite du rideau. Pendant six jours de suite il
parut dans le même rôle et y excita le même enthousiasme.
RitihardlII, qu'il représenta bientôt après , vintmeftre le sceau
à sa gloire
Kean fut honoré de l'estime particulière de lord Byron, qui
se fit son patron et qui prit plaisir à le produire auprès de ses
nobles amis. Il fut également protégé par le comte d'Essex,
qui fut l'un de ses admirateurs les plus dévoués ; mais il préfé-
rait à la compagnie de ses nobles patrons les relations d'amitié
(pi'il avait contractées avec plusieurs de ses anciens camara-
fles , et jamais leur mauvaise fortune ne fut pour lui une raison
de les dédaigner.
Kean mourut le mercredi 13 mai, à l'âge de quarante-six
ans, dans la maison qu'il possédait à Richmond. Les dernières
années de sa vie furent troublées par l'inquiétude que lui
causa le sort de son fils Charles. Ce jeune homme, qui avait
fout le caractère de son père, ne put rester que trois ou quatre
ans au collège d'Eton et refusa de partir pour les Indes Orien-
tales, où le duc d'Essex lui avait obtenu l'emploi de cadet
dans la compagnie anglaise. Il voulait à toute force se faire
acteur; Kean lui déroula en vain le lal)leau des maux, de.s
tourmens et des viseissitudes attachés à la profession qu'il dési-
LITTKRATURE. 1-47
r.iit embrasser. Rien iic put l'ébianler dans sa résolution. 11
sV'iigagea donc et parut sur la même scène et dans les mêmes
pièces de son père; M. Laporte, diiectcurde Covent-Gardeii ,
en avait fait la clause .s7;(e (/nd non de leur traité. C'est peut-
êlre à cette clause que Charles Kean dut raecueil favorable
qu'il reçut.
Kean (1) parut |)oiir la deinière fois sur la scène dans le rôle
d'Othello; il était jiâle et soufPiant , et avait résisté aux instaii -
CCS réitérées de ses nombreux amis, qui l'avaient engagé à
soigner sa santé et à ne ])as se livrer à des émotions dange-
reuses dans sa position. Mais ses forces n'étaient point au
niveau de son courage ; il se trouva mal pendant la représenta-
lion , et tomba , privé de sentiment , dans les bras de son fils ,
en murmurant ce touchant adieu :
« Farewel ! Olhello's occupalion's gone.* »
(Fraser's Magazine.)
(i) On nous écrit de Londres que la veuve de M. Kean doit pu-
blier imc vie détaillée de son mari. (iV. du R.)
DE L'EMA-NCIPATION DES COaiMUNES.
AU DIRECTEUR DE LA. REVUE DE PARIS.
Monsieur ,
Dans la séance du 6 mai , monsieur le ministre du commerce a
dévelopjjé devant la chambre des députés l'ensemble des nombreux
incouvéniens qu'entraînerait Pémancipation absolue des i)lus popu-
leuses communes de France. Il est entré, à ce sujet, dans quelques
détails qui n'ont point paru convaincre toute l'assemblée , puisque
d'honorables membres ont désiré, même après le discours du mi-
nistre, voir étendre le principe d'émancipation aux communes qui
compteraient plus de mille habilans. M. Thiers aurait fatigué ses
auditeurs s'il eût traité complètement le thème fécond où il s'était
engagé. C'étaient des semaines entières qui eussent été prises à
l'immense dénombrement des incapacités municipales que la tu-
tèle du pouvoir cache aujourd'hui , et qu'une parfaite liberté d'ac-
tion dévoilerait dès la première expérience, au profond regret de
ceux-là même qui auraient provoqué ce spectacle, non pas de tous
cependant. Nous en savons qui devinent l'effet produit, et qui
l'appellent avec cette frénésie que vous voyez mettre en œuvre
dans nos théâtres , quand le parterre demande à grands cris, pour
le mieux siffler, un malheureux acteur qui de dépit a quitté la
scène.
Je me suis trouvé posé de sorte à observer et à recueillir des
traits variés du tableau que M. Thiers n'a pu qu'offrir en esquisse.
Vos lecteurs savent que j'ai habité comme administrateur la Basse-
Bretagne, dont je leur ai conté parfois les usages, les mœurs, les
traditions ; pent-être seront-ils curieux de savoir ce que devien-
drait ce pays , qui est aussi sur la carte de France , et qui est di-
visé, comme le reste delà France, en communes, si ces communes
étaient demain émancipées.
LITTERATURE. 149
Uemain, bon Dieu !... Sachez qu'il y a 'huit mois, lorsque j'é-
tais encore à Quimperlé , il m'a fallu voir la [)lus grande commune
démon arrondissement, celle de Scaër, peuplée de quatre mille
amcs, se refuser avec obstination à rétablissement d'une école pri-
maire! je ne dis pas à faire les frais de cet établissement, mais à
rinslitution elle-même, eût-elle élé gratuite, sans charge aucune
pour le budget ; le refus était pour l'école , comme école , par cela
seul que c'était une école. Au cas où cela paraîtrait d'un bizarre à
exciter le doute, j'invoquerai à l'appui de mon assertion le témoi-
gnage de M. Le Boyer, inspecteur de l'académie de Rennes , qui ,
devant moi, resta comme pétrifié quand le maire de Scaër nous
déclara nettement les répugnances de son conseil municipal.
On répondra que la loi sur l'instruction primaire va mettre
ordre à ces exceptions, et que les communes étant forcées pour
l'avenir à s'imposer extraordinairement cinq centimes, lorsque
leurs ressources ordinaires sont insuffisantes à la création d'une
école, l'exemple que j'ai cité demeurera sans valeur. Mais si l'on
a fait cette loi , c'est par la nécessité bien comprise de ne point
laisser aux communes leur libre arbitre en ce qui touche à l'in-
struction primaire J et plût à Dieu que ce fût la seule nécessité de
ce genre ! En quoi serait-il prudent de les émanciper , ces com-
munes bretonnes? La législation n'y est point connue j je citerais
une foule de maires qui ne coupent même pas les feuilles du Bulh-
tiii des lois, collection amoncelée dans quelque vieux coffre où
elle reste en réserve pour les bourres de fusil.
Monsieur le ministre du commerce a parlé d'arrêtés vexatoires,
portant l'empreinte d'un arbitraire tout asiatique , et que la liberté
des communes empêcherait de contrôler. Oh ! sur ce sujet les ci-
tations n'auraient pas de terme. J'ai vu un maire qui imposait à
un franc d'amende, payable au valet de ville, tout propriétaire
d'un pourceau rencontré vaguant dans les rues. De là naissaient
souvent d'égayantes luttes entre l'animal et l'appariteur; et quand
ce dernier avait assez de force ou d'adresse pour mettre son ennemi
en fourrière , il ne le relâchait qu'à bon compte de vingt sous.
Pourquoi pas cinq francs , pourquoi pas dix louis ?... 11 y a cepen-
dant des tribunaux de police.
J'ai vu un maire qui voulait empêcher les bateliers d'une com-
mune voisine de débarquer sur son territoire.
J'ai vu un maire qui faisait arrêter tous les chasseurs étrangers
3 i3.
150 RKVUK DE PARIS.
à sa commune, alors même qu'ils la traversaient pour se renilre
ailleurs. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu soustraire cet hon-
nête, mais ignorant magistrat aux suites d'un tel abus de pou-
voir.
J'ai vu un maire qui voulait interdire dans sa commune le tra-
vail du dimanche, et qui avait chargé le garde champêtre d'ap-
préhender au corps les délinquans.
J'ai vu un maire qui s'excusait de sa négligence à faire arrêter
deux assassins, disant que cela regardait la justice.
Ces hommes étaient pourtant nés de l'élection ; mais il faut dire
que là , dans ces campagnes reculées , l'élection est un non sens dé-
risoire. A ce propos, veut-on savoir comment on l'y applique,
cette loi municipale, inapplicable en tant de lieux? Dans une
commune, et je la nommerai, dans la commune de Kernevel , la
moitié des conseillers élus n'étaient pas même inscrits sur la liste
des électeurs lorsque la première opération fut faite. Il fallut
recommencer : ce fut presque une émeute. Je représentai au maire
que la loi ne permettait point de choisir d'autres citoyens que
ceux dont le nom figurait sur la liste électorale. Les plus honora-
bles habitans vinrent me trouver, et me dirent que la loi radotait,
qu'ils savaient mieux qu'elle où prendre des conseillers munici-
paux, et qu'après tout , si je ne voulais pas laisser faire !c Lien
je serais responsable du mal.
Livrez ces communes à leurs propres œuvres , et vous réta-
blissez l'édifice féodal , non dans ses formes grandioses , mais dans
ses vices les plus mesquins. Ce sera une agrégation de petites
théocraties , mêlées de petits pachaliks, selon que le curé ou le
gentillàtre, s'y trouveront en première ligne d'influence. Je tra-
cerais le plan topograpbique de ces deux catégories pour nue por-
tion du Morbihan et du Finistère. Je l'ai déjà écrit dans la Revue,
et je ne saurais trop le répéter, il y a des communes, dans ce pays,
où, sur mille habitans , trois ou quatre seulement savent lire. Aussi
est-il arrivé que pendant seize ans de suite , le conseil municipal
d'une de ces communes n'a pas été réuni , bien qu il fut censé
Têlre aux cessions obligées , et que les budgets de chaque exercice
eisssent été dressés par le maire, puis signés à domicile par ceux
des membres qui savaient griffonner leur nom.
J'ai observé ces choses en Bretagne j mais aujourd'hui, mon-
sieur, que je suis dans l'est, dans le riche et beau dépaitcmenl
litïkraturt:. 151
(le Saône-et-Loire, faiit-il vous ayouer que j'ai sonvciit à faire des
remarques du même genre, tout aussi peu favorables au système
d'émancipation des communes? Oh ! que je voudrais enfermer huit
jours, dans mes bureaux, nos faiseurs d'utopies , ceux de bonne
foi , vous comprenez? Que je voudrais les voir ouvrir tous ces pa-
quets verbeux , lire ces réponses inintelligibles aux demandes les
]>lus claires , recommencer dix fois la même instruction sur la
marche légale d'une affaire traitée déjà dix fois en dix circon-
stances ! (^iie je voudrais surtout les voir en proie anx embarras
d'une démission de maire , alors qu'il faut passer un mois avant de
combler ce vide , faute d'un sujet capable ! Ceci est honteux à
dire : je sais des communes où il n'y a pas de maire possible, si ce
n'est le maire actuel, et encore s'en Irouve-l-il un qui, avant-
hier, me demandait qu'on lui donnât un traitement, trouvant peu
jusie de lui faire perdre ainsi sa peine. C'est un cultivateur qui
peut-être a raison; car avec la complication des affaires munici-
pales , pour peu qu'elle s'accroisse encore, il faudra bientôt des
hommes d'un grand dévouement ou d'une grande vanité pour ac-
cepter gratis un tel fardeau.
J'ai cité des exemples de Bretagne ; j'en puis citer encore pris
dans l'arrondissement que j'administre aujourd'hui.
J'ai vu un maire qui vendait ou louait, de sa propre autorité ,
des parcelles de propriétés communales. Je l'ai arrêté , dans ces
opérations diclées par un zèle mal instruit , assez à temps pour
qu'elles ne fussent pas consommées.
J'ai vu un maire qui , à propos de dilhcultés relatives au partage
de la cou|ie ulîouagère entre les ayans-droit, me déclarait que ja-
mais il ne ferait exécuter les lois dans sa commune , lorsque leur
exécution pourrait susciter des haines ou même des censures de
cabaret.
J'ai vu un maire qui, muni d'une condamnation prononcée par
le conseil de préfecture, laissait en paix les usurpateurs de biens
communaux , sous le prétexte qu'il ne voulait pas voir ir»cendier
sa maison.
J'ai vu un maire qui, donnant avis de leur nomination aux ci-
toyens désignés par le sort pour composer le jury de révision de
la garde nationale, leur écrivait en ces termes : « Si vous ne vous
rendez pas à la sé.ince de dimanche , je vous y ferai conduire par
la gcu'.iarnicrie... »
132 REVUE DE PARIS.
J'ai VU et je vois encore, c'est avec plaisir que j'en conviens ,
heaucoup de maires pleins de mérite j mais ceux là seront les pre-
miers à reconnaître que le protectorat administratif est moins pour
eux une gêne qu'un appui, qui les décharge d'une responsabilité
toujours pénible et trop souvent dangereuse au milieu de popula-
tions ignorantes.
Cette grande question , à laquelle tout le monde verrait clair si
les passions politiques n'emportaient avec elles le don de cécité ,
se rattache surtout povir beaucoup d'esprits à la question plus vaste
encore: faut-il ou non décentraliser le gouvernesient de la France ?
Le publiciste le moins modeste s'arrête ici devant le beau travail
de M. Saulnier, et ce n'est pas moi , humble novice , qui me per-
mettrais une parole nouvelle après le lumineux exposé du savant
préfet d'Orléans. Toutefois ce que je ne saurais trop dire , même
après lui , et sans doute d'après lui , c'est qu'on se trompe généra-
lement sur le but véritable d'une décentralisation utile. Ce n'est
point dans l'embarras des derniers rouages qu'est le vice ; la loi
leur donne déjà plus de jeu qu'ils ne peuvent raisonnablement en
avoir. Montez au mécanisme intermédiaire : la gêne y est. Assou-
plissez ce mouvement 5 donnez aux préfets un pouvoir dont le mi-
nistre ne jouit que par fiction; faites qu'il ne soit pas besoin
d'écrire à l'hôtel des finances, lorsque trois arbres morts viennent
à pourrir le long d'une route, pour que la commune puisse dis-
poser de ces débris ; faites qu'un garde champêtre ou un institu-
teur n'attendent pas deux mois pour voir approuver l'imposition
extraordinaire qui leur assure un morceau de pain ; réclamez , pour
des cas semblables , la suffisante intervention départementale; alors
vous aurez raison , selon nous , de demander en ce sens qu'on dé-
centralise , et nous vous appuierons de notre expérience comme
de nos vœux. Mais ne mêlez point les communes à cette réforme;
ou bien créez partout des communes réelles , où il y ait bon sens,
capacité , instruction , connaissance des lois.
En écrivant ces choses, monsieur, je pourrais craindre qu'on
ne m'accusât de tout voir en mal, si ce n'est de pis. Heureuse-
ment , dans la pratique, j'ai pris pour devoir de travailler à me
donner tort un jour. 3Ion système d'émancipation, à moi, con-
siste à établir des écoles primaires, à répandre les lumières dans le
peuple, à rendre les enfans de mes administrés dignes , plus tard ,
de ce qu'on réclame maintenant mal à propos pour leurs pères
LITTÉRATL'RE. 153
De|iuis huit mois, monsieur, j'ai créé quatorze écoles d^enseigne-
ment mutuel dsiis Piirrondissement qui m'est confié j là ou ail-
leurs, je continuerai cette tâche utile, et j'espère , ainsi , dans
ma vieillesse , pouvoir changer d'avis sur la question de l'afi'ran-
chisscment des communes.
Auguste Romieu ,
Sous-préfet de Louhans ( Saône-et-Loire).
LONGEVITE RELATIVE
DES SA VANS ,
DES HOMMES DE LETTRES ET DES ARTISTES.
Un littérateur anglais connu par la publication d'un voyage
en Turquie, M. MaJden, rient de faire paraître une espèce de
Physiologie des hommes de lettres qui offre plus d'un chapitre pi-
quant 5 tel est, entre autres, celui où il traite de l'influence de
l'étude sur la durée de la vie. Avant de citrr ses considérations
sur les divers travaux de l'esprit , nous allons transcrire les six
tableaux de mortalité qu'il a dressés , en choisissant vingt au-
teurs, tous connus, sinon tous éminens, dans chacune des diffé-
rentes classes où l'on peut comprendre toute la république des
lettres et des arts. On remarquera que l'auteur , en véritable An-
glais , a préféré souvent les illustrations de son pays à des illustra-
tions au moins équivalentes. La chose est toute naturelle , et nous
aurions pu remplacer un nom par un autre sans inconvénient ;
mais nous tenons à donner les calculs de M. Madden dans leur in-
tégralité. En citiint ses réflexions après ses calculs, nous serons à
temps de réclamer sur quelques détails. Aujourd'hui voici ces la>
blés de longévité qui intéressent tout le peuple écrivain.
MTTKRATURE.
1^5
1- TABLEAU.
QBI SE SONT OCCUPAS DES SCTENCES
NATURELLES.
AGE
NOMS. auquel Ils
sont morts.
Bacon (Roger) 78
Bulfon 81
Copernic 70
Cuvier 64
H. Davy 51
Eiiler 76
Franklin 85
Galilée 78
D-^Halley 86
Heischel 84
Kepler 60
La Lande 75
La Place 77
Lowenhoeck 91
Leibnitz 70
Linnée 72
Newlon 84
Tycho-Brahé 55
Whiston 95
WoUaston 62
Total. ... 1494
Ariosle 59
Burns 38
Byron 37
Camoëns 55
CoUens 56
Cowley 49
Cowper 69
Dante 56
Dryden 70
Gowsnult 44
Gray 57
Melaclat 84
Milton 66
Peliargas 68
Pope 56
Shemlon 50
Spencer 46
Tasse 52
Thompson 48
Young 84
Total. . . . 1164
156
REVUK DF. PARIS.
PHILOSOPHES
II» TABLEAU.
AUTEURS nRAMATIQUES.
NOMS. AOE.
Bacon 65
Bayle 59
Berkeley 79
Condorcet 51
Condillac 65
Descaries 54
Diderot 71
Ferguson 92
Fichte 52
Harlley 52
Helvélius 57
Hobbes 91
Hume 65
Kant 80
Kaimes 86
Locke 72
Malebranche 77
Reid 86
Stewart 75
Saint-Lambert 88
Total. . . 1417
NOMS. AGE.
Alfieri 55
Corneille 78
Goëllie 82
Massinger 55
Marlow 32
Olway 34
Racine. ......... 60
Schiller 48
Shakspeare 52
Voltaire 84
Congrève. . 59
Colman , G 61
Crébillon 89
Cumberland 80
Farquhar 30
Goldoni 85
B. Johnson 63
Lope de Vega 73
Molii'-re 53
Miirphy 78
Total. . . . 1249
LITTKRATURE.
1S7
nie TABLEAU.
JIRISCONSL'I.T.KTLEGISTFS. ROMANCIERS ET CRITIOUKS.
Bentham 85
Blacstone 57
Butler 83
Coke 85
Erskine 73
Filangieri 36
Giffoid 48
Grotius 63
Haïr 68
Holt 68
Littk'ton 75
Mansfield 88
Montesquieu 66
Redesdalc 82
Romilly 61
RoUe 68
Teiiterden. 78
Thurlow 74
Vatel 53
WUmot 83
Total 1394
Cervantes 70
Lesage 80
Scott 62
Fielding 47
SmoUet 51
Rabelais 70
Defoe 70
Ratcliffe 60
Richardson 72
Sterne 56
Johnson 75
Addison 48
Warton 78
Steele 59
Tickell 54
Montaigne 60
Bathurst 84
Thornton 44
Hawkesworth 59
HaziliU 58
Total. . . . 1257
i4
158
REVUE DE PARIS.
iy« TABLEAU.
THEOLOGIENS.
QDI ONT l;cniT Sun LA RfLIGlON
NATUIiELLE.
KOllS. AGE.
Baxter 76
Ëellarmin 84
Butler 60
Bossuet 77
Calvin 56
Chillingwortli 43
Doddridge 54
i. Fox 67
J. Knox 67
Lowth 77
Luther 63
Massillon 79
Melancliton 64
Paley 63
Porteus 77
Priestley 71
Sherlock 67
Whitefield 56
Wyclife 61
Wesley 88
ToTAi,. ... 1350
Annett 55
Bolingbroke 79
Cardan 75
Chubb 65
Drummond 68
Dupuis 67
Freret 61
Gibbon 58
Lord Herbert 68
Jacobi 56
Paine 72
Pomponalius 63
Rousseau 66
Spinosa 45
Saint-Pierre 77
Shaftesbury 42
Tindal 75
Toland 53
Vanini 34
Volney 66
Total. . . . 1245
LITTERATURE.
loa
Y« TABLEAU.
MÉDECINS. PHILOLOGUES.
NOMS. AGE.
J. Brown 54
Corvisarl 66
CiiUen 78
Darwin 72
Fordyce 67
Fothergill 69
Call 71
J. Gregorj 48
Ilarvey 81
Heberden 92
Hoffmann - . . . 83
J. Hunier 65
W. Huntcr 66
Jeûner 75
Mason Good 64
Paracelse 43
rinel 84
Sydenham 66
Tissot 70
Willi 54
Total 1363
NOMS. Age.
Bentley 81
Burlon 84
Casaubon 55
Cheke 44
Hartzhcim 70
Harman 77
Héyne 84
J. Lipse 60
Parr 80
Pauw 61
Pighius 84
Porson 50
Rapheleugius. 50
Sa\imaise 68
J.-B. Scaliger 69
Sigonius . 61
H. Etienne 71
Sylburgius 51
Yoss 73
Wolf 64
Total 1337
IBO
REVUE DE PARIS.
VI' TABLEAU.
MUSICIENS.
NOMS. AGE.
lîandinelli 72
Bernini 82
Canova 65
Donalello 83
Flaxman 71
Ghiberli 64
Giotlo 60
Michel-Ange 96
San-Soviuo 91
Verocchlo 56
A. Carraclie 49
Claude 82
David 76
Guide 67
Uaphaël 37
Reynolds 69
Salvator-Rosa 58
Titien 96
V. Yéronèse . 56
West 82
Total. . . . 1412
NOMS. AGB.
Ame 68
Bach 66
Beethoven 57
Biirn( y 88
Bull. 41
Cimarosa 41
Corelli 60
Gluck 75
Giétiv 72
Ilandel 75
Ilavdn 77
Kalkbrenner 51
Keiscr 62
Martini 78
Mozart 36
Paesiello 75
Piccini 71
Porpore 78
Scijrlatli 78
Weber 40
Total. . . . 1289
LITTERATURE.
161
ORDRE DK LONGEVITE
d'après les tableaux précédens.
Savaiis 1494
riiilosophes 1409
Sculpteurs et peintres. 1412
Jiiiisconsultes , etc. . 1394
Médecins 136S
Théologiens 135J
Philologues 1337
Musiciens 1284
Romanciers , etc. . . . 1259
Auteurs dramatiques. . 12Î9
Auteursqui ont écrit sur
la religion naturelle. 1245
Poètes 1 164
TERME MOYEN
DE LONGliviTt DANS CHAQUE CLASSE
d'hommes de lettkes.
75
70
70
69
68
67
63
64
62'/=
62
62
i4
NOTICE HISTORIQUE
SUR M. ANDRÎEUX
J"ai vécu dix ans dans l'intimité de M. Andricux : dix ans
j'ai trouvé en lui non pas un beau-père seulement , mais pres-
qu'iin père. Aujourd'hui j'entreprends de raconter sa vie. Cette
tâche m'est douce à remplir, et pourtant j'éprouve de l'em-
barras. Il est si difficile de parler avec convenance des person-
nes qui nous ont été chères ! Il semble que les louer ce soit
nous louer nous-mêmes; en leur rendant justice nous craignons
de manquer de modestie. Cependant, à qui peut-il mieux
appartenir de parler d'un homme de bien qu'à ceux qui l'ont
connu, qui l'ont éprouvé, qui ont été dans la confidence de
ses sentimens et de ses pensées? Si quelque trace de notre
affection pour eux se laisse encore entrevoir dans nos récits ,
celte affection elle-même ne peint-elle pas le trait le plus pré-
cieux de leur caractère , le don de se faire aimer ? Et d'ailleurs ,
si, pour écrire sur M. Andrieux , il fallait ne l'avoir point
aimé, est-il beaucoup de ses contempo rains qui fussent en
droit de faire son histoire ?
M. Andrieux ne fut pas seulement un homme d'esprit, un
écrivain distingué : il fut un homme de cœur, de sens et de
conscience; il fut un philosophe et un citoyen. Ce sont là sur-
tout les traits sous lesquels je voudrais lé montrer. D'autres
parleront plus et mieux de ses écrits ; je veux surtout parler
de sa personne , et peut-être cet aspect d'une vie si pure et si
honorable n'est-il pas le moins intéressant à considérer.
FKAKroTsGciLLAijME-JEAN-STAiMSLAs ANDIUEUX naquit
il «Strasbourg , le 6 mai 1759. II fit de brillantes études au col-
lège du cardinal Lemoine,à Paris. A dix-sept ans il les avait
tei'ininées ; à vinj^t-trois il avait donné la jolie bluetle d'Anaxi-
LITTÉR.VTURE. ] 6 •>
manilrc , et un peu plus tard la comédie des Etourdis , l'un
(le ses meilleurs ouvrages. Après d'éclatans succès de collège
et deux succès au théâtre , tout autre jeune homme se fût jeté
dans la carrière des lettres; lui, appelé à devenir un jour le
soutien d'une famille sans fortune, préféra une profession
moins brillante , mais aussi moins aventureuse. Il fit son droit,
travailla chez un procureur avec beaucoup d\ipj:licatiou ,
débuta au palais sous les auspices du célèbre liardouin ; et ,
son stage terminé , il allait prendre place au tableau des avo-
cats si la révolution ne fût survenue.
Le théâtre ne fut donc , pour la jeunesse de M. Andrieux ,
quun amusement, qu'un relâche à des travaux plus sérieux.
Les applaudissemeus du public ne purent le détourner de sa
modeste carrière ; modeste , car dès lors la faiblesse de sa
poitrine semblait devoir lui interdire la plaidoirie. L'ordre des
avocats dissous, il fallut chercher d'autres ressources. Chef
de bureau à la liquidation générale, il y porta ces habitudes
d'ordre et de régularité qui lui étaient naturelles. Après le
31 mai, il donna sa démission ; mais quand le pays se réorga-
nisa , il fut appelé à siéger au tribunal de cassation , qu'on
venait d'instituer, à côté des premières illustrations de la ma-
gistrature et du barreau. M. Andrieux n'était pas indigne de
cette honorable association ; il mérita l'estime de ses collègues,
(|ui , dans l'une de leurs élections , le portèrent d'une voix
unanime à la vice-présidence ; il n'eût nièuie tenu qu'à lui
dètre nommé président , s'il eût voulu se donner ou perdre
seulement la voix (juil donna à son concurrent.
On sait qu'aux élections législatives de l'an IV' des scissions
éclatèrent dans les assemblées électorales. Dans l'une des sec-
tmns de Paris, une fraction nomma M. Andrieux, l'autre
M. Gohier. ISL Andrieux pensait et disait hautement que
l'élection valide était celle de M. Gohier; elle fut pourtant
aniuilée. ]M. Andrieux dut opter alors entre la fonction de juge
et celle «le législateur , car la constitution les déclarait incom-
palibles. La première était salariée : il opta pour la seconde.
Après le 18 brumaire, M. Andrieux entra au tribunal, où
il porta plusieurs fois la parole , et qu'il présida pendant trois
mois. Les essais d indépendance de cette assemblée irritaient
lu premier consul , qui n'aimait point lu contradiction. Le pre-
164- REVUE DE PARIS.
niier titre du projet de Code civil venait d'être repoussé , et
M. Andrieux, comme orateur, avait contribué à son rejet.
Bonaparte se plaignant à lui des résistances du tribunat :
Citoyen premier consul , répondit-il , on ne s'appuie que sur
cequi résiste ; mot aussi profond que spirituel, souvent répété
depuis , et toujours peu goûté des gouvernemens. Il ne con-
vainquit pas le premier consul , car, peu après, les membres
les plus indépendaiis du tribunat, les Andrieux , les Constant ,
les Daunou en furent élimmés. Flus tard, le tribunat lui-même
fut supprimé.
Rendre M. Andrieux à la vie privée , c'était le rendre à ses
goûts , à ses affections. Il était né pour les jouissances du foyer
domestique (I). Depuis plusieurs années il avait uni son sort
à celui d'une femme aimable : deux filles étaient nées de ce
mariage. Sa sœur , personne d'un rare mérite , habitait avec
lui. C'étaient là bien des sources de bonheur; mais c'étaient
bien des charges aussi pour un homme que sa démission avait
laissé sans fortune; sans compter sa mère, avancée en âge,
f[u'il devait encore soutenir. Instruit de sa position difficile ,
le ministre de la police, Fouché, lui proposa une place de
censeur , qu'il refusa en ternies pleins de dignité. Le ministre
revint à la charge : On ne pout^ait craindre qu'auec lui la cen-
sure dégénérât en inquisition ; il ne prétendait nullement
comprimer la pensée ; les idées libérales s'étaient réfugiées
dans son ministère (le ministère de la police). « Tenez,
11 citoyen-ministre , lui répondit Thomme de lettres, mon rôle
» est d'être pendu , et non d'être bourreau. »
Dans cette position gênée, la culture des lettres , qui jus-
qu'alors n'avait été pour lui qu'un délassement , s'offrit à lui
comme une ressource. Au sein de ses graves fonctions , il avait
entretenu commerce avec elles , et les années écoulées depuis
le succès des Etourdis n'avaient pas été perdues pour sa répud-
iation littéraire. Des poésies légères pleines de sel, d'urbanité^
de saine et douce philosophie , VEpitre au pape , le Meunier^
( 1 ) Heureux , si quelque bien peut être mon ouvrage ,
De mon paisible état que le sort m'ait tiré ,
Et plus heureux encor lorsque j'y rentrerai.
(Sur .mon j'lection au corps ttoiSLAiiF j au vi.)
LITTÉRATURE. 165
de Sans-Souci , le Doyen de Badajoz j Saint Roch et saint
T'homas ^ iiigéiiieuse protestation contre un acte d'intolérancu
trop souvent renouvelé depuis , l'avaient placé en première
li[;ne dans un genre où la véritable supériorité est d'autant
plus rare que la médiocrité est plus facile et plus commune. 11
avait concouru , avec Ginguené , Esménard et d'autres écri-
vains distingués, à la rédaction d'un recueil périodique estimé,
la Décade philosophique et littéraire. Les portes de l'Institut
s'étaient ouvertes pour lui. Encouragé par le suffrage public,
M. Andrieux crut pouvoir tenter encore la fortune du théâtre :
elle lui fut favorable. Hehètius , ou la l^'engeance d'un sage ,
fut bien reçu. La Suite du Menteur, comédie de Corneille ,
qu'il essaya de rajeunir, n'obtint qu'un succès d'estime , mal-
gré l'élégance du style et l'agrément de plusieurs détails ; mais
l'année suivante (1804) le public lui donna une double revan-
che en applaudissant , dans le Souper d' A utenil , une scène
historique frappante de vérité, dans le T'résor une excellente
leçon de morale jointe à une intrigue amusante. Plus tard, en
1810, le Trésor fut présenté par la seconde classe de l'Institut
pour le prix réservé à la meilleure comédie représentée dans la
période décennale. M. Andrieux avait proposé de couronner
en sa place l'urne funéraire de son ami CoUin d'Harleville : les
termes du décret ne le permirent pas.
Cependant la république venait de faire place à l'empire :
de législateur aux cinq-cents, Joseph Bonaparte était devenu
prince. Joseph, homme aimable et lettré, n'oublia point,
dans sa haute dignité , sou collègue Andrieux , à côté duquel
il avait accoutumé de siéger au corps législatif II le nomma
son bibliothécaire, avec 6,000 fr. d'appointemens.wll me tombe
» sur les bras une grande fortune, lui dit- il avec une grâce
>i charmante ; il faut que mes amis m'aident à en faire un bon
» usage. « Un bienfait offert de cette manière est quelque chose
de plus qu'un bienfait. M. Andrieux en a conservé toute sa vie
la ])lus tendre reconnaissance , et , surtout depuis l'exil de son
bienfaiteur , ses lettres n'ont cessé de lui eu porter le témoi-
gnage.
Le sénat, nouvellement institué, crut aussi avoir besoin d'un .
bibliothécaire; cette place, à laquelle un logement était atta-
ché , fut également donnée à M. Andrieux , sur les instances
166 REVUE RE PARIS.
toutes spontanées de quelques amis, à la tête desquels il faut
placer Mme de Laplace , épouse de Tillustre géomètre, dont
l'amitié à la fois active et délicate ne s'est jamais ralentie à son
égard.
Dos ce moment, M. Andrieux , sans être riche, a commencé
à jouir d'une aisance que ses habitudes modestes et sa bonne
administration ont accrue peu à peu, et qui a dû lui être d'au-
tant plus agréable que, sans lui avoir coûté ni démarches, ni
sollicitations, ni sacrifice de ses principes, elle lui a permis
de faire tout le bien qui était dans son cœur.
Cet année 1804 devait être en tous points heureuse pour lui ;
c'est alors qu'il fut aussi nommé professeur de langue et de lit-
térature françaises à l'Ecole Polytechnique. En recevant ce
titre, qui fut toujours pour lui l'obj^-'t d'une prédilection par-
ticulière , il sentit qu'il venait de rencontrer sa véritable voca-
tion ; l'Ecole Polytechnique devint pour lui comme un enfant
chéri auquel il voua les mêmes soins et presque la même affec-
tion qu'à sa propre famille. Il avait compris dès-lors qu'un
cours de littérature ne doit pas être seulement un cours de
beau langage, mais un cours de bon sens et de bonne conduite ;
il avait fait de cette idée la base de son enseignement. A leur
sortie de l'école, ses élèves trouvaient encore en lui un protec-
teur et un ami. Il les suivait de l'œil dans le monde ; il se fai-
sait un plaisir de les recommander et de leur rendre service.
Eux , de leur coté , le payaient de retour ; ils se pressaient à ses
leçons; professait-il à l'une des sections de l'école , l'autre
(juittait sa récréation pour venir entendre le maître qui les ai-
mait , qui leur donnait des conseils de père , qui ne leur disait
jamais que la vérité. Aujourd'hui encore, après vingt et trente
années , il n'est pas un de ses anciens élèves qui n'ait gardé re-
ligieusement son souvenir. Plusieurs sont parvenus à des [)os-
tes éminens, et, dans ces hautes positions où il est si fiicile et si
ordinaire d'oublier, il n'en est pas un qui l'ait oublié.
Tout est mêlé dans la vie; aux chagrins succède la joie, à
la joie les chagrins. A peine M. Andrieux commençait-il à goû-
ter les avantages d'une situation plus heureuse qu'il eut la dou-
leur de perdre son plus cher et son plus ancien ami, Colliri
d'Harleville. Collin et lui étaient comme deux frères; leur con-
naissance avait commencé sur les bancs du collège : elle s'était
LITTÉRATURE. 177
resserrée dans l'humble hôtel garni où tous deux alluient pren-
dre leur repas avec d'autres jeunes gens estimables et studieux,
Desalles , Pons , Maurice Lévêque. Tous deux avaient débuté
sur la scène presqu'au même moment ^ ils se communiquaient
leurs projets , leurs travaux , se prêtaient des idées et des vers.
M. Andrieux avait écrit pour Coliin une scène entière de l'Op-
timiste ; CoUin avait fourni à son ami le trait qui sert de dé-
nouement aux Etourdis. Appelé à l'Institut dès la création,
le premier soin de Coliin avait été d'y faire admettre son ca
marade d'enfance, son bon Andrieux. Une heureuse confor-
mité de goûts, de mœurs , de sentimens , d'esprit, de talens
resserrait de jour en jour leur affection mutuelle. Coliin mourut
de langueur au commencement de 1806. M. Andrieux, qui le
pleura long-temps , a consacré à sa mémoire une notice extrê-
mement touchante 5 déjà il avait eu l'occasion de payer à son
ami un premier tribut de regrets. On connaît l'histoire de ce
manuscrit vendu par mégarde parmi de vieux papiers , et re-
trouvé fortuitement dans le magasin d'un épicier après la mort
de l'auteur (1); Coliin n'avait pu revoir ce dernier ouvrage 5
M. Andrieux le mit en état de paraître et en fit précéder la
représentation d'un prologue attendrissant , qui ne fut pas
moins goûté que la pièce elle-même.
Quoique patriote et ami de la liberté , AI. Andrieux avait
été épargné par la première restauration ; ce fut même eu
1814 que , sur le présentation unanime du Collège de France,
de l'Institut et du ministre de l'intérieur, il fut élevé à la
chaire de littérature dans le bel établissement fondé par Fran-
çois !<='■. 11 faut mettre cette nomination au nombre des évé-
tiemens heureux de sa vie , car c'est à son cours de Collège de
France que M . Andrieux a dû , pendant dix-neuf ans , ses suc-
cès les plus purs , et peut-être ses plus douces jouissances.
Les rechutes , dit-on, sont pires que les maladies : aussi la
seconde restauration fut-elle pire que la première. M. An-
drieux l'éprouva. Sans motif , sans avertissement préalable ,
d fut brusquement arraché de sa chaire de l'Ecole Polytech-
nique, au mois de mars 1816, à la suite de je ne sais quelle
dénonciation lancée dans je ne sais quelle feuille monarchi-
{1) Let Qtiprelles dc^ Frères ou ht Famille brchmup.
168 REVUE DE PARIS.
que et religieuse (I). Cette destitution lui fut atnère ; il per-
dait de douces relations et un moyen d'être utile. Ce sont , me
disait il long-temps après, des amis c/ii'ils m'ont enleués.
Une circonstance toutefois vint lui adoucir cette disgrîîce.
Un jour , parmi les nombreux paquets qui lui étaient inces-
samment adressés , il trouve une pièce de vers spirituelle et
bien tournée, exprimant la plus tendre vénération pour lui,
la plus vive indignation contre ses dénonciateurs. L'auteur
ne se faisait connaître que comme un de ses élèves 5 ces vers ,
disait- il, étaient les seuls qu'il eût jamais faits ; M. Andrieux
pouvait compter qu'ils ne recevraient aucune publicité : c'é-
tait à lui seul qu'ils étaient destinés. M. Andrieux chercha
long-temps qui ce pouvait être ; il soupçonna un moment le
jeune Casimir Delavigne , qu'il aimait , (;t dont le talent com-
mençait dès lors à se produire ; mais les indications de la lettre
ne pouvaient s'appliquer à Casimir. D'autres conjectures se
trouvèrent également vaines.
Trois ou quatre ans s'écoulèrent , et M. Andrieux n'avait
pu rien découvrir, lorsqu'un vieux professeur de belles-lettres
se présente à lui pour réclamer un service. — Sa position est
bien pénible ; il a épuisé toutes ses ressources, et, sans un
jeune clerc d'avoué aucjuel il a autrefois donné des leçons, et
qui partage avec lui son i)etit pécule , il i\e saurait que deve-
nir. M. Andrieux veut savoir le nom de eu bon jeune homme.
— Vous devez le connaître ; il vous a dans le temps adressé
des vers. — Des vers... ? On cherche, on s'explique , et bien-
tôt M. Andrieux apprend que le bienfaiteur du vieillard est
l'auteur de l'épître qui l'a si vivement touché , et qu'il est le
fils de M. L , son ancien collègue au Corps-Législatif.
Il voulut le connaître, goûta son esprit et son caractère, le
prit en amitié, et six mois ne s'étaient pas écoulés que le jeune
clerc était devenu l'époux d'une de sesfdies (2).
A cette époque, son cours du Collège de France était déjà
devenu sa principale et sa plus chère occupation. Il avait
(1) C'est il cette dénoncialion qu'il s'est proposé de répondre dans
la touchante parabole du Samaritain.
(1) C'est deux ou trois ans plus tard que l'auteur de celte notice
a eu à Son tour le bonheur de devenir le gendre de M. .4ndrieux.
LITTÉRATURE. 169
(riinspovté sur son jeune auditoire l'affection qu'il avait eue
pour ses élèves de l'Ecole Polytechnique ; mais le plan qu'il
s'était tracé pour son premier professorat s'était naturellement
agrandi , en se développant dans un cadre plus vaste. D'autres
enseignent simplement la littérature J lui , enseignait la philo-
sophie des helles-leltres. Il ne cherchait pointa faire de ses
élèves des écrivains , mais des hommes éclairés , des chefs de
f.imille , des citoyens. C'était surtout leur jugement et leur
ame qu'il s'appliijuait à former. Son cours était moins une
école de science littéraire quuuc école de raison et de bonnes
mœurs. Ses leçons , nourries de recherches instructives et mé-
ditées avec soin , étaient pourtant , en général , improvisées
et avec un rare bonheur. Sa parole était simple , spirituelle ,
malicieuse quelquefois , jamais maligne , et toujours empreinte
d'une exquise urbanité. Ce n'était point un orateur travail-
lant ses périodes , courant après l'elTet et lesapplaudisseniens :
c'était un causeur aimable et bienveillant, dont la conversa-
tion ingénieuse, et parfois un peu vagabonde , rappelait tour-
à-tour le laisser aller àe. Rlontaigne, la douceur paternelle de
ilollin et la piquante bonhomie de La Fontaine. Nul ne con-
tait mieux, ne lançait mieux une saillie, ne relevait mieux
son discours parle charme du débit et par la vivacité d'une
pantomime expressive. Nul surtout ne cachait sous des formes
])lus aimables un fond de raison plus solide, des principes
plus fermes , des sentimens plus élevés. Il ne flattait point la
jeunesse, et pourtant il s'en faisait aimer, parce qu'il l'aimait
lui-même. Cette jeunesse , objet de ses plus tenilres sollicitu-
des , s'em[)ressait pour l'entendre. Deux heures avant la leçon ,
toutes les places étaient déjà prises. Le professeur paraissait-il:
dans ce nombreux et vif auditoire s'établissait soudain un re-
ligieux silence. Pas une parole n'était perdue , malgré le faible
organe de l'orateur, qui semblait moins une voix qu'un souf-
fle. M. Andrieux , disait avec sa finesse accoutumée M. Vil-
lemain , son collègue, se Jcdl entendre à Jorce de se J'ai re
écouter.
Cet enseignement, qui fait , à mon gré , son plus beau titre
de gloire, a duré près de trente années, tant à l'Ecole Poly-
technique qu'au Collège de France, et dans ces trente an-
nées, jamais l'épuisement ne s'est fait sentir. M. Andrieux
170 REVUE DE PARIS.
savait beaucoup, étudiait sans cesse, recueillait chaque jour
des matériaux , prenait des notes sur toutes ses lectures , tra-
duisait pour lui-même des fragmens choisis des anciens ou des
étrangers. Personne n'a jamais travaillé plus eu conscience. Il
ne parlait de rien sur parole , vérifiait tout par ses propres
yeux, et lisait souvent un volume entier pour en extraire
quelques ligues.
Son cours n'était pourtant pas, à beaucoup près, son uni-
que occupation. En même temps qu'il professait, il composait
un essai fort remarquable sur les langues ,• déposait dans la
Rcwiie encjclopéc/ùpie dintéiessantes dissertations sur le Pro-
méthée d'Eschyle , sur le thèàlre des Grecs ; travaillait à la
collection des théâtres étrangers et à celle des classiques la-
tins ; saluait, par un très-bon discours en vers sur la Perfec-
tibilité, la réception à l'Académie de MM. Droz et C. Dela-
vigne , et repoussait , dans une lettre pleine de bonne grâce
et de bonnes raisons , les attaques anonymes de la Gazette
imi^'erselle.
L'art dramatique, auquel M. Andrieux avait dû ses pre-
miers succès en littérature, avait part aussi à l'emploi de ses
inomens. Nous n'avons point parlé du Vieux Fat , qui , joué
".n 1810, ne réussit que faiblement ; mais nous devons men-
ioiuier/rt Comédienne , l'une de ses plus jolies pièces et l'une
aissi des plus heureuses à la représentaticm. Le Jeune Créole,
drame imité de Cumberland \ Lénovs , tragédie imitée de la
Jane Shore de Rowe , sont des études qu'on lit avec intérêt ,
mais qui n'ont pas été faites pour être jouées. En 1826, d'heu-
reuses corrections firent applaudir l'élégant badiiiage du Alan-
ietiu , dont le succès avait d'abord été douteux. La tragédie de
Brulus , moins forte , moins bien écrite que celle de Voltaire,
mais plus remplie et peut-être plus touchante , semblait con-
lamnée , par sou sujet , à ne jamais paraître sur la scène. 11
fallut une révolution pour la faire jouer. Le succès fut bril-
!ant, et ce ne fut peut-être pas un spectacle sans intérêt qu'un
vieillard de soixante-dix ans débutant avec bonheur dans une
•arrière où Voltaire , à soixante-quatre, avait vu s'arrêter le
i ours de ses triomphes.
Au milieu de ces travaux de tout genre, M. Andrieux Irou-
nit du temps encore poiu' ses fonctions d'académicien. Mem-
LITTERATURE.
171
bie de la commission du dictionnaire , il consacrait presque
tous les jours plusieurs heures , avec M. Droz , son collègue
et son ami , à ce travail que leurs travaux réunis avaient pres-
que cotiduit à sa fin. Aussi , lorsque sa santé commença de
s'altérer, disait-il quelquefois , moitié sérieusement , moitié
en plaisanterie : Je inouiTai du dictionnaire. Nommé secré-
taire perpétuel à la mort de M. Auger , arrivée en 1829, il
s'appliqua aux devoirs de sa place avec son exactitude habi-
tuelle, ne négligeant rien dans les détails d'une administra-
tion assez étendue , rédigeant les livrets pour les prix de vertu,
jirenantla part la plus active aux travaux des diverses coumiis-
sions. C'est ainsi que, chargé d'un rapport pour le concours
sur la charité , considérée dans son pi^iucipe et dans ses ap-
plications , il fit de son rapport un traité complet sur la ques-
tion mise au concours. Un de ses collègues disait en badinant,
à cette occasion , que c'était au rapporteur que le prix aurait
dû être donné.
Il avait encore entrepris ou projeté d'autres ouvrages. Pen-
dant qu'on imprimait son cours , qu'il s'était décidé à rédiger,
sur les instances réitérées de ses nombreux auditeurs , il avait
écrit plusieurs actes d'un drame historicpie sur la révolution
d'Angleterre , des dialogues sur les classiques et les romanti-
ques. Il avait commencé trois discours en vers , qui devaient
faire suite au discours sur la Perfectibilité. Il se préparait
aussi à rédiger ses mémoires , et l'on doit vivement regretter
que ce dessein n'ait pu s'accomplir , car il est permis de penser
que jamais vie plus pure et mieux remplie n'aurait été racontée
avec plus de charme.
Il songeait également à écrire la vie de Picard , comme il
avait écrit celle de Collin d'Harleville. Picard était , après Col-
lin, le plus ancien ami de M. Andrieux. Il l'avait connu dans
la maison de son père , avocat au Chàlelet. Le père de Picard
était compté parmi les bons avocats de sept heures (1). M. An-
drieux, débutant au palais plaida contre lui sa première cause,
et la gagna, au grand étonnement de son adversaire, qui
(i) L'audience des causes sommaires ou des petites causes se
tenait à sept heures, et l'on nommait avocats de sept heures ceux
qui Tenaient y plaider habilucUerncnt.
172 REVUE DE PARIS.
croyait la sienne imperdable. Celui ci, charmé de son jeune
confrère, lui fit amitié, et l'attira chez lui. Alors , Picard fils,
à peine sorti de Tadolescence , s'essayait déjà aux compositions
dramatiques. Son père , qui aurait désiré lui voir prendre la
robe , ne pouvait toutefois s'empêcher , en grondant tout haut,
d'applaudir tout bas aux talens naissans du jeune homme. A la
fin, la vocation théâtrale l'emporta. Picard devint auteur dra-
matique , et dès lors s'établit ^tre lui et ses deux aînés en lit-
térature cette heureuse intimité qui dura toute leur vie, et ne
fut peut-être pas inutile à leur talent. Picard avait long-temps
survécu à CoUin ; M. Andrieux leur survécut à tous les deux,
pour les regretter et pour honorer leur mémoire. Mais hélas!
l'instant n'était pas éloigné où il devait les rejoindre.
Malgré l'extrême délicatesse de sa constitution, M. Andrieux,
grâce à un régime sage , à un exercice modéré , à l'habitude
salutaire de n'abuser de rien , était arrivé, sans infirmités et
sans déclin bien sensible , à l'fige de 78 ans. Son corps n'avait
presque rien perdu de son activité, son esprit de sa verdeur.
Mais à compter de l'invasion du choléra , qui pourtant ne l'at-
teignit point , les forces vitales commencèrent à décroître chez
lui j de légères mais fréquentes alérations de santé se manifes-
tèrent ; un peu de surdité se fit sentir; la circulation se ralentit:
les jambes enflèrent. Dès l'automne dernier, il m'écrivait : Je
sens , comme Fontenelle ^ une grande difficulté de vn're. Il
reprit pourtant son cours ; mais plus d'une fuis il se vit forcé
de l'interrompre. Cependant il persistait, et lorsqu'on le pres-
sait de prendre du repos : Non , disait-il , un projesseur doit
mourir en pi'o fessant. Un jour, mon beau-frère l'engageait à
suspendre au moins ses leçons : C'est mon seul moyen d'être
utile maintenant ,TépQnd\i-i\ 'j qu'on ne me l'enlèue pas ; si
on me l'ôte , il fautdonc me résoudre à n'être plus bonà rien.
M. Campenon, qui l'aimait, voulant aussi l'engagera lare-
traite, pour toute réponse il alla prendre une lettre où l'un de
ses jeunes auditeurs lui peignait avec effusion sa reconnais-
sance : Tenez, mon ami , lisez , et dites si je puis quitter ma
chaire. M. Campenon lut et n'eut plus la force d'insister.
(^ous y périrez f lui dit-on un jour. — Eh bien! c'est mou-
rir au champ d'honneur.
Je ne sais , au surplus , si le bonheur d'être utile , si la dou-
LITTKRATURE. 173
ceur d'être aimé n'ont pas compensé , pour le moins , par une
excitation bienfaisante, l'inconvénient d'une fatigue qui n'était,
après tout, que passagère. Cependant nous attendions le prin-
temps • nous espérions dans son influence vivifiante. IMais Ihi-
ver se prolongea; un catarrhe survint; on'craignit une fluxion
de poitrine. Les soins d'un médecin habile et dévoué, M. Bres-
chet, écartèrent un moment le danger ; il y eut quelques jours
de convalescence. Rïais la nature ava:t épuisé ses ressources;
le peu de forces qui lui restaient déclinèrent rapidement; sa
tête seule ne s'affaiblissait pas. Comme il souffrait peu , il
s'abusait sur sou état et se flattait de jour en jour de pouvoir
partir pour la campagne. Déjà les médecins l'avaient con-
damné, lorsque le jour de sa fête arriva; nous vînmes l'em-
brasser , des fleurs dans les mains , le sourire sur les lèvres et
le deuil dans le cœur, irnous accueillit avec gaieté , avec sen-
sibilité, et fut encore heureux ce jour-là ; mais quatre jours
après il n'était plus.
11 est moi t sans agonie , dans la nuit du 9 au 10 mai , entre
les bras de sa sœur et de ses cnfans.
Un nombreux concours d'hommes de tous les âges , de tous
les états, a suivi ses funérailles. Les jeunes élèves de l'Ecole
Polytechnique ont voulu porter eux-tmêmes son cercueil; de
toutes parts on se disait: Cette perte ne sera pas réparée.
Ce n'est point à moi de prétendre assigner le rang que
M. Andrieux devra occuper dans la littérature ; ma compé-
tence ici pourrait être déclinée à plus d'un titre. Qu'il me soit
seulemeiit permis de rappeler l'opinion que j'exprimais sur lui,
à une époque où , le connaissant à peine , mon sentiment ne
pouvait être suspect de prévention favorable. « Deux caractè-
)) res , écrivais-je alors (1) , m'ont particulièrement frappé en
« lui. L'un est cette simplicité élégante, ce tour aisé, cette
« politesse naturelle que les Grecs .désignaient sous le nom
« iïatticisme et les Latins suus le nom à'ufbaiiitc. Cette qua-
)) lité pourrait à justetitre lui faire donner le nom de Tcrcnce
11 Ji'ancais ; c'est la manière facile et pure , c'est la délicatesse
« sans apprêt , c'est la finesse sans lecherche , c'est le bon
» goût de style du poète romain. L'autre caractère esi cette
(i) Revue cucijdopcdiquCf 18-20.
5 i5.
17 i
REVUE DE PARIS.
1) aménité de sentimens , qui , sans enlever au style sa sève ni
)) sa {jaieté , lui communiquent une teinte uffectueuse qui
)i rend la gaieté plus agréable et plus douce encore. Personne,
» mieux que M. Andrieux , n'a su donner de l'esprit ù la
1) bonté Molière provoque le rire par la force des situations
» dramatiques combinée avec le caractère des personnages;
» de là naissent ces contrastes vivement prononcés qui forcent
i> la nature à se révéler elle-même et permettent au poète de
)i prendre le cœur humain sur le fait. Chez M. Andrieux, la
Il gaieté est , le plus souvent , l'expression du contentement de
Il Tame; elle naît de l'expression piquante et naïve des senti-
i> mens aimables. Cette espèce de gaieté est moins vive que la
)i première , mais elle est plus douce ; elle a quelque ressem-
11 blance avec le plaisir que doime la vued'une bonne action. ..n
Si j'osais aujourd'hui ajouter quelque chose à ce jugement , je
dirais que M. Andrieux me semble s'être placé dans la cotuédie,
sinon à côté, du moins tout près de Collin d'Harleville, qui,
avec plus de verve et de poésie , a moins de traits comiques \
que , dans le conte et dans Tépitre familière , nul n"a plus ap-
proché d'Horace , de La Fontaine et de Voltaire, avec chacun
desquels il oflVe quelques traits de ressemblance ; que si , dans
sa prose , il a peut-être un peu trop négligé ce qu'on nomme la
facture, s'il laisse à désirer plus de précision, plus de nerf, il
se distingue encore par la correction , le naturel , la justesse et
la clarté,' qu'enfin, dans l'enseignement, nul n'a pu lui être
comparé pour l'art de rendre la raison aimable et la sagesse
attrayante.
Il Les qualités distinctives de j\L Andrieux , dit le célèbre
» auteur du Tableau de littérature française , sont la finesse
» et le badinage élégant. Chez les Grecs, Thalie était à la fois
» muse et grâce ; c'est un avis donné aux poètes comiques , et
« personne ne l'a nneux entendu que M. iVndrieux. Il ne court
11 point après les détails agréables , mais il les trouve à volonté;
51 toujours plaisant, jamais bouffon; toujours ingénieux, jamais
» bel-esprit, n
On sait que , privé de voix , M. Andrieux lisait avec une per-
fection rare. On sait aussi que , comme critique , ou citait la
sûreté de son goût, souvent utile à Collin, (|uelquefois invo-
qué par Ducis. Rarement ses jugemeus eu littérature étaient-.
HTTERATURE.
175
ils frappés (rappel. Les auteurs qu'il préférait étaient, chez les
anciens, Cioéron, dont il (coûtait singulièrement l'élégance, et
plus encore l'utticis nie; Horace , dont il imita souvent la fami-
liarité spirituelle ; chez les Français , Corneille , (pi'il lèverait
comme l'un des génies les plus créaleurs qui aient existé»
J.-J. Rousseau , f[u'il regardait comme le premier de nos pro-
sateurs , et surtout Voltaire, dont il prisait principalement la
clarté et le sens si éminemment juste , mais dont le génie lu'
paraissait moins admirable encore que les servioessignalésdont
riiuma nité lui est redevable. Il adorait dans Racine la perfec-
tion du langage poétique. Dans Fénélon , dont il a célébré les
vertus bienfaisr.ntes , il aimait à la fois l'homme et l'écrivain.
Parmi nos contemporains , il donnait la première place à Dé-
ranger , le seul moderne qui eût fait Juive des progrès à son
genre. Les pamphlets de Courier l'amusaient infiniment.
M. Villemain , dont il avait apprécié de bonne heure l'élégance
ingéni euse et la brillante facilité , était cité par lui comme
élani du petit nombre des hommes qui ècrii^ent encore en
Jranccds, En parlant d'un autre écrivain dont il avait égale-
ment applaudi les heureux débuts : // n'est, disait-il souvent ,
quun seuljeune homme à qui j'aie conseillé de /aire des vers,
parce que., quoi qu'il adi'int , il y était condamné ; c'est Ca-
simir Delai'igne.
Il n'aimait point la poésie allemande, dont le caractère
habituellement vague et quelquefois fantastique s'éloignait
trop des habitudes logiques de son esprit , et il ne pardonnait
pas à M™' de Staël son culte pour cette littérature si différente
de la nôtre. Les Anglais lui plaisaient davantage; il rendait
pleine justice au génie de Shakspeare , en lui reprochant tou-
tefois d'être, suivant l'expression d'un ancien , niniius in veri-
ta e. Sans doute , me disait-il un jour après m'avoir lu quel-
(]ues scènes de Macbeth, sans doute c'est la nature , mais ce
n est pas un aiwrage d\trt.
Si le goût se révèle dans nos prédilections littéraires, le
caractère se peint mieux encore dans le choix de nos amis.
Nommer ceux de M. Andrieux, c'est encore une manière de
le faire connaître. C'était Collin, c'était Picard, houunes
excellens , ses rivaux dans une carrière où l'émulation, qui
enfante si souvent lajalouciic, ue fit que réserrer entre eux
176 REVUE DE PARIS.
rintiinité. C'était le vénérable Ducis, qui lui dédia une épitre
touchante , et pour lequfil il fit en réponse le joli conte de
Cécile et Térence. C'était M. Pons de Verdun , homme d'es-
prit , courageux dans l'exil , qui s'est consolé d'avoir perdu sa
fortune, et qui ne se consolera pas d'avoir perdu son ami.
C'était M. Droz , écrivain élégant , vrai philosophe et ami vrai.
C'étaient encore le savant Cabanis, Casii, l'auteur des Ani-
maux parlai! s ; l'intègre et laborieux Dam; M. Français de
Nantes, long-temps le patron et ra[)pui des gens de lettres;
M"* Constance de Salm , poèto, philosophe et femme aimable;
M. Campenon , gracieux et modeste auteur de la Maison des
Champs; M.Roger, dont une forte dissidence politique n'al-
iéra point l'airection pourlNI. Andrieux, qu'il appelait « notre
Jami du côté gauche «; M. Al. Duval, dont la fille, nommée
-'par lui , semblait être aussi devenue la sienne. Telles étaient
ses liaisons les plus intimes, et ce qui n'est pas indigne de
remarque , c'est que pas une d'elles ne s'est rompue (jne par la
mort(l).
Quant à ses ennemis, mon embarras serait grand de les
nommer. Quels ennemis pouvait-il avoir celui qui jamais n'of-
fensa personne, n'envia personne , ne se mit sur le chemin de
personne? L'ambition, qui suscite tant d'inimitiés, fut toujours
inconnue de M. Andrieux. Jeté malgré lui dans la carrière
politique, il la parcourut avec indépendance , il en sortit sans
regrets et pour toujours. Dans les temps d'orages, il conseilla
la modération et la concorde; sous Tempire, il resta pur de
flatterie; il resta pur d'hypocrisie sous la restauration; il
applaudit à la révolution de 1830 , et ne lui demanda rien. La
vanité, non plus que l'ambition , n'eut de prise sur son carac-
tère. Sa vie fut toujours modeste, ainsi que ses désirs. Les
hochets dont on amuse tant de grands enfans, n'étaient pour
lui que ce (pi'ils sont , des hochets. Dans ces derniers temps ,
(i) Je n'ose citer parmi ses amis, mais je dois citer parmi les
Ijersonncs qu'il aimait et qu'il respectait le plus , la reine d'Espagne,
l'épouse de son bienfaiteur Joseph, L'un et l'autre curent toujours
mille bontés pour lui , et , chose bien honorable pour tous les trois ,
ne les lui firent acheter par aucun sacrifice de ses opinions, qui
icslrrenl toujours indépcndanlts.
HTTÉr.ATUr.E. 17"
(III le nomma, sans qu'il l'eût demandé, olllcier de la Icjjion-
d'hoiineui', il ai)[)iéc a lintcntion bienveillante du gouveinc-
iiiciit, mais il oullia de porler la décoration. Président du
tribunal, il avait eu pendant trois mois une voiture à sa dis-
posilion : il y monta une fuis , pour une visite d'étiquette
;ia [ireniier consul; moins philosophe en cela pourtant que
M. Pons , qui, ayant eu aussi la sienne, n'y monta pas du tout:
pendant la moitié du trimestre : >c Je ne veux pas, disait-il,
m'accoutumer à aller en équipage 511 et pendant l'autre moitié :
(I Je me déshabitue d'aller en voiture. »
Si quehiue vanité est excusable dans un homme , c'est la
vanité d'auteur. M. Andrieux, même sous ce rapport, n'eut
jamais besoin d'excuse. Nul écrivain n'a jamais attaché moins
d'importance aux succès littéraires. « Est-ce que je suis un
homme de lettres? 11 nous disait-il souvent dans ces boutades
d'une minute qui lui étaient habituelles. Un soir, il nous réunit
pour entendre une })iècc que dé^à Picard avait éprouvée. jXous
fûmes plus sévères. Peu de jours après, se retrouvant avec
Picard : Ma foi, mon ami, lui dit-il en v'xani ^ j'awais réussi
devant loi , mais Je suis tombé dei'anl mes eufans. L'ouvrago
ne fut pas donné.
Avec ce désintéressement à toute épreuve qu'on lui a connu,
M. Andrieux fut un excellent administrateur de sa modeste
fortune. L'ordre, la simplicité , Téconomie, étaient chez lui
des qualités naturelles. Son notaire me disait : Vous pouvez
être tranquille sur cette affaire , c'est M. Andrieux qui l'a.
faite. Né pauvre, n'ayant jamais rien demandé , jamais rien
sacrifié de sou indépendance ou de ses convictions, il trouva
le uioyen de vivre honorablement, de remplir avec noblesse
ses devoirs de fils et de frère, d'établir ses deux filles , et de
répandre beaucoup encore en libéralités bien entendues. 11
fut riche par son bon esprit , sans l'être par sa fortune.
Rien n'égalait la bonté de sou cœur. Dans ses écrits , il
railla souvent les vices, les travers , jamais les personnes. En
cinquante années il n'est pas sorti de sa plume un trait dont
quelqu'un pût s'oflenser. Ce n'est pas là , ce me semble, un
faible éloge pour un homme à <pii les moyens d'être c.usticpic
ne man(iuaient assurément pas. Dans la vie privée, il était
sujet à de petites vivacités d'enfant qu'un rien faisait naître,
I7JJ REVUK UE PARIS.
et qui passaient comme réclair. C'était alors une chose tou-
chante de le voir s'apaiser par degrés , sourire en grondant
encore, et, quand il pouvait craindre de vous avoir blessé 5
revenir à vous avec des paroles caressantes et des témoignages
d'amitié. Sa conversation, pour peu qu'il s'animât, était char-
mante, pleine de grâces, de saillies et d'aménité. Il est con-
solant de penser qu'en répandant le bonlieur autour de lui,
il a été lui-même heureux, autant du moins qu'il est permis
H l'homme de l'être. Il eut des amis sincères , une famille qu'il
aima et dont il fut aimé , d'honorables succès et le témoignage
d'une bonne conscience. Ses vœux étaient modérés; ils furent
satisfaits. Il semble que lui-même ait voulu résumer sa vie
dans ces vers qu'il a placés dans la bouche d'un de ses per-
sonnages (l).
Ce que j'ai voulu faire ,
Je l'ai fait : j'ai coulé des jours sereins et doux,
Au gré de mes désirs , en cultivant mes goûts.
Je me suis fait un nom qui n'est pas sans estime ,
De trente aus de travaux salaire légitime.
Mes enfans , grâce au ciel , se sont tournés au bien.
C'est assez : j'ai mon lot , je ne demande rien j
Et le terme arrivé, sans regret, sans envie,
Ainsi que j'ai vécu je quitterai la vie.
(1) De la comédie du Trésor.
St. -A. Berville.
LA PRINCESSE PAULIÎXE.
La mort de In princesse Borghèse est une fie ces scènes du
monde qui présente le plus de motifs pour réfléchir et surfout
pour imposer à notre esprit une grande paresse dans Fapplica
tion du jugement que nous portons sur un individu , quel qu'il
soit. Moi-même j'ai éprouvé un très-vif remords en jetant
dans le passé un regard sur ce que j'ai dit et pensé de cette
femme extraordinaire, qui m'avait inspiré , à côté d'une vive
amitié, un sentiment pénible; car je lui reprochais cette rou-
geur qui ne pouvait être réprimée sur le front de ses amis ,
lorsqu'on prononçait son nom accompagné de circonstances
que l'amie la plus dévouée ne pouvait défendre , et dans la-
(juelle la frivolité de la coupable arrêtait toute pensée de dé-
vouement. On l'aimait ; mais cette puérilité dans sa vie , cette
insouciance oublieuse de l'opinion, résultat (on devait le croire)
du peu de force de son ame , donnait pour elle à la société
qui la jugeait un sentiment qui ne cessait d"être hostile qu'au
moment où la beauté prestigieuse de celte femme exerçait
son empire et faisait plier le genou devant elle ; mais , aussitôt
qu'elle s'éloignait, le charme cessait, et l'opinion reprenait
son accent sévère.... Totit-à-cdup une voix s'élève et dit :
« Vous avez mal jugé celle que vous avez mal connue. — 1>
Le monde ne doit pas apporter dans son code de lois la stu-
pidité d'un tribunal qui ne revient pas sur un jugement à mort ,
même en apprenant l'ianocence de l'accusé; le monde doit
être équitable et faire une distribution juste de son mépris et
de sa louange. Offrir ici la princesse Pauline exempte de tous
re])rothes serait aussi peu vrai que peu digne d'intérêt ; mais
il est du devoir de celle qui l'aima et pleura sur elle de donner
(1 sa mémoire le lustre qui doit lui revenir de la nouvelle atti-
ufie dans latiuelle elle se montre à nous. Cette voix qui révèle
180 RF.VIT'. DP. PARIS.
ce qu'elle fut réellement , et non ce (juu sii rie frivole cf d»'s-
orcupée pouvait la faire croire , cette voix part d'un lieu qii'
ne rend aucun écho de flatterie ni d'amour celte Toix vient
du tombeau. Là tout est vérité ; le masque tombe , et les
cierges qui br.^leiit autour d'une bière n"éclairent aucun faux
semblant.
Lorsque, après les désastres des cent jours . la princesse
Borghèse se vit sépnrée de son frère, elle fht long-temps fort
mal, et sollicita avec ardeur , malgré sa souffrance , la per-
mission d'aller joindre la malheureuse victime sur son roc
calciné. Malgré le désir qu'il aurait eu de l'avoir près de lui ,
l'empereur, qui connaissait l'état déplorable de sa santé, lui
écrivit plusieurs fois pour la dissuader de ce projet; mais la
lutte fraternelle devait être terminée par les geôliers , qui vrai-
ment pensaient à tout autre chose qu'à donner quelques
heures de douce joie à leur prisonnier, en permettant à une
faible femme de faire deux mille lieues pour consoler un frère.
Lorsque j'appris cette volonté de la princesse Borghèse,
j'avoue qu'elle se grandit de bien des coudées à mes yeux ;je
la compris dans toute la grandeur de son action, et je n'y vis
rien jiour le monde , parce qu'il n'y avait en effet rien pour
le monde. Juger ainsi, c'est tout tuer.
Cette détermination de la princesse Pauline était une grande
et belle action , qui doublait de mérite surtout en raison de
l'état affreux de sa santé. Depuis bien des années la médecine
Tavait condamnée à toujours souffrir, et Corvisart lui avait
fait entendre qu'elle n'aurait pas de vieux jours. — La nais-
sance de son fds , de Dermid , seul enfant qu'elle ait jamais
eu , et qui était fils du général Leclerc , de son premier mari ,
cette naissance lui avait , à elle , donné la mort. Ce n'était
donc pas pour prendre une attitude intéressante, ni pour se
singulariser, quelle allait toujours en paLinquin ; elle af/-
nortait bien dans les soins qu'elle prenait de sa santé cette
f.ivolilé puérile qui la rendait le sujet de mille remarques
maligne», mais elle était contrainte à s'occuper d'elle avec
cette minutie de soins et d'<ittentions quî nous lui avons tous
connue. Corvisart avait dit à l'empereur que la vie de sa sœur
dépendait d'un régime strictement suivi. Napoléon , qui aimait
beuucoup la princesse Pauline, et l'aimait comme un frère
MTVl'n.VTlRF. loi
air.ie une sœur dévouée . IVapoléon avait exigé d'elle qu'elle
suivit de tout point les ordres de Corvisart. La princesse était
quelquefois docile , quelquefois aussi elle ne Vêlait pas ; c'est
ainsi qu'elle atteignit la filiale époque des désasires de sa fa-
mille. Alors la terrible maladie qu'elle portait en elle . et quû
des soins niuUîpliés combattaient depuis tant d'années , se
développa avec furie et exerça les plus terribles ravages.
Tons ses an'.is de Rome, lui demandant grâce pour elle-même,
la suppliaient de se rappeler ce que l'ewprreur . lui aussi ,
exi;;eait d'elle. Tant qu'il vécut, son nom. invoqué par les
médecins , ne l'était jamais en vain; mais après sa mort la ma-
lade courba la lète et allendit la souffrance sans cberober à
l éviier. Madame mère, dont les remontrances auraient pu
seules avoir quelque pouvoir , accablée e'.le-mème sons le
coup qui venait de relentir dans le monde entier , madame
mère devint en quelque sorte étrangère à tout ce qui se pas-
sait dans sa famille. Lucien vonlul parler; mais sa voix, au-
irefois si chérie, n'avait plus non-seulement de djuceur à
l'oreille de la princesse Pauline, mais, soit que les avis fra-
ternels fussent mal donnés , soit que le souvenir des dissen-
sions de Lucien et de Napt^^léon eût sur eile un puissant empire,
elle commença par décliner l'autorité de son frère eon*ne
mentor, et finit par parler avec une telle aigreur que I..ucicu
01 elle vécurent plus q«ie froidement ensemble. Le comte de
Survilliers était le seul qui aurait eu quelque pouvoir sur elle,
mais il était loin , et tous les autres membres de sa famille,
quoique réunis à Rome autour d'elle, ne pouvaient rien sur
son esprit.
J'ai peint la princesse Borgbèse comme elle était lorsque son
rôle de femme, et de femme supérieure en beauté , la faisait
apparaître sur cette scène du monde , sur laquelle nous jouons
tons . pour v être appl.nidis ou siffles selon nol; e plus ou tujius
de talent. Je n'ai rien exagéré en parlant d'elle ; toutes les per-
sonnes de sa maison vivent encore aujourd'hui et (icuvent
infirmer i.ni atlirmer mes paroles; mais en racontant sa légè-
reté . celte nùtis^ iMportiinc^ qu'elle mettait à faire cl à dire
des n'en*, je n'ai jamais attaqué son cœur ni les qua'ités de
son ame. A bien dire, je ne les motiais pas en doute; mais, à
rexcepliou de sou dévouement pour son frère . je ne lui en con-
3 \6
lo2 UKVUE DE PARIS.
naissais f;uère, parce que je ne mettais pas mon esprit en
quête pour les découvrir, et qu'elle y aidait merveilleuseim-nt
par le sommeil apathique dans lequel tout cela était plonp.é.
Tont-à-coup une vive lumière vient éclairer cette tombe ((iie
Toubli de la mort avait frappée , et que déjà le temps co;umen-
çaità placer dans l'ombre, la pierre se soulève et aux rayons
de cette lumière , la femme qui fut si ltui^,-temps pour nous
un type de nullité morale ou Lien de futile légèreté, nous
apparaît maintenant grande , forte, revêtue d'une robe immor-
telle, dont l'éclat reçu dans les douleurs de l'agonie ne peut
être ni contesté , ni effacé , ni même altéré.
La mort de lempereur avait porté un coup terrible à la santé
déjà si fortement attaquée de la princesse Pauline. On sait
tout le dévouement qu'elle lui montra en 1814, lors de son
premier exil sur les rochers de fer de l'île d'Elbe, alors que
cette femme , que la haine et le mépris de toute la nation fran-
çaise doivent poursuivre à jamais , faisait rougir tout ce qui
était épouse, toutce qui étaitmére, en abandonnant son mari,
le père de son enfant , à une douleur solitaire , pour traîner sans
dignité une existence qu'elle-même vouait à la honte présente
et future! Eh bien! à cette mêmeépoquela princesse Borghèse,
après avoir montré en Provence une fermeté et une noblesse
de caractère dont l'empereur dut être glorieux , car elle le re-
flétait en ce moment tout entier, abandonna la riante Italie et
ses palais de marbre , ses voluptueuses villas , et alla parler à
son frère malheureux le seul langage du cœur qu'il eût entendu
depuis qu'il n'avait plus à donner de royaumes , de dotations,
d'épaulettes , de cordons et même de hautfs livrées. D.ins le
même temps une autre sœur de Napoléon était à Naples, où
non-seulement elle oubliait sou bienfaiteur, mais où elle cher-
chait par ses intrigues à lui fermer à jamais le chemin de la
France, s'il devait y rentrer par l'Italie. L'insensée!... comme
silaforcede toutcequi portait lenom de Napoléonne venaitpas
de lui-même!... comme si elle elle était quelque chose !... Elle
n'avait (^u'un parti à prendre, c'était de laisser Murât provo-
quer l'indépendance de l'Italie, la déclarer libre , et laisser les
bannières des peuples flotter joyeusement sur les remparts des
vingt cités courbées sous le tomahawk de vingt tyrans. Murât
le voulait , au reste j mais alors il eût été le maître ; il n'eût pas
LITTERATURE.
Il
élé co qu'elle voulait qu'il fût, le mari de la reine (I)! et
l'hommage lige prêté à l'Aulriclic changeait totalement les
choses. Etc'est ainsi qu'en 1814 la reine de Naples enfin rem-
plissait le rôle d'une ennemie de son malheureux frère, dans la
tra,n;édie qui se jouait alors pour briser la plus grande des des-
tinées.
La princesse Pauline attendit à l'île d'Elbe le résultat de la
tentative de son frère. Sa joie fut extrême lorsqu'elle apprit
l'étonnant succès qui raccueillit à sa descente du vaisseau 5
mais toutes ces agitations avançaient sa vie , et la joie , comme
la douleur , use bien vite une ame qui se débat sous leurs pal-
liitalions. La] princesse en ressentit reffet; ses douleurs de-
vinrent plus pressées.., plus intenses... quelquefois elles la
faisaient jiâlir ; et lorsqu'en 1818, j'eus l'honneur de la voir à
Uome , son changement n)e fraj)pa , et me frappa au cœur.
Ce ne pouvait janiiiis ètie pour moi seulement une personne
belle, souifrante , sœur de rsapoléon , et présentant, à ces
différens titres , un droit à l'admiration et à l'intérêt. Tout ce
que je pouvais ressentir de profond en souvenirs de cœur s'é-
veillait en moi à sa vue , à une de ses paroles , en recevant une
de ses caresses lorsqu'en 1817 je la revis à Rome. Aussi mon
œil s'aperçut-il bien plus tôt que celui d'une autre , des rava-
ges que la douleur avait faits sur cette ravissante créature.
¥A\c. me devina.
— Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas? nie de-
nianda-t-ellej et son regard me suivait, en cherchant pour
ainsi dire à pénétrer dans mon ame... Elle avait alors beaucoup
de ressemblance avec l'empereur.
Je lui répondis ce qu'on répond toujours à une personne
malade qui interroge avec anxiété. Je lui dis qu'elle n'était pas
(i) t'omme je n'arriverai pas dans mes Mémoires à l'époque de la
mort de la princesse Borghèse (toutes ces années dernières n'y se-
ront que comme appendice, mais elles y seront), j'ai pu mettre
dans cet article la relation de sa mort avec tous ses détails. Quant
à ce qni concerne le roi et la reine de Naples , c'est différent : j'en
p «rlerai comme il faut parler de questions aussi graves. Mural est
un homme sur le com|ite duijuel il y a beaucoup de bien et de bien
véritable à dire.
184 REVUE DE PARIS.
du tout changée depuis sou départ de Paris. En cela , je men-
tais, et je mentais si bien qu'elle remua doucement la tête
avec un sourire triste et doux. Cependant mon compliment la
flatta, et elle m'attira à elle pour in'embrasser. Elle était sur
un canapé et presque dans l'attitude de sa statue , faite par Ca-
rova , et qui se trouve toujours au palais lîorjhèse , à Rome.
Il faisait chaud.., elle avait une robe de mousseline de l'Inde ,
garnie de dentelle de Bruxelles et doublée en tafTelas rose pâle;
à son cou elle portait une énorme torsade de perles fines d'une
eau admirable et de la grosseur d'une petite groseille. Cette
torsade, ou plutôt cette masse de perles, avait au moins dix
rangs, et tombait jusqu'au bas de la ceinture , ayant au bout
une énorme poire , également perle fine... Cetle profusion de
perles cachait un peu la maigreur de son cou. Ses bras étaient
également entourés de beaucoup de perles; un grand peigne
semblable retenait ses cheveux. Ainsi habillée, elle était encore
charmante.
Sa statue, l'un des plus beaux ouvrages, sans doule , qui
soient sortis de la main de Canova (l), était dans ce même
palais Borghèse , où elle-même habitait enfin , comme femme
de fiin des premiers princes ronsains, mais dont son mari lui
avait long-temps disputé l'entrée. Le prince Borghèse n'était
pas méchant; mais il était autre chose, ce qui revient au
même; et la princesse, peu habituée à prendre une voix sup-
pliante, avait augmenté la mésintelligence qui depuis long-
temps régnait entre eux. Enfui le pape s'en mêla. Lucien ciui
sentait la dignité de sa famille compromise par toutes ces dis-
sensions , dont le publie s'amusait sans y mettre aucun intérêt
d'attachement, parla également au cardinal Gonsalvi , qui
parla, à son tour, au prince Borghèse, dont le séjour hahi-
tuel était alors à Florence. Le cardinal Spada , le cardinal La
Samoglia et Gonsalvi , comme je lai dit, formèrent une ma-
(j) On peut même dire avec certitude que la statue de la prin-
cesse Pauline et celle de madame mère sont les œuvres les plus ad-
mirables qui soient sorties du ciseau de Canova. Quelqu'un lui re-
prochait d'avoir représenté madame comme Agripiiine. a Pourquoi
choisir la mère de Néron? lui dit-on. — C'est la fille de Germani-
cus , et non la mère de Néron que j'ai voulu faire , )> répondit-il.
l.lTTtRx\TUr.F.. 185
iiiÎTC de polit conclave, et de tout ct'la il résulta que la prin-
cesse Panl:ne huliitu le palais de son mari, ainsi que cela
devait être. Sa foitnne n'était pas considérable; mais elle suf-
fisait pour lui faire tenir, à Rome surtout, un état honorable (I).
Le prince Borglièse, contrarié d'être son hôte au palais Uor-
ghèse, pour faire comprendre qu'il y avait été forcé, pour
ainsi dire, avait imnjiné (et l'on sait quel était son degré de
force pour le travail d'imagination ) de faire faire une grande
séparation dans le palais; et lorsque les curieux allaient le
visiter, le concierge disait, comme plirase ajoutée à son ré-
pertoire : Ecco la pai-lc ciel jn-iiiclpe ; ecco la parle délia
principessa.
C'est une admirable création du génie, que cette statue do
Canova. Lorsque je l'eus bien admirée, j'y retournai , et puis
j y revitis encore. Toutes les fois j'y découvrais de nouvelles
beautés. L'attitude de la statue est gracieuse ; elle est couchée
sur un so])ha recouvert d'un coussin , dans lequel le poids du
corps le fuit entrer avec tout le moelleux qu'auiail en effet un
corps de femme foulant un édredon. Quant aux chairs , c'est
la nature. La movbidezza , si recommandée aux sculpteurs ,
était là dans toute sa voluptueuse perfection. La princesse est
représentée sous la figure de Vénus venant de recevoir la
ponnne des mains de Paris. Elle est couchée à demi et un peu
penchée en avant ; le bras gauche tombe moelleusemcnl sur
le côté , et le droit , à demi élevé , tient la pomme ; derrière la
figure est un oreiller aussi merveilleuseuieiit élastique que le
coussin du sopha ; le coude du bras droit, surtout , qui entre
dans l'oreiller eu s'y appuyant , forme une empreinte qui ferait
l'illusion de la nature , si les chairs avaient de la couleur. Il y
a du Proniéthée dans cette œuvre.
Je fus chez elle un matin , eu sortant de la salle où l'on garde
ce vrai trésor.
— Je ne veux plus (pi'on la voie , me dit-elle. Je vais écrire
au prince Camille , et lui demander de ne plus donner de per-
mission pour que les étrangers me rendent ainsi des visites
dont je les tiens quittes... Et ])uis, ajouta-t-elle avec une
expression plus sombre et plus sérieuse que je ne la lui con-
(i) Elle avait alors à peu près 180,000 livres Je rentes.
3 16.
lîîO RKVUE DK PAP.IS.
naissais , ils viennent ensuite juger des ravages que la douleur
fait sur moi... Ce n'est pas assez de donner à Sainte-Hélène le
poison des souffrances à mon pauvre frère; il faut aussi que
j'en présente ici l'effet...
Jamaisje ne l'avais entendue parler avec autant de force. Ce
que j'ai appris depuis pou m'a donné l'explication de ce qui
alors me semblait extraordinaire, et je dois dire à ma honte
que je suis coupable de ne pas avoir deviné que l'ame de cette
femme s'était épurée, agrandie , par l'excès de la douleur et
surtout de l'injustice.
Les leçons du malheur et de la nécessité produisent deux
effets tout o|)posés.. . elles font l'homme meilleur ou le rendent
cruel. Le chien qui souffre est plus soumis , le tigre blessé
devient furieux... Quant à moi, je pense que l'amc qui sup-
porte l'épreuve profondément lerrible du malheur, sans se
laisser traîner par lui sur le sol, est grande et belle ; c'est alors
((uede disciple on devient maître, et qu'à sou tour on gour-
mande le sort.
A cette époque, elle donna une preuve de générosité, vertu
assez peu déveloj)pée également en elle avant les désastres de
sa maison. J'étais à Rome lors de la fameuse expédition des
brigands, qui eut lieu à Tusculum , résidence de Lucien,
(^ette mystérieuse et terrible aventure , sur lacpielle un grand
])ersonnage pourrait peut-être jeter un grand jour, eut pour
principal héros un ami du prince Lucien (1) , qui habitait sa
maison , et l'avait suivi dans son exil. M. le comte de Chalillon
fut pris par Decésaris , chef de brigands , fameux dans les
Abbruzes et les monts de Tusculum , et mis à rançon par lui.
La princesse Borghèse s'offiit sur-le-champ à payer cette ran-
çon , fût-elle de 5,000 piastres. IjB prince Lucien ne lui en
laissa pas le temps ; mais enfin elle l'avait proposé , et son in-
tention doit être reconnue comme belle et généreuse.
La terreur que cette terrible aventure répandit dans la fa-
(i) La relation de cette aventure formera une seconde partie à
cet article; mais je dois dire d'avance ici que l'opinion émise par
moi n'est nullement le résultat d'influences étrangères, elle est pro-
voquée cliez moi par ce que j'ai vu et entendu , étant alors sur les
lieux.
LITTERATURE. 187
mille de Lucien eut sur elle plus d'influence peut-être que
sur toute autre, Sn siiuté , déjà si afTaiblie , en reçut nue dange-
reuse secousse, en lui donnant une agitation de toutes les
lieures et une crainte continuelle relativement à tous ceux
qu'elle aimait ; puis vint la mort de l'empereur.... Ce coup fut
réellement morte! Depuis le jour où la fatale nouvelle lui
parvint , elle ne fit que languir, et enfui les plus terribles souf-^
frances amenèrent les derniers instans dune vie dont les jours
ne devaient pas être sitôt tranchés.
On était au mois de septembre 1823 ; le médecin de la prin-
cesse , el signor Bomba ^ et le chirurgien corse Sisco, déclarè-
rent à madame mère et au cardinal Fesch , que l'état de la
princesse était des plus alarmans , et qu'il fallait songer à lui
faire (juitter Rome, où le cliiroco lui était fatal. La princesse
fut à la villa Pauiina, charmante villa qu'elle avait, et située
près de porta Pin ; mais ce n'était pas quitter Rome. Les mé-
decins insistèrent. Le pape (c'était alors Léon XII) écrivit au
prince Borglièse , qui était à Florence, en lui manifestant sor»
intention de le réunira la princesse Pauline, et lui demandant
comme une preuve de son amitié d'oublier tous les .sujets de
• désunion qui pouvaient exister entre eux , ajoutant que , dans
le cas où la princesse reviendrait à la vie , il lui demandait de
la considérer comme sa compagne, et de vivre avec elle en bon
mari. — La princesse fit aussitôt ses préparatifs de départ; un
bateau, commodément arrangé, la reçut à RijteHa, où elle
s'embarqua , car elle était trop faible et trop cruellement souf-
frante pour aller à Florence par la route de terre. Elle descen-
dit le Tibre jusqu'à Neltiino , et là elle s'embarqua sur un bâ-
timent qui la transporta à Livoui ne.
La route fut cruelle à la princesse; les souffrances de la
malheureuse femme prenaient un caractère de douleur qui
devenait plus impossible à supporter d'heure en heure. Elle
avait auprès d'elle une charmante et aimable personne, dont
les soins, l'attachement, ont adouci les terribles momens.
M'°^ d'Hautménil,qui lui était attachée comme dame de com-
pagnie, lui tenait lieu en même temps de mère, de sœur, de
frère , d'amis , enfin de tout ce qui devait l'entourer à cette
heure suprême, et qui alors était loin d'elle. Douée à la fois
d'esprit et de talcns eharmans. M"'* d'iiautménil entourait la
188 KEVUE DE PARIS.
princesse de ces soins que les arts rendent si doux •, et la pauvre
malade , souriant quelquefois au milieu de ses souffiances, lui
disait :
— Silvie, je le remercie. Tu es bonne pour la pauvre mou-
rante... Dieu te bénira !
Le triste convoi arrivé à Livourne , il fiillut atteindre Flo-
rence j le trajet, quoique bien court, faillit être f.ilal à la mal-
heureuse voyaijcnse, qui atteignit en même temps le but de
ses deux pi'deriii.iges; enfin , elle entra dans Florence Le
prince Camille la reçut comme il devait le faire , c'est-à-dire
avec bonté, parce qu'il n'était nullement méchant, et qu'à
cette heure extrême , il n'est plus de balance pour peser les
torts. — Le lendemain de son arrivée , la princesse se trouva
si mal que toutceqiii l'entourait jugea nécessairede faire faire
une consultation ; le résultat fut que la malade devait quitter
Florence pour respirer un air encore plus pur, et deux jours
après elle était établie dans une charmante campagne apparte-
nant à son mari , et située à peu de distance de la ville.
La princesse Pauline ne savait pas encore que son état ne
présentait plus d'espérance. Une expression singulière animait
son regard lorsiiu'elle voyait son lit entouré de ses amis :
elle semblait chercher dans leurs yeux humides et leurs traits
altérés , ce qu'elle devait craindre ou espérer. Un jour
elle prit la main de M"" d'Hautniénil, et la lui serrant avec
amitié.
— Dis-moi la vérité, Silvie, qu'ont-ils prononcé sur moi ?
M™"" d'Hautniénil l'assura qu'elle ne savait rien.
— Eh bien ! je veux savoir , moi , je veux savoir mon sort....
Je veux quitter ce monde avec la pensée consolante d'avoir
rempli tous mes devoirs... Je ne veux pas que la mort me sur-
prenne Qu'on avertisse mes médecins...
Lorsque ses médecins furent près d'elle , elle leur demanda
d'une voix ferme combien elle pouvait encore avoir de jours à
souffrir? Ils hésitèrent d'abord à répondre} il leur semblait
cruel de frapper ainsi d'anathême l'ame d'un corps si beau;
car malgré ses souffrances, ses tortures épouvantables, c'était
encore une belle œuvre du Créateur. ..]Mais leur silence cclaira
la princesse plus qu'un mot positif n'eût pu le faire.
— Ainsi doue , dit elle avec un léger tremblement dans la
LITTERATURE.
189
voix, tout est fiià pour moi!... Eh bien! après tout depuis
long-temps la vie me semblait lourde...
Kt se tournant de côté elle murmura fout bas quelques
mots, parmi k-squels oi;t distingua le nom de Napoléon.
— Mais n'avez-vous pas une époque plus précise que celle
que vous me laissez deviner moi-même? dit-elle aux médecins
en se retonriiant vers eux. Je vous ai dit que j'avais des dispo-
sitions à faire.
L'un des médecins s'approcha , et lui dit avec beaucoup de
ménagemens que maintenant le danger était pcimanent et que
toutes les heures pouvaient être funestes.
— Vous voyez bien que j'avais raison de vous presser , repli-
qua-t-elle avec un sourire dans lequel il y avait une expression
toute napoléonienne.
Des lettres furent aussitôt expédiées par son ordre : elles
étaient adressées à ceux de ses parens qui étaient alors eu
Italie , pour leur demander de venir lui dire un dernier adieu ;
le duc de ^Montfort fut le seul qui vînt assez à temps pour la
voir.
Cependant chatpie jour, chaque heure amenait une nou-
velle douleur et rendait le danger plus instant; un matin,
après voir passé une de ces luiits à prestige infernal qui don-
uentau corps torturé une idée de l'enfer, la princesse retomba
anéantie sur ses coussins , et comprit que maintenant , entre
Dieu et elle , peu de distance lui restait à parcourir. Elle se fit
porter sur un petit lit blanc, semblable, à celui dans lequel
son frère avait enfin trouvé le repos qtie des tigres, qu'il avait
pris pour des hommes , lui avaient dénié pendant huit aiuiées;
et là , près d'une fenêtre , elle exposa son front glacé au vent
tiède et parfumé de la belle campagne florentine. Il y avait
alors dans l'air , de ces trésors de vie dont l'Italie est si riche à
toutes les époques de l'année , mais surtout celle à laquelle on
était alors. Les fleurs renaissaient partout, une végétation
abondante et vigoureuse inondait la campagne; et des touffes
de fleurs , filles de cet autre printemps, enivraient à la fois tous
les sens. Il y avait un air de fête dans cette nature, éclairée
par un beau soleil , dont les rayons doux et chauds n'avaient
plus cette ardeur dévorante qui dessèche quel([uefois dans un
clé d'Italie; il donnait une force attractive qui rattachait à la
100 REVUE DE PARIS.
vie par toutes les puissances de l'amc , par tous les liens pins
matériels du corps. La mourante en ressentit l'effet; mais
pour elle cet effet n'était qu'une anjjoisse de plus venant gros-
sir le cortège de toutes celles qui devaient la presser de leurs
serres tranchantes à la dernière heure de toutes. Son œil par-
courut lentement le tapis diapré , les belles eaux , les ombrages
touD'us, tableau ravissant dont la perspective se déroulait
ilevant elle, à mesure que son regard s'élevait ou s'aljaissait...
Tout-à-coup il se voila... Une expression nmins digne etmoins
maîtresse enveloppa sou beau visage c'est que dans ce
vague et douloureux adieu, elle venait d'apercevoir la chaîne
bleuâtre des Apennins, et que par-delà est la ville sainte ^ la
ville hospitalière , noble refuge toujours ouvert à Texilé , soit
fpj'il porte une couronne ou qu'il ceigne un cilice... C'est là
(|ue Pauline a connu la douleur , mais la douleur connue elle
l'ut doruiée à l'homme pour qu'il gémisse et qu'il pleure, et
non de ces peines qu'un bou([uet de roses efface. C'est là que
Pauline mit dans la bière son enfant, âgé de huit ans... son
fils unique... beau... aimé... aimant... Oh! comme elle pleura
sur le tombeau de cette jeune fleur dont la tige semblait s'af-
fermir de tant d'espérances !... Pauvre Dermid!... sa mère
allait se coucher près de lui , et son aïeule, dont les yeux secs
et brùians ne pouvaient plus pleurer , allait retrouver des
larmes pour la mort de sa fille bien aimée...
II y a dans la douleur des vieillards une magie terrible
une fascination qui contraint à plier le genou devant une tète
à cheveux blancs dont chaque teinte a été déposée par une
peine constante... Sans doute la jemiessc connaît la douleur,
mais elle est, connue sa joie, imprévue et fougueuse... Ce
([ui blesse à mort, c'est lu souffrance du lendemain sur la
scjuffiance de la veille.
Cette pensée s'offrit à la mourante dans toute sa lugubre
vérité. Quelle que soit lu douceur que l'on trouve à la certitude
d'étie pleurée , elle recula devant l'image de sa vieille mère
bi isée par l'orage au soir de sa vie , et atteinte dans son dernier
refuge de consolation par la mort de sa Paulctte bien aimée...
Cependant elle ne pleurait [)as , celle qui allait mourir!. . et
son regard arrêté sur un portrait de l'empereur placé vis-à-vis
d'elle, semblait lui dire qu'elle ne ferait rien d'indigne de son
i.iTrrr.ATir.K. 191
111)111. Le piiiice Cuiuille s'approcha do son lit , mais il n'osait
uvancer , ses sanjjlots le trahirent; la princesse écarta son
rideau , et le vit ajjeiioiiJllé et le visage biiigné de larmes ; elle
lui tendit la main et lui dit d'une voix assurée :
« Camille , je te prie de ne pas pleurer... cette heure est la
plus importante de ma vie... j"ai besoin de toutes mes forces...
ne m'attendris pas sur moi-même... je veux mourir digne de
mon nom... Napoléon me regarde !... )i
Et ses yeux paraissaient suivre dans le vague un objet qui
l'appelait à lui , et auquel elle semblait répondre... Son état
était presque extalitjue.
De tous ses parens , le duc de IMontfort fut le seul qui se
rendit près d'elle. Le duc de Saint-Leu arriva trop tard. L'en-
trevue de la princesse Pauline et de son frère fut touchante ;
le roi de Westphalie avait toujours aimé tendrement sa sœur ,
et elle le lui rendait. Lorsqu'elle le vit s'approcher de son lit
avec les yeux gros de larmes :
ic Jérôme, lui dit-elle d'une voix suppliante, je t'en prie,
épargne-moi... que je ne voie pas tes larmes... mon cœur se
brise... et j'ai besoin de to\ite ma raison, d
Cependant la maladie faisait de rapides progrès, les dou-
leurs se succédaient avec une violence dont la force suffisait
seule pour abréger une vie qui ne tenait depuis long-temps
qu'à un fil délié. La malade eut un entretien de quehiues
instans, un matin, avec ses médecins , prit une potion et un
cordial pour la soutenir, puis elle dit à M""* d'Ilautméuit de
donner ordre à toutes ses femmes de se rendre auprès d'elle.
Elles obéirent , et se rangèrent devant sou lit.
<i II me faut encore quelqu'un , n dit la princesse en regar-
dant autour d'elle si son service était complet; et elle demanda
son valet de chambre-coiffeur.
« Préparez tout pour ma toilette, dit elle alors à sa première
femme de chambre, et que tout soit disposé comme si j'allais
aux Tuileries un jour de grand cercle. Vous, poursuivil-elle
eu s'adressant au valet de chambre stupéfait, vous allez me
coiffer, n
Et rejetant son bonnet de nuit, elle fut à l'instant même
couverte de cheveux noirs, doux, fins et lustrés, dont les
anneaux avaient été si souvent admirés, lorsque ces mêmes
192 RKVUE DE PARIS.
jours de grand cercle aux Tuileries , elle y paraissait respleu-
dissMute de l'éclat d'une beauté incomparable plus encore (pie
de celui des diainans étincelans dont ces mêmes cheveux
étaient ornés.
Au moment de sa mort elle était sans doute maijrie , mais
peu changée; sa maigreur n'était pas même fort apparente sur
son visage, il était toujours ravissant; des lignes aussi par-
faites ne peuvpnt s'altérer même par la mort. Eu voyant la
princesse Pauline on disait :
u Voilà un ange qui souffre, n
Le type de perfection ressentait :'i ])eine l'atteinte glarée de
la main de la mort , et cependant elle était déjà suspendue
au-dessus de cette tète charmante, et quelques heures seule-
ment la séparaient de l'éternité.
Ce fut une longue et pénible opération que celle de vêtir de
somptueux et élégans habits une femme dont un linceul sera
la prochaine [)arure. En remplissant leur devoir, les femmes
de la princesse pleuraient, et pleuraient avec sanglots; mais
elle , toujours calme, leur répétait :
ic Mes cnfans, ayez plus de courage... ne pleurez pas... et
quoi d'ailleurs .•*.,. songez que je vais le rejoindre, n
Et de sa main amaigrie , mais dont la forme était toujours
parfaite , elle iudir|nait le portrait de l'empereur... Alors seu-
lement ses yeux se mouillaient de larmes, et elle paraissait
émue... mais elle se détournait aussitôt.
Lorsqu'elle fut entièrement habillée, un cri d'admiration
retentit autour d'elle... La belle princesse Pauline venait de
renaître; c'était encore elle lorsque les femmes connue les
hommes la proclamaient la plus belle; elle avait mis du rouge,
et, à l'aide de ce moyen , qu'elle eût au reste employé si elle
avait en effet assisté à une fêle , elle était toujours ce qu'elle
avait été.
]\lme d'Hautménil avait en vain cherché à savoir quel pou-
vait être le dessein de la princesse.
« Tu le sauras lorsqu'il en sera temps , Silvie ,» lui disait-
elle, et cependant elle donnait des ordres, les lui faisait exé-
cuter avec une précision dans les idées , une régularité à la-
quelle même on nétait pas habitué j Silvie en fit doucement
la remarque
I.ITTKRATUKK. Idè
u Je ne dois pas perdre de temps , » répondit la princesse en
souriant tristement.
Lorscfn'elle fut complètement pare'e , c'est-à-dire que ses
diamans^ses perles, ses udniiraljles bijoux furent distribués
sur elle , ainsi qu'aux plus beaux jours de fête . elle se fit trans-
porter sur un canapé , dans une grande salle voisine de sa
chambre :
u Maintenant, dit-elle, placez une table devant moi .. des
plumes... de l'encre... du papier... EU bien ! dit-elle avec im-
patience , ne m'obéirez-vous pas?... Que signifie cet éton-
iiement? est-il donc si surprenant Qu'u^E MOL•RA^TE veuille
FAIRE SON TEST.iMEST ? »
Lorsque tout fut disposé ainsi qu'elle l'avait ordonné , elle
dit à M. d'Ilauiiiénil, son chambellan, de faire venir dans
cette salle tout ce qui habitait la villa.
it Excepté ce qui tient au clergé, ajouta-t-elle ; ce n'est
pas que je les évite , mais ce n'est pas le nioment 5 je les fierai
avertir, n
L'étonneinent de chacun fut grand à la vue d'une personne
qui dans quelques heures peul-ctre allait cesser de vivre , et
néanmoins parlait sur le bord de sa fosse avec une liberté des-
prit aussi lucide, aussi entière que pas un de ceux dont nous
admirons la fermeté dans l'antique histoire du monde.
Maintenant c'est donc ici qu'il faut admirer cette femme
vraiment étonnante, cette fenune certainement méconnue,
quant à son caractère j car on la jugeait incapable, et cela
n'est pas vrai : rincapacité est sœur de la faiblesse morale.
Apres avoir demandé le silence , la princese Pauline , ayant
pris une nouvelle dose de cordial pour soutenir ses for-
ces , annonça qu'elle allait faire son testament et qu'ellc-nM''me
voulait l'écrire. Cet acte, qui contient plus de quarante arti-
cles et une foule de legs se distribuant à l'infini, est en efifet
tout entier de sa main. Le duc d'Hamilton était à Rome à
l'époque où j'y étais moi-même et portait alors le nom de mar-
quis de Douglas. Je ne le connaissais pas personnellement,
mais je le rencontrais souvent dans mes promenades, et plus
souvent encore chez une agréable femme que je vis beaucoup
pendant mon séjour à Rome, la duchesse de Devonsliire. Je
savais par elle et par mes amis combien déUiit dévoué k la
3 17
19i RKVUE DE PARIS.
princesse Pauline; aussi je n'ai pas été surprise de voir son
noiTi diinsla longue liste des personnes ayant reçu un souvenir de
la princesse ; ce souvenir était un eabarei de porcelaine de Sèvres,
avec les portraits des priiicipiaix personnages de la cour de
Louis XIV peints parlespiushabilesartistes. Cedon étaitd'au-
tantplus précieux qu'à cette époque (j'ignore si cette coutume
est changée) ces objets inestimables parle fini de leur travailn'é-
taient donnés par Tcmpereur qu'aux têtes couronnées, ou bien
comme marque d'une très-haute distinction.Lord Go\ver(l),fils
du marquis de Strafford, eut une pendule; lord HoUand , frère
du célèbre Fox, eut des bronzes précieux ; un M. Fortescuë, An-
glais fort élégant et l'un de ces pauvres esclaves qui s'en allaient
xtrasciiianclo la calena, reçut aussi, comme souvenir de la mou-
rante, des bronzes faisant partie de son ameublement (2). Quant à
( i) C'est celui qui porte aujourtriniile titre de marquis de Straf-
ford.
(2) La mort de cette ft-mmc extraordinaire, devait présenter des
faits tout-à-fait étranges. Yoici une anecdote que je puis affirmer.
L'ami qui provoqua les paroles qu'on va lire habite en ce moment
Paris.
Le marquis de Do. ..s clait, comme on le sait, éperdument
amoureux de la princesse Pauline , et son séjour à Rome en a
donné l'entière certitude à tous ceux qui pouvaient en douter.
D'ailleurs il ne s'en défendait pas. Un jour, l'ami dont je viens de
parler, le comte Cli n, dit à la princesse, dont il était lui-
même fort aimé et considéré : (i Comment pouvez-vous recevoir
a\itant d'Anglais, les flatter même, les accueillir avec autant de
bienveillance ? Avez vous donc oublié Sainte-Hélène ? »
A l'instant même le visage de la princesse changea d'aspect , et
devint beau de la plus terrible expression. Ses dents s'entrecho-
quèrent, et ses lèvres blêmes ne purent qu'en tremblant laisser
échapper quelques mots.
« Oublier Sainte-Hélène ! s'écria-t-elle enfin, oublier Sainte-
Hélène! Non, non. N'avez-vous donc pas vu combienil souffre,
ce marquis de D...s lorsqu'il est là, le malin, debout pendant
plus d'une heure, assistant à ma toilette, donnant des épingles à
mes femmes , faisant le métier d'un bouffon de cour, et tout cela
souffrant les plus cruelles douleiiis de ses rhumatismes, avec les-
LITTKRATURE. 195
ses parcns, tous, à V exception d'un seul , euieiil un legs plus
ou moins riche. Ses deux campagnes de Lacques et de Porta-
Pia furent laissées à ses deux nièces , (illes du comte de Survil-
liers ; la princesse Zénaïde eut la villa de Lucques , et la prin-
cesse Charlotte, femme du (ils aine du duc de Sain t-Leu, reçut en
legs la villa Paulina à rovta-Pia. Ils firent plus tard un
échange. Toute sa garde-robe, c'est-à-dire les fourrures, les
dentelles , les cachemires et les bijoux de l'écrin à<i\a prin-
cesse Pauline, duchesse de Guastalla , et non pas les dia-
luans de !a princesse Borghèse , tous ces objets furent partagés
entre ses nièces et ses belles-sœurs. Je m'arrête sur ces détails,
parce que ces mêmes détails furent observés et minutieuse-
ment distingués par elle-même. Elle était là, sur un sofa
élevé, soutenue par des coussins, mais forte encore de cette
fdpce que donne l'ame. On éprouvait un sentiment d'admira-
tion religieuse eu voyant cette femme, jeune encore pour
mourir , entourée de tout ce qui peut faire , non pas aimer ,
mais idolâtrer la vie, et la quitter avec un courage , une fer-
ir.cté, une lucidité de raison qu'eussent enviés les plus grands
stoïques de l'antiquité. Sans cesse les yeux attachés sur le
portrait de l'empereur , elle semblait lui répéter :
« Sois tranquille, je serai digne de toi. n
Le cardinal Rivarola était nommé son exécuteur lestamen-
quels il s'avise de faire l'amoureux ? Et le soir , quand il vie sert de
tabouret, croyez-vous que je ne pense pas avec une sorte de joie
que j'ai là sous mes pieds l'un des plus grands seigneurs de la
Grande-Bretagne, un des premiers pairs d'Angleterre? Et cepen-
dant c'est la sœur du malheureux prisonnier qu'ils assassinent qui
lu traite ainsi. »
Le comte de Cli...n remarqua en effet qu'elle exerçait une sorte
de tyrannie qui infligeait to\ijours une torture physique à chacun
de ces Anglais qui perdaient la raison et devenaient presque tous
éperdus d'amour devant une si ravissante créature. Mais, hélas!
leurs soulTrances et tous les soupirs d'un ridicule amour pouvaient-
ils payer une seule des larmes que les angoisses paternelles arra-
chaient ^ la malheureuse victime de Sainte-Hélène (*)?
i^*) Ceci se passait en 1818 cl 181g.
196 REVUE DE PARIS.
taire ; elle lui laissa un legs à son choix. Puis , ayant relu avec
quelque peine ce qu'elle venait d'écrire , elle parut chercher
si sa mémoire ne l'avait pas trahie.
« Je ne voudrais pas qu'un ami crût que j'aie pu l'oublier, «
dit-elle avec un sourire dont l'expression était effrayante , car
la mort et toutes ses angoisses contractaient déjà ses traits...
Tout-à-coup elle se redressa; ses yeux jetèrent une vive lu-
mière... elle reprit sa plume, mais elle la laissa retomber
la nature commençait à refuser son aide à cette ame étonnante.
Cependant elle se remit et traça une dernière ligne ; c'était le
legs de son frère Lucien, dont, en effet, elle n'avait pas
parlé Depuis son arrivée à Rome, la princesse Pauline
avait toujours été en dissidence avec le prince de Canino (1).
Ses remontrances fraternelles , souvent répétées , n'avaient ja-
mais été bien accueillies par elle; l'aigreur avait succédé à
l'humeur , puis la colère , et enfin une sorte de rupture tacite
qui avait amené entre eux toute fin de rapports intimes et fra-
ternels , bien qu'ils se vissent toujours. Elle en souffrait beau-
coup, parce qu'elle aimait son frère ; s'ils se fussent parlé une
seule fois , toute cette glace dont on avaitentouré leurs rapports
se serait fondue devant une seule caresse fraternelle, une
seule parole même... TNIais, loin de là, une réserve pénible
avait long-temps fait souffrir la princesse A l'heure extrême,
celte souffrance reçut un nouvel aiguillon lorsqu'on jetant au-
tour d'elle un regard mourant , son œil ne rencontra pas celui
de son frère... elle reprit alors sa plume et écrivit :
« Pour Lucien , je lui lègue l'oubli du passiî !.... 11
(1) Lucien n'eut aucun tort dans tout cela. 11 youlait que sa
sœur vécût en grande dame romaine, en sœur de Napoléon, et
surtout moins entourée d'étrangers. Les détails de ce fait sont tous
à l'avantage de Lneien. La princesse ne le voyait pas ainsi parce
que des rapports malveillans, ce qui arrive toujours lorsque des
étrangers entrent dans des intérêts intimes de l'intérieur des fa-
milles , l'avaient fait errer duns son jugement à cet égard. Elle
pleura long-tenij)s sur l'amitié de son frère , qu'elle croyait perdue,
tandis que lui l'aimait toujours tendrement. Le mot de la prin-
cesse, avec la conviction qu'elle avait, est aussi beau qu ' ucun de
ceux qu'on admire dans l'histoire.
LITTÉUATURK. 197
Après ce dernier effort elle retomba sur ses coussins anéan-
tie et mourante ; ses membres frissonnaient de ce froid que rien
ne dissipe, sous les broderies d'or, les dentelles et les dia-
niaiis chatoyans dont les feux se multipliaient sous la flamme
des cierges de la chapelle, qu'on venait d'allumer pour les
placer autour du lit de la mourante, à laquelle il restait en-
core h remplir un grand et solennel devoir (l). Pendant ce
temps elle continuait à donner dus ordres à ses hommes d'af-
faires , et à s'occuper de détails qui véritablement confondent
la pensée, lorsque l'on se dit à soi-même qu'il est incertain
qu'au moment de partir pour un voyage on eût une présence
d'esprit aussi parfaite. Cependant ses r>rces déclinaient , elle
le sentit :
<( Je crois , dit-elle à I\I. d'Haufménil , son chambellan, que
j'ai trop présumé de moi en comptant pouvoir mourir debout,
(i) Toute la maison de la princesse Paulin? , ce qu'en Italie on
appelle /a7«i'(///a, fut très bien traitée. Maisc'cstici le lieu de dire
un fait asseï singulier. 11 y avait dans Rome, et même peut-être
bien dans Paris , plusieurs personnes possédant des billets pour
une somme a.^sez forte , et payables à la mort de la princesse. Soit
qu'au moment d'en finir avec le monde sa conscience lui dit que
^■.et argent était illégitimement donné, et bien plus illégitimement
rteu, c'est àdire accepté, il y eut dans son testament un article
disant positivement qu'elle ne voulait pas que cet argent fût ac-
quitté. En effet , lorsque les porteurs de ces billets se présentèrent,
comme ils n'étaient point à ordre, ce furent les porteurs eux-mê-
mes qui durent répondre lorsqu'on leur demanda quel était leur
titre à réclamer cette somme. Sans doute ils auraient pu plaider ,
et je pense que devant le juge do paix ou devant le podestà ils au-
raient sans doute gagné ; mais cependant il leur aurait fallu ré-
pondre comment cet argent avait été prêté , dontié à la princesse.
Les deux cas ne pouvaient exister. Les créanciers le comprirent et
se retirèrent. Je ne sais si la chose vint de la princesse ou lui fut
ordonnée comme devoir de conscience. Je ne puis prononcer aussi
sur le plus ou moins de délicatesse de l'affaire. Ce qu'on peut dire
avec certitude d'être approuvé par l'opinion générale, c'est que
celui qui est assez lâche pour accepter de pareils dons n'exrite nulle
pitié s'il éprouve ensuite du mécompte dans ses calculs.
198 * HEVUE DE PARIS.
comme cet empereur romain.., Silvie... donne des ordres pour
que la cérémonie se prépare.. . Je veux qu'elle soit publique. . .
Qu'on avertisse le clergé , etje t'en conjure, Silvie... ne pleure
p;is ainsi.. . tu me fais mal. .. (l).
M'"' d'Hautinénil sanglotait et ne pouvait parler... elle aimait
la princesse.... et la femme qui pouvait avoir de pareils mo-
mens pour les derniers de sa vie méritait en effet d'être aimée
de ceux qui l'approchaient et pouvaient la connaître. Quel
changement quinze années et le malheur avaient amené dans
cet être tout frivole , cette femme belle et fragile comme une
fleur... et toute pétrie de grâces, d'amour du plaisir, et domi-
née par une seule volonté , celle d'être adorée !... Cependant
ou ne fait pas une aine dans une tourmente, elle peut s'y dé-
pouiller d'une grossière enveloppe et retrouver son étlier , mais
là où la nature ne mit aucune bonne semence , rien ne vient ,
et le malheur ne développe que vice et infamie dans des âmes
qui eussent été aussi perverses, comblées des biens de la for-
tune et entourées des délices du cœur.
Après avoir donné ses derniers ordres pour la cérémonie sa-
crée qui se préparait, la princesse se sentit anéantie ; ses mé-
decins l'entourèrent, et celui qui était à leur tête exigea que
la princesse se remît au lit, et surtout fût délivrée du poids
énorme de ses somptueux habits , et de ses riches bijoux , sous
lesquels cédaient ses membres amaigris. Après une légère résis-
tance , qui avait pour motif sa volonté de mourir dignement
vêtue , au lieu de porter cette camisole de batiste froissée par
les mouvemens convulsifs que la douleur et la rage provor
(piaient à chaque instant, la princesse consentit à se laisser,
déshabiller j elle quitta les ornemens qu'elle ne devait plus
revoir, et se laissa envelopper dans un vaste peignoir blanc
dont la riche et élégante simplicité rappelait ses toilettes du^
matin à Paris , dans le bel hôtel de la rue du Faubourg-Saint-
(i) M. et M™e d'Haiitménil ont été jiour la princesse Pauline un.
frère et une sœur dévoués. Leurs soins ont adouci l'horreur de ces
momens que rien ne peut faire franchir sans désespoir ou anéan-
tissement, que la main d'une amie ou la voix du Seigneur. J'ai
déjà dit combien les ravissans tal»ns de M™<' d'Hautménil avaient
contribué a charmer les heures de suudrauce de la princesse.
LITTF.RATURK.
199
Honore; elle ne voulut pas reprendre son costume de malade
en entier.
«i Qu'importe le mal que cela peut me fiiire ? dit-elle... Est-
ce donc pour quelques heures de plus ou de moins à demander
à 1:» vie?... 11 et elle secoua la tête « Non non... tout à
l'heure pour remplir mon devoir envers le monde, j'ai été mise
convenablement et en digne sœur de Napoléon. — ^îaintenant
dois-je faire moins pour le Seigneur mon Dieu , devant qui je
vais bientôt paraître... moi!... moi!... indigne pécheresse !...
Allons, mes enfans... faites entrer les prêtres , et priez tous
pour moi. n
La famille et le clergé, qui demeuraient à la villa depuis que
la princesse était déclarée en danger, ainsi qu'elle-même
l'avait demandé , entrèrent alors dans l'aiiparfement... Cet in-
stant fut plus solennel dans cette chambre qu'il ne l'eût été
près du lit d'une autre mourante. Ce n'est pas que le dernier
soupir d'un prince soit plus agréable à Dieu qua'.id il parvient
aux pieds de son trône Nulle religion, jjIus que la nôtre,
ne met des poids plus égaux dans ses balances pour juger les
liommes; mais il y avait de si profonds mystères dans le chan-
gement miraculeux de cette femme gisante sur ce lit de mort ,
que l'intérêt , et un intérêt puissant, attachait tout ce qu'il y
avait en soi de facultés pour voir et pour entendre, dans cette
heure solennelle.
Le confesseur de la princesse marchait en tête du religieux
portége, C'était un homme de bien; et dans ces instans où
i'anie craintive, quelque ferme qu'elle soit d'ailleurs, tremble ,
au moment d'être jetée aux pieds de son juge, c'est un bienfait
de Dieu . qu'un guide consolateur pour franchir ce terrible
nassage. La mourante vit approcher les ecclésiastiques de son
lit de mort avec le calme résigné qu'elle manifestait depuis le
matin. Néanmoins une légère émotion , mais qui ne venait pas
de frayeur, anima ses yeux, déjà à demi-voilés par un nuage
qui ne devait plus s'enlever.
« ^lon père , dit-elle à son confesseur , j'ai donné en ma vie
beaucoup de scandale. Aujourd'hui je suis appelée à rendre de
grands comptes à Dieu... mais j'ai une confiance en sa bonté ,
qui me rend moins effrayant le monde où je vais entrer Ce-
pendant ma vie a été toute mondaine... et une chrétienne doit
200 REVUE DE PARIS,
craindre la mort, quand elle n'a pas vécu en chrétienne. . j)
Le discours du confesseur fut court , et clair de logique , et
précis dans ses paroles , ce qui est fort rare dans un prédica-
teur italien ; mais le moment l'animait , et il se trouvait lui-
même à Timmense hauteur de s.)n sujet. Il dit, en peu de mots,
qu'eu eff(!t celui (]ui refuse à Dieu ce qui lui appartient est
grandement coupable , et cependant que ce monde , pour le-
quel on abandonnait Dieu , n'était pas digue d'une aine im-
mortelle, (I et n'avait pas même de quoi payer ceux qui le ser-
ji vent. Ses trésors , ses plaisirs , ses honneurs, peuvent éblouir
» le cœur , mais non le remplir. . Que devenait, à l'heure de
» la mort, cette beauté dentelle était si Gère ?... Cette gloire
1) de Napoléon elle-même , dont les fumées l'avaient enivrée ,
11 qu'était-elle aussi devenue ? captive sur un rocher Ces
» biens iuuuenses , cet argent , cet or , dont les monceaux eni-
'1 barrassaicut ses pas j ces honneurs rendus à sa puissance , eh
« bien ! le souffle de Dieu avait tout renversé, et sa servante, dé-
jipouillée de tous ces prestiges, dont L'ennemi du Seigneur l'avait
11 enveloppée , veuve de toutes les pom|)es du monde , pouvait
)i mainleiiaut le mépriser et juger de son peu de valeur!... car
» il paraît bien petit , à la lueur des cierges qui brillent autour
» de notre lit de mort, n
A mesure que le prêtre parlait, la princesse sortait de l'état
presque léthargique dans lequel l'avait plongée la séance inouïe
qu'elle venait de donner au monde, si l'on peut parler ainsi ; et,
en effet, elle avait j)osé pour un dernier portrait à laisser à la
postérité. Ses yeux appesantis se rouvrirent, ils brillèrent de
nouveau dans leur orbite brûlant ; son corps aff.iissé se souleva
lentement ; et , s'appuyant sur sou bras enfoncé dans un de ses
oreillers, elle écouta attentivement la parole de Dieu. Dans
cette attitude, qui rappeliiil l'attitude exactement semblable
de la statue de Canova, elle était encore bien belle, dans sa
pâleur de mourante , sous ces draperies blanches dout les plis
gracieux ne précédaient que de «[uelques heures la froide en-
veloppe d'un linceul. — Belle , tiiujours belle, jusque dans la
mort!...
Le confesseur s'approcha du lit de la princesse , et là , devant
toute sa maison assemblée , il reçut sa confession. Cet acte so-
lennel fut accompli avec toute la dignité, l'onction qu'il ré-
MTTÉr.ATlTRK. 201
clame Ensuite elle conimuiiia... puis elle pria avec fer-
veur... avec conviction.
« Priez pour moi , disait-elle à ses femmes . pleurant autour
tle son lit... priez pour moi... et ne pleurez pas ainsi... ne m'at-
tendrissez pas sur nioi-nième. »
Lorsque la cérémonie sainte fut terminée , elle parut se re-
cueillir ])lus profondément.
« INIaiiitenant, dit elle à sa famille... adieu... adieu... c'est
le dernier... Ne pleure pas, Camille... Ne pleure pas... et
pardonne-moi les chagrins que je t'ai causés, n
Le duc de Moiitfort n'était pas dans la chambre... elle le
chercha des yeux... Il était dans la pièce voisine ; car il lui
était impossible de contenir son désespoir 11 aimait pas-
sionnément sa sœur , et ses sanglots , sortant d"un cœur brisé ,
accusaient une dotdeur qui pcuivait être d'un terrible effet sur
la pauvre mouvante... mais , quoiqu'il fût loin , elle l'entendit ,
ou plutôt le conquit.
(c Pauvre Jérôme ! dit-elle... pauvre frère !... il sera bien
malheureux de ma mort , lui !... «
Et, d'une voix faible, elle l'appela. Il vint et contint ses
sanglots; mais ses yeux rouges de pleurs, ce son rauque et
brisé que la plainte comprimée rend toujours, firent plus d'im-
pression sur la moribonde qu'une explosion de cris et de lar-
mes... Ses yeux, à elle-même, devinrent humides mais
cette émotion ne parut à l'extérieur que passagèrement... Sa
paupière s'abaissa , et ses yeux demeurèrent fermés pendant
(pielqnes minutes puis elle la releva , et son œil fntcher-
cber le portrait de l'empereur Celait toujours le point de
mire de son regard.
Il Tiens, dit-elle à Jérôme... regarde-le... et puis ose pleu-
rer encore... pleurer sur moi!... sur moi, troj) heureuse de
mourir!... Je souffre autant que lui... Et moi... je n'ai pas ma
gloire pour m'aider à souffrir... n
Elle embrassa encore une fois son frère et son mari, reçut une
dernière bénédiction de son confesseur , puis elle manifesta la
volonté ferme et décidée de rester seule avec M'"" d'Hautméiiil.
j\|me U'IIautniénil était dans un étal digne de pitié (i) ; elle
(i) La princesse Pauline avait avec elle les mOmcs manières que
20!2 REVUE nE PARIS.
aimait véritablement la princesse, et ce moment était des plus
horribles pour elle. A genoux sur l'estrade du lit mortuaire,
ellebaijînait de larmes les mains déjà froides de celle qui était
pour elle et les siens une excellente et parfaite amie , et n'é-
coutant aucune de ses paroles, elle ne lui répondait que par
des sanglots. — La princesse l'attira doucement à elle , et lui
frappant légèrement le cou , elle passait ses petites mains dans
les boucles blondes des cheveux de ^1"»*= d'Hautménil.
it Donne Silvie!... Oh! oui, tu m'aimes bien, toi!... Tu
m'aimes vraiment... n'est-ce pas?... Réponds-moi... »
]\jme cl'Hautménil ne répondit que par un sanglot déchirant
qui s'échappa de sa poitrine avec le mot qu'elle voulait dire.
« Eh bien ! poursuivit la princesse, il faut me donner une
preuve de cet attachement , ma Silvie... le veux-tu ■'...
Et elle lui tendit sa main brûlante et sèche, car la fièvre la
dévorait M'"'' d'Hautménil la prit dans les siennes , la baisa ,
rempereur avait avec tous ceux qu'il aimait. Elle la comblait de
cadeaux , de prévenances , de caresses , et l'aimait vraiment. Et puis
il arrivait quelquefois qu'elle se laissait allerjà un deces mouvemons
de colère qu'elle avait également en commun avec l'empereur et la
grande duchesse de Toscane. Alors elle était terrible j M™'^ d'Haut-
ménil pleurait , et quelquefois elle formait le projet de s'éloigner, ce
que souvent exigeait son mari. Mais avant qu'elle eût arrêté sa réso-
lution, la princesse l'avait appelée , la faisait mettre sur un tabou-
ret près de son canapé , ou sur le bord de son lit ; et , lui prenant
les oreilles , les cheveux , le nez , elle commençait son petit supplice
et sa petite question à l'impériale; puis elle lui donnait trois ou
quatre tapes assez fortement appliquées sur les épaules et sur les
joues, l'embrassait autant Je fois , et lui demandait avec sa voix de
syrène :
<( Ma bonne Sylvie , n'est-ce pas que tu n'es plus fâchée ! »
Il est à remarquer dans ces petites scènes d'intérieur, qui peignent
si bien le caraclère, que jamais la princesse n'offrait à M""^ d'Haut-
ménil, à la suite d'un de ces orages , ni présent, ni rien qui pût
blesser la délicatesse de l'amie de la grande dame. C'était l'amitié
seide qui devait les rapprocher. Cette nuance me paraît remarqua-
ble à conserver dans l'arrangement des couleurs dont on se sert pour
peindre celte femme dont le nom ne quitte pas celui de son frère.
MTTF.nATlUF. 203
et puis la posa sur son cœur, sur son front, sur ses yeux ,
iivec une éloquence de l'ame qui disait tout.
tt Mais , poursuivit la mourante avec un accent solennel ,
ne n'est pas une simple promesse que je veux , Silvie... c'est
CN SERMENT ! 1>
M™" d'Hautménil parut surprise; mais après quelques se-
condes de silence seulement, elle répondit d'une voix as-
surée :
ic J'obéirai à Votre Altesse impériale... Que m'ordonne-
t-elle?...
— L'usage de Rome est que les princesses romaines soient
exposées, pendant trois jours, à visage découvert, avant d'être
portées dans le caveau de leur famille... Cet usage , Silvie, je
ne veux pas m'y soumettre... Non... je ne veux p;is que ces
mêmes Romains , qui m'ont vue si belle, puissent me mécon-
naître. Je ne veux pas qu'après avoir admiré en moi le modèle
de la copie inipai-J'aile de la Vénus de Canova ^ ils puissent
dire :
Ce n'est pas elle !...
Encore une fois , je ne veux pas !... Ma gloire à moi fut
d'être belle... Je ne veux pas que le cercueil même y porte
atteinte, n
M'"'= d'Hautménil était confondue \ la princesse poursuivit :
u Ce que j'exige de toi, Silvie, c'est de faire exécuter
religieusement ma volonté à cet égard... Il y a dans mon tes-
tament quelques articles que je n'ai pas annoncés à voix haute
avec intention. Dans le nombre est celui qui concerne mon
corps... Je ne veux pas non plus qu'il soit touché par des chi-
rurgiens , qui le déchireraient après ma mort... Je m'y oppose
formellement... Je veux être mise dans mon cercueil de plomb
aussitôt que j'aurai rendu le dernier soupir... »
Elle s'arrêta quelque temps... et parut réfléchir sur un objet
«rave... Il est à remarquer que chaque fois que cela lui arri-
vait, elle regardait attentivement le portrait de l'empereur,
comme pour lui demander conseil...
K Oui, poursuivit-elle , je veux que cela soit ainsi! »
Et souriant avec uneexpression indéfinissablequi renfermait
à la fois tout ce que l'ame d'une femme peut sentir dans un
pareil moment, elle ajouta d'une voix assurée , mais railleuse :
204 TVKVUE DE PARIS.
te C'est bien le moins qu'on me laisse le soin de m'e'tablir à
ma guise dans ma dernière demeure, n
Et se tournant vers M™« d'Hautraénil, elle lui répéta aA-ec
un accent plus solennel :
c< Me jurez vous de faire ce qneje vous demande, Silvie?...»
M"=e d'Hautménil l'affirma de nouveau.
« Ce n'est pas assez d'une simple promesse , vous dis-je...»
Elle avança sa nniin , déjà appesantie, et soulevant avec
peine un crucifix , qui était près de son lit , sur une petite
table, avec un reli(iuaire , elle le mit dans les mains de
]yjme d'Hautménil , et reçut son serment.
n C'est bien ! dit la mourante d'une voix qui commençait à
s'afi'aiblir... maintenant la mort peut venir... elle passera avec
moi inaperçue aux yeux du monde... Il ne viendra pas étudier
ses ravages sur mes traits bouleversés... Maintenant, Silvie...
adieu... du courage , ne pleure pas ainsi... tu m'affaiblis ..
Adieu... adieu... je ne dois plus être qu'à lui! (en montrant le
portrait de l'empereur) à lui et à Dieu!... qu'il daigne me
pardonner !... i<
Elle nmurut peu après ce moment... toujours calme et maî-
tresse d'elle-njême... Seulement, dans sa dernière heure d'a-
gonie, elle parlait souvent à voix basse, sans que l'on piît
entendre dibtmctement... Mais son œil mourant, sans cesse
dirigé vers le portrait de l'empereur, indiquait assez que
c'était avec lui que son ame conversait... et quelquefois nn
sourire d'une douceur infinie venait éclairer son visage , tou-
jours beau... beau, même dans les horreurs de la mort!
Enfin, elle s'éteignit et ses souffrances cessèrent. Aussitôt
qu'elle eut rendu le dernier soupir, ]M™«^ d'Hautménil s'em-
pressa de remplir ses volontés ; son beau corps fut déposé dans
son cercueil, que reçut un niaguifii[ue catafalque , et, suivie
de tonte sa maison dans le deud le plus sévère et d'après la
plus stricte étiquette , la princesse Borghèse prit le chemin du
caveau funéraire de cette famille , qui , la première , lui avait
entre toutes ses sœurs et tous ses frères donné la couronne de
princesse et la lui conservait au milieu des chutes désastreuses
de tous les siens pour la lui rendre sur sou cercueil.
M. et M""= d'Hautménil menaient le dueil Le chagrin
profond de M""^ d'Hautménil recevait un redoublement d'amer-
LITTÉRATURE. 20o
tume de celte profonde solitude... Son imagination , déjà vive-
ment impressiouiiL'e , lui faisait éprouver des mouvemens in-
connus lorsque vers le soir, elle voyait défiler lentement
devant elle sur cette roule solitaire cette longue suite de voi-
tures et de chevaux drapés et caparnçonnés de noir... tout ce
luxe de deuil exigé par la vanité de la richesse et du rang...
Mais au milieu de cela... pas un cœur , excepté le sien , pour
pleurer sur celle qui allaita son dernier asile.
Il y avait , en effet , quelque chose de bien autrement terri-
ble que dans la fiction d'un conte fantastique, à voir cette
femme dont la vie toute d'amour et de plaisirs n'avait été , jour
par jour, qu'une chaîne aux anneaux de fleurs, arriver à l'heure
extrême par un chemin hérissé des épines de ces mêmes fleurs
maintenant effeuillées... dispersées... par les orages du sort. .
De tant de souvenirs d'amour , de gloire et de grandeur que lui
restait-il ?... kiek !... Unhonmie, un seul homme avait pleuré
à son chevet mortuaire , et cet homme c'est celui qu'elle a tou-
jours repoussé... Une fenmie lui a fermé les yeux avec la maiii
d'une amie tendre et dévouée ; mais celle-là n'eut jamais au-
cune jjart aux dons que sa main laissait tomber autour d'elle
aux jours de sa magnificence... Sa voix mourante a appelé sa
famille pour lui dire , pour en recevoir un dernier adieu , et un
seu/ de cette famille , jadis si nombreuse, a pu répondre à l'ap-
pel!... Ah malheureuse femme!... malheureuse femme!... où
donc sont tous ces hommes ([uu ta beauté charmait ?... qui dé-
liraient d'amour à tes genoux?... ces fennnes qui te défiaient ,
et qui souvent te servirent t/e marchepieds? ... Que sont de-
venus ces rois,... ces reines que tu nommais tes frères et tes
sœurs ?... L'oubli... l'ingratitude arrêtent les pas, ferment la
bouche des premiers... et la proscription... l'exil... l'assassinai...
la mort enfin , te font aussi mourir seule et dans l'abandon ,
pauvre délaissée!... toi si belle!... si chérie!... idole nourrie
des parfums de l'adoration !... Eh ! quelle pensée torturante a
dû être celle qui suivit la certitude terrible de mourir isoléel...
mais aussi combien devait être grande et forte l'ame de celle
qui ne plia pas sous le faix de tant de malheurs !.. . Salut à ton
courage , femme !... salut !...car ton œil ne s'est pas troublé en
sondant la profondeur du néant de ce monde qui semblait te
braver dans ta peine par un lâche abandon.., tu Tas jugé et
3 18
206 r.EVUE DE PARIS.
apprécié ce qu'il vaut réellement... et lorsque tu Tas vu si
pauvre de bonheur et si riche de souffrances , à ton tour tu as
souri avec dédain... et la mort est devenue pour toi ce qu'elle
sera toujours pour une ame forte et puissante... un passage.
Entre Arezzo et Viterbe , une calèche de voyage fut arrêtée
dans sa marche par le cortège mortuaire... C'était le duc de
Saint-Leu... Louis Bonaparte... qui allait dire un dernier adieu
à sa sœur... il arrivait bien tard.
La duchesse d'Abraktès.
LE LUXOR A TOULON 0).
A M. BARTHELEMY.
Toulon, ce 3 juin i833.
Mon cher ami ,
Le Luxor est entré avant-hier dans le bassin de l'Arsenal.
Je suis arrivé à Toulon tout à propos, hier matin diman-
che, pour visiter ce glorieux pèlerin qui a passé sur la terre
cVÉgypte. Comme c'était jour de fête , il m'a fallu une permis-
sion de faveur pour entrer à l'Arsenal. Tous les chantiers
étaient au repos ; il ne régnait que solitude et silence dans ce
vaste muséum de toutes les choses navales. Je n'avais jamais
vu l'Arsenal ainsi muet et calme, l'Arsenal sans galériens : je
n'ai coudoyé ni crimes ni remords pour arriver au bassin; le
chemin était dépeuplé : aussi rien n'a fait distraction à mon
recueillement. Dans le bassin sans eau le Luxor reposait à sec
sur ses ciiuj quilles. C'est comme une petite corvette, en
apparence forte, solide, légère; mais son extérieur ment; il
(x) On lit dans les journaux de cette semaine : « Le bâtiment de
«l'état le i?<j'or, capitaine Verninac, lieutenant de vaisseau, et
» le Sphinx , capitaine Sarlat , officier du même grade, sont partis
» de Toulon, le 22 de ce mois, à cinq heures et demie du malin.
)) Ces deux bâtimens se rendent à Cherbourg. Le Liixnr, comme on
« sait, porte à Paris l'un des deux obélisques que Méhémet-Ali a
» donnés à la France. »
L'intérêt que doit exciter l'approche de ce monument, destiné à
orner une des places de la capitale, nous a fait rechercher la lettre
suivante de M. Méry, que M. Barthélémy, son ami, a bien voulu
nous permettre de publier, quoiqu''elle ne fût pas destinée à l'im-
pression. ( IV . du Red.)
208 REVUE DE PARIS.
n'y a là ni rohur ni œs triplex , c'est du bois blanc peint eu
noir; la carène n'est pas doublée ; le grand niât n'a point de
racine à l'entrepont, il est étançonné de droite et de gauche
sous les hunes. La poulaine est un crocodile ; c'est la signature
hiéroglyphique du Luxor, Ou est fier de penser que notre
France, dans ses passe-temps, construit en quelques jours un
navire spét-ial pour cueillir un obéliscjue au désert. Quand /e
Luxor aura terminé sa campagne , tout sera fini pour lui : on
le placera peut-ê(re, connue un trophée votif, sous quelque
h.ingar de Paris , ainsi que les Romains firent de la trirème cini
leur porta l'obélisque du cirque de Caracalla. Ce serait une
sorte d'homicide de démolir le Luxor : c'est une relique à
conserver. On aura beaucoup de joie de voir à Paris ce navire
gallo-lhébain avec ses flancs tout couverts d'arabesques en
mousses vertes et blauches que le Nil y a incrustés connue des
hiéroglyphes. On devrait le suspendre pièce à pièce au Lou-
vre comme l'ex-voto d'un marin dans une chapelle : ce serait
plus intéressant pour les Parisiens que tous ces tombeaux avec
leurs L>its manihus , tous ces sarcophages vides ramassés dans
les cimetières de i'enq)ire romain.
J'ai fait cinq ou six fois le tour du Luxor pour m'assurer
que sa carène n'était pus endonunagée : elle n'a nullement
souffert de son voyage sur le Nil ; elle a supporté dignement
le colosse de six mille quintaux qu'elle renferme. Gloire à
l'ingénieur! Je suis monté à bord; il y faisait presqu'aussi
chaud qu'à Thèbes. Quel([ues matelots dormaient étendus
sur le pont ; deux ofiiciers s'y promenaient , tous avaient sur le
visage les stigmates du soleil d'Egypte : trois superbes vautours,
prisonniers au pied d'un mât . allongeaient leurs cous à tra-
vers les barreaux , connne pour chercher le perchoir des Pyra-
mides, ou les grottes du Wokatam. Un jeune officier m'offrit
de macconq)agiier dans l'entrepont, avec cette politesse ex-
quise qu'on trouve chez tous nos marins, et (jui depuis long-
temps a remplacé la brusquerie et les jurons des romans.
Nous descendîmes l'escalier, et je me trouvai en tête-à-tête
avec l'obélisque , il était couvert et bardé dans presque toute
sa longueur, connne une gigantesque nnimie de granit dont
on ne distinguait {jue la tête et les pieds. Je ne m'attendais pas
à voir une masse si imposante : le mot d'obélisque rappelle
IJTTFRATURF. 201)
toujours à mon esprit quelque chose de délié, de fliipt , d'éti-
(|iie; et c'était presqu'une iiyriiniide que j'avavs là couchée
(levant moi. Le sommet tout découvert mejjarut avoir subi
(le fortes altérations : il n"a plus ses quatre suifiiccs parfaite-
nient unies, comme les avait faites le polissoir du sculpteur
Ihébaiu ; ce n'est ])oiiit étonnant; tant de sid-cles se sont ap-
puyés là dessus ! tant de simouns ont soufHé sur cette tête de
vieillard millénaire ! tant de vautours ont égrainé ce ;;ranit en
y aiguisant leurs becs de fer! Je courus ensuite à la base, dé-
couverte aussi comme le sommet. La base offre nue singula-
rité bien remarquable : elle a une fente qui divise sou plan
inférieur, la partie qui n'est visible que lorsque robélis([ue
est renversé. L'ingénieur du Lnx(U' est iiiuncent de ce malheur .
car c'est un vice originel , et la preuve en est facile à donner.
On a trouvé le joint en bois de svcomore, appelé queue (Vhi-
roncle ou d'aroncle , que les Egyptiens avaient eux-mêmes
appli([ué sur la fente , pour prévenir un plus grand élargisse-
ment. Clette queue d'arorule était vermoulue, car elle avait fait
son devoir à peu près cinq mille ans. L'ingénieur du Luxnr
l'a renqilacée par une nouvelle de même forme , qui s'est in-
crustée dans les mêmes excavations. Le curieux de cette petite
histoire , c'est qu'il nous est prouvé que les Egyptiens con-
naissaient le procédé de In queue d'aronde cinq mille ans avant
nous , nous qui croyons l'avoir inventée ! Encore (piclques ex-
plorations devers le j\il , et l'on trouvera des machines à vapeur
dans les puits de la Nécropolis thébaine , et des appareils de
gaz dans les chapelles souterraines d'Isis.
Sur cette partie invisible de l'obélisque debout sont gravées
des figures de rois et de dieux avec une date hiéroglyplii<jue.
Ces iuscrqilions et ces profondes ciselures tenaient lieu de
médailles chez les Égyptiens; nous enfouissons, nous, de l'oi
et du bronze monnayé sous la base de nos niouumens ; eux in-
crustaient leurs nicdailles sur pièce ; ils avaient donc peu de
confiance aussi dans la solidité de leurs obélisques. C'est une
idée bien désolante qui pousse Ihomme à jeter ces médailles
ou à graver ces inscriptions , qui le fait penser à la destruction
tl'un monument à l'heure même (ju'on l'élève : ce soin religieux
qu'on prend de ménager une surprise aux démolisseurs a quel-
que chose de bigarre et d'irréfléchi (jui fait mal. ("onmient '
210 REVUE DE PARIS.
Jui aussi, ce grave Égyptien , sculpteur de profession , établi
à Thèbes , rue d'HermopoIis , il s'est assis un beau matin pen-
dant que le colosse de Blemnon chantait sa roulade au soleil
levant ; il s'est assis là dans la position relative où je suis de-
vant cette base fclée ; il a pris son ciseau en disant : a Je vais
faire le portrait de Rbanisés et de quelques dieux ; je vais gra-
ver le quantième du mois en énigme . là , sur ce plan inférieur ,
justement sur la place qu'aucun œil ne pourra voir ; mais cela
fera plaisir, dans quelques milliers d'années, au sacrilège ra-
vageur qui renversera l'obélisque , cet obélisque qui m'a coûté
trois ans de travail au grand soleil , et qu'on m'a payé comp-
tant en ognons. Je suis bien aise d'ajouter ce post-scriptum in-
visible pour ménager une surprise agréable aux démolisseurs.»
Eh bien ! ce bon sculpteur de ïhèbes ne s'est pas trompé : on
se trompe rarement lorsqu'on fait foi sur des espérances de
dévastation. Pour ma part je remercie le prévoyant sculpteur
thébain: jesuisun de ceux qui ont lu son |)ost-scriptum si secret ;
et cela me fait penser douloureusement à l'avenir de ma France:
cet obélisque de Luxor va-t-il maintenant se relèvera Paris
pour ne plus montrer désormais sa base ciselée ? Le sol de
Paris sera-t-il moins mouvant pour lui que les rocs de Karnnc?
Est-il écrit là-haut que tout monument ne peut g.irder les
mystères de sa base? Je songe aussi qu'il y a des médailles
sous la colonne Vendôme ! Et Paris est un enfant auprès de
Thèbes ! Paris aux cinquante barrières ! Thèbes aux cent por-
tes ! Fasse le ciel que saint Denis et sainte Geneviève soient
des protecteurs pluspuissans qu'Isis et Osiris !
Pensant à toutes ces choses, folles ou sages , je m'étais
assis devant l'obélisque ; et l'obligeant officier du Luxor me
contait son odyssée avec une simplicité touchante; nombre de
détails qu'il m'a donnés, vous les avez lus ou vous les lirez san^
doute dans les rapports ofiiciels insérés aux journaux. En
l'écoulant , je suivais avec délices le Luxor dans son jiéleri-
nage , relais par relais; j'aimais à voir nos Français luttant
d'adresse, de force, de constance, avec les Egyptiens anti-
ques , pour arracher à Thèbes cet obélisque qu'on avait taillé
dans le roc , et mis sur la place avec tant de peine et de
sueurs; je jouissais de la stupeur de ces fellahs du désert qui ,
en ouvrant leiiys huttes d'argjile , avaient aperçu un navire à
LITTÉRATURE. 211
trois mâts échoué en plein sable ; il y avait peut-être parmi
eux queUiues vieillards qui avaient combattu sous IMourad-Bey,
qui avaient vu le drapeau tricolore passer avec Desaix devant
Thèbes elDenderuh, et qui, treute-qualre ans après, re-
voyaient le même drapeau sur le Luxor , la même cocarde au
cliapeau des officiers. C'étaient toujouis les mêmes Français
luttant aujourd'hui contre le choléra, comnie ils avaient fait à
Jaffa contre la peste, avec trente-cinq degrés de chiileur sur
la tête , et cinquante sous les pieds , température à faire bouil-
lir la cervelle dans le crâne et calciner les orteils. Et dans
quel but? pour recueillir un peu de cetle gloire qui s'attache
aux expéditions aventureuses , soit qu'il y ait un ennemi loin-
tain à combattre, ou un monument à conquérir. Ce contin-
gent de gloire ne leur man([ueia pas, aux marins du Luxor;
ici tout dédain de philosophie fausse et railleuse serait déplacé ;
ce n'est pas un obélisque de plus ou de moins qui fait la
gloire de l'expédition j mais il est beau do se créer les mission-
naires de l'héro'i'sme et de l'honneur français chez des peupla-
des barbares j de leur porter l'alphabet de la civilisation; de
faire des traités avec elles et les observer avec soin ; de mêler
nos mains avec les leurs au chantier brûlant, et de leur tenir
compte après du salaire. Trois cents Arabes se sont associés
aux marins du Luxor; à coup sûr ils ont beaucoup gagné à ce
contact des hommes de l'Occident ; ils se sont relevés à leurs
propres yeux dans cette communauté de travail. Quel long
sujet d'entretien chez ce peuple conteur, quel'ariivé du Luxor!
Il y a là des causeries de veillées pour plus de mille et une
nuits. On aime à penser qu'on parle en arabe de la France ,
sous les palmiers de Karnac, sur les roches granitiques de
Philoë, sous le portique d'Achmounain , l'ancienne ville
d'Hermès : et , cette fois au moins, les souvenirs que nous
avons laissés à Thèbes sont purs et tout pacifiques ; !e drapeau
tricolore qui flottait sur le colosse de Memnon n'avait point
de sans égyptien dans ses plis. Les chefs des caravanes s'en
souviendront, et ils en parleront aux tribus d'Eléphantine et
de Méroë : et la France sera bénie au désert.
La tête pleine de l'Egypte , je descendis du Luxor pour
jespirer sur les larges quais de l'Arsenal. En jetant les yeux
. autour de moi , mon orgueil national ne fut point humilié.
212 REVUE DE PARIS.
Fort heureusenient, j'étais tout juste placé dans le seul eiulrnit
de la France où les colosses de l'Egypte trouvent des confrères
dignes d'eux. Je me demandai si ce beau vaisseau, la Ville
di' Marseille , qu'un bras d'homme avait échoué devant moi ,
valait moins que l'obélisque de Luxor? J'eus queUpie fierté
encore à regarder l'architecture thébaine de notre Arsenal
français ; je m'assis avec joie devant ces cales couvertes qui
ressemblent aux nefs immenses d'une cathédrale gothique, et
qui protègent un vaisseau à trois ponts , placé là comme une
miniature d'ivoire sons cloche. Je pouvais distinguer , dans le
lointain , la merveille de Toulon , ce palais de Siiiiit-IMandrier,
plus beau que V^ersailles , et qui n'est qu'un hôpital , et , tout
auprès, la rotonde à colonnade, création fantastique, qu'un
triton a fait sortir de la mer. Insensiblement l'obélistjue se
rapetissait à mes yeux : mon illusion d'aniour-propre me fit
songer à Thèbes sans jalousie ; il y avait encore là , pour mou
excitation , le Sphinx , cette corvette à vapeur, si jolie , si vi-
vante, si gracieuse, le Sphinx qui prit un beau jour le Luxor à
deux mains , et nous le jeta dans l'Arsi'nal avec son obélisipie,
comme une énigme à deviner.
Ce matin, à six heures, j'étais remonté à bord du Luxor.
Cette fois j'ai été assez heureux pour y rencontrer le comman-
dant, M. Verninac; j'ai causé fort long-temps avec lui, cet
officier me paraît à la hauteur de la grande mission qui lui
était confiée; il a toutes les connaissances spéciales , toutes
les vertus de son noble état , et de plus un mérite d'observation
calme, méditative, judicieuse, avec les autres qualités du
voyageur, le courage de la constance et de la résignation , la
science qui doute et explore , la raison fruidc et juste qui éclate
dans l'occasion , avec une lumineuse sagacité. Entre autres
choses qui m'ont frappé , M. V^eruinac m'a dit celle-ci ; qu'il
me pardonne de la rapporter : « Ou n'est point encore fixé sur
remplacement où doit s'élever l'obélisque; on a parlé de la
place de la Concorde, du rond-point des Champs-Elysées :
rien n'est décidé encore. Sans rien pri^uger sur le choix du
gouvernement, il me semble que dans un pareil cas il faudrait
consulter les Égyptiens eux-mêmes; les Égyptiens , qui ont
taillé et planté cet obélisque , étaient les seuls juges cooipétens
de sa destination et du caractère de position qui devait lui
LITTÉRATURE. 2l3
être imprimé : cet obélisque avait été placé devant le péristyle
du j;rand temple, avec une autre aiguille de même hauteur .
([ui servait de pendant ; il faudrait les avoir tous deux en notre
pouvoir , et suivre l'idée des Egyptiens , eu les plaçant , comme
à Luxor . devant le temple de la Gloire , à Paris. »
Il y a du bonheur et de la raison au fond de cette pensée.
Un pays comme la France ne doit pas faire les choses à demi.
L'obélisque oriental nous attend à Thébes ; il faut conquérir
ces imniorlels jumeaux , et les placer , comme deux sentinelles,
devant la Madeleine, ce monument si colossal qu'on le croirait
égyptien, et qui s'élève à l'extrémité de la plus belle rue de
Paris.
J'eus le bonheur ensuite de rencontrer, sur le Luxor,
M. Joannis, lieutenant de vaisseau , oflicier du plus haut mé-
rite . qui a fait le voyage d'Egypte avec toute la ferveur et la
passion d'un poète; il a été assez bon (et c'est une grande
reconnaissance que je lui dois, car j'ai eu clans ma vie peu de
plaisirs d'étude aussi vifs), il a été assez bon pour me montrer
un album dessiné et colorié par lui , l'album le plus curieux ,
le plus nouveau, le plus imprévu de tous les albums qui ont
été rapportés de cette Egypte, tant dessinée, tant gravée.
M. Joannis , plus heureux que les artistes de l'expédition de
Desaix, a pu fouiller dans les profondes archives de la Nécro-
polis thébaine ; le temps ne lui nianciuait pas, et les mamelucks
de IVIourad-Dey ne désolaient p:is la plaine. Aussi, grâces aux
paisibles investigations du jeune officier , nous aurons bientôt
une histoire vivante et complète des arts et métiers de l'an-
cienne Egypte. Je m'arrête là, pour ne pas déflorer l'intérêt
de cette belle publication, et trahir les secrets d'une confidence
d'artiste.
Maintenant le Sic te, dira po/ eus Cjpris, haimonieuse-
ment imité, trouverait ici sa place ; je me contente . j)ar impuis-
sance, de faire de prosaïques vœux pour le périlleux voyage
du Luxor. Il y a bien loin d'ici au Havre : il lui faut une nou-
velle série de bonne foi tune depuis le détroit de Gibraltar
jusqu'à cette tour de François I^"', où, l'an passé, à pareille épo-
que, nous avons vu tant de navires se heurter. Que la marée
du Havre lui soit donc belle et propice! que les dieux pro-
tecteurs de l'Egypte sourient au Luxor, qui va voguer vers
21-i REVUE DE PARIS.
rOcéan ! Ces dieux , qui punissent toujours les dévastntions ;
qui ont étouffé Cambyse d'un coup de simoun; qui ont tué
KLéberpour avoir profané la ville du soleil ; qui naguère sou-
levaient le Nil contre les antiquaires anglais , cette huitième
plaie d'Egypte ; qui ont défendu l'obélisque contre nos marins
en prenant les noms de typhus et de choléra ; ces dieux se
sont faits plus doux aujourd'hui, car ils nous ont vus pieux
envers l'Egypte , même dans l'accomplissement du sacrilège.
Eh ! qui sait si les folles rêveries du poète ne sont pas la sage
vérité ! s'il n'y a pas dans quelque invocation une vertu qui
sauve du naufrage? Vous le dirai-jele sort futur de l'obélisque
m'inquiète ; il a été si heureux jusqu'à Toulon que son bon-
heur m'effraie ; je crains la chance adverse. Peut-être aussi
vaut-il mieux avoir moins de foi aux dieux de l'Egypte, et
confiance plénière aux officiers du Liixor et à l'ingénieur, eux
qui jusqu'à présent ont neutralisé par leur science la colère
de Typhon. Us ont en main tous les miracles de l'industrie
humaine , ils sont plus riches et plus puissans que les idoles
d'Egypte 5 l'obélisque sera sauvé. En le quittant, je lui ai dit :
Il Au revoir à Paris ! »
Votre ami ,
Mf.RY.
LE SUBSTITUT,
COMME TABBÉ CHANTE LE MOINE RÉPOND.
PROSPER, substitut.
Mn'e DUTILLEUL , mère deProsper.
GAUTHIER, ^ domestiques
MARIE-JEANNE, WeMmeDutilleul.
ARMAND, ami de Prosper,
Un Pri';sident.
M. BULARD.
M«>« BRACHET.
[La scène se passe en province, dans le cabinet du suhstitut.)
SCÈNE I-^e.— Mme DUTILLEUL, et successivempnt^ilkmY-
JEANNE et GAUTHIER.
MADAME DUTII-LKUL.
Celte pièce sent encore un peu Thumide ; mais , en ayant soin
de lui donner de l'air , d'ici à quelques jours il n'y paraîtra plus,
et ce sera un cabinet très-honnête pour un magistrat.
MARIE-JEANNE, apportant dcs ^amicaux.
Madame , où faut-il mettre ça ?
MADAME DUTILLEUL.
Sur la cheminée, de chaque côté du buste du roi.
MARIE-JEANNE.
C'est joli , tout de même. Ces pots de fleurs , ces chandeliers avec
des bougies toutes neuves, et ce buste du roi au milieu, ça a quasi
l'air d'un reposoir.
MADAME DUTILLEaL.
Ça a l'air que ça doit avoir , Marie-Jeanne ; ça indique que mon
fils vient d'élre nommé substitut.
GAnniiER , apportant une gravure.
Madame, v'iàle tableau. C"est-il le moment de le placer?
_iu REVUE DE PARIS.
MADAME DDTILLEIIL.
Je crois quon ne risque plus rien à cette heure. Accroclie-le au
clou que j'ai fait mettre au-dessus du bureau. Accroche-le bien
au moins, de manière à ce qu'il ne tombe pas.
GAUTlIlEll.
Ah, pardine, n'ayez pas peur. ( // monte sur une chaise pour
jjJaccrlaijraviire, et reste quelque temps à !a considérer.) Madame,
quoi que ra veut donc dire cte image-là?
MADAME DUTILLEKL.
Image ! imbécile; c'est au Oôntraire une gravure magnifique que
mon frère a envoyée de Paris à mon fils , en même temps que sa no-
mination de substitut de monsieur le procureur du roi. Il faut
toujours , à ce qu'il paraît , qu'un magistrat ait cela dans son cabi-
net. C'est le crime qui poursuit la justice,
GAUTHIER.
Le crime qui poursuit la justice?
MADAME DUTILLEUL,
Est-ce que j'ai dit comme cela?
GAUTHIER ET MARIE-JEANNE.
Oui , madame.
MADAME DJTIELT.OL.
Eh bien! j'ai mal dit. Je voulais dire la justice qui pourstiit le
crime. Regardez : voyez-vous comme il cherche à se cacher? mais
il a beau faire, rien ne peut échapper à la justice; elle voit tout ,
non-seulement ce qu'on fait, mais encore ce qu'on pense; elle
descend au fond des cœurs. Et la justice, mes enfans, vous
savez que ce sont les magistrats , comme qui dirait les substituts ,
par exemple,
MARIE-JEANNE.
Quoi ! madame , M. Prosper descendra au font des cœurs à pré-
sent?
MADAME DUTILLEUL.
Il n'y a pas de doute, Marie-Jeanne.
MARIE- JEANNE.
0 mon Dieu ! Dis donc, Gauthier.
GAUTUIEIl.
Bast ! bast ! est-ce que ça peut lui {'Ire venu tout de suite
comme ça?
PROVERBE 2Î7
MADAME DUTILLEUL.
Ne t'y lie pas trop , Gautliier.
GAUTHIER.
Je m'en moque, je ne crains rien. Il peut descendre quand ça
lui fera plaisir, l'as moins , je parieraisque mamzelle , qui n'est pas
substitut, sait plus de méchancetés surtout le monde que son
frère n'en mettra jamais dans ses réquisitoires.
MADAME DUTILLEDL.
Ce n'est pas ce qui est mal qu'il s'agit de savoir, c'est ce qu'il faut
punir.
GATITniER.
Oh ! si TOUS le prenez comme ça, mamzelle trouverait que tout
est punissable j elle en veut à toute la ville.
MADAME DUTILLEIII..
Veux-tu bien te taire?
GAUTHIER.
C'est pas sa faute. Les filles qui ont long-temps cherché à se
marier et qui ne l'ont pas trouvé sont toutes à peu près comme ca.
MADAME DUTILLEUL.
Tu es si bête que tu ne peux pas savoir combien tu es grossier.
Va-t'en à ton ouvrage et tâche de tenir ta langue j je ne te dis que
cela.
GAUTHIER , à 3Iaric- Jeanne.
Viens donc aussi, toi. T'as l'air de ne plus savoir sur quel pied
danser.
MARIE-JEANNE.
Dam!
GACTUIER , bas,
De quoi as-tu peur? Est-ce que tu crois toutes leurs frimes?
M. Prosper qui en saurait plus parce qu'il a une place que quand
il n'avait pas de place , est-ce que c'est possible ? (Ils sortent.)
MADAME DUTILLEUL.
C'est un beau rêve que nous a fait faire mon frère. Il est vrai
que son amour-propre y trouve bien son compte. Au lieu d'être
l'oncle d'un petit avocat sans cause ; le voilà l'oncle d'un ma-
gistrat , d'un homme du roi. Cela relève furieusement une fa-
mille.
SCÈNE II. — Mme DUTILLEUL, Mme BRACHET.
MADAME BRACHET.
Bonjour, madame Dutilleul.
3 *9
218 REVUE DE PARIS.
MADAME DUTILLEtlL.
C'est vous, madame Bracbet ! Tous devenez rare comme les
beaux jours. Qu'est-ce qui fait donc qu'on ne vous voit plus ?
MADAME BRACTIET.
J'ai eu comme une espèce de rhumatisme.
MADAME DUTILLEL'L.
Je n'en ai rien su. Il est vrai que depuis quelque temps j'ai élé
si occupée. Auricz-vous reconnu cette pièce-ci?
MADAME BRACUET.
C'était voire garde-meuble.
-MADAME DUÏtLLEDL.
Je l'ai fait débarrasser pour servir de cabinet à Prosper. Vous
' savez que son oncle Fa fait nommer substitut de monsieur le pro-
cureur du roi.
MADiME EliAClIET.
On me Vu dit.
MADAME DUTILLEUL.
J'ai mieux aimé le mettre par bas. Il va recevoir tant de monde
qu'on m'aurait abîmé mon escalier. Et puis il sera de plain-pied
avec le jardin Prosper a besoin de beaucoup de mouvement quand
il travaille ; les idées ne lui viennent pas sans cela. Il ira de son
cabinet dans le jardin , du jardin dans son cabinet; il écrira une
phrase. 11 recommencera ensuite sa promenade, et viendra écrire
une autre phrase. Un réquisitoire est une affaire d'imagination ;
quand on n'a d'imagination qu'en faisant de l'exercice , il faut faire
de l'exercice, il n'y a pas à dire.
MADAME BRACUET.
Vous allez me demander de quoi je me mêle, mais moi , à votre
place , madame Dutilleul , je crois queje l'aurais laissé avocat.
MADAME DBTILLEOI..
Vous savez comme il a toujours été malingre , ma chère madame
Brachet; il n'y a guère plus de deux ans qu'il a pris un peu le des-
sus, de sorte que ses premières études ont été bien pauvres.
Qu'est-ce qu'il a plaidé de causes.^ Trois ou quatre, et il lésa
perdues.
MADAME BRACUET.
Vous croyez donc qu'il réussira mieux comme substitut?
MADAME DDTIELEUL.
Il a toujours aimé à accuser. Vous rappelez-vous combien de fois
PROVERBE. 210
nous l'avons grondé pour cela dans son enfance? Je ne me doutais
guère qu'un jour il s'en ferait un état ; ce oui prouve bien, que daus
des temps comme ceux-ci , on ne devrait jamais rien dire aux en-
fans; leur défauts les servent souvent beaucoup mieux que les qua-
lités qu'on voudrait leur donner.
MADAME BRACUETt
C'est triste, mais c'est vrai. Les gouveniemens ne cherchent que
les gens sans conscience, sans honneur.
MADAME DUTILLEUL.
Qu'est-ce que vous dites donc, madame Brachel?
MADAME BRACHET.
Je ne pense pas à Prosper j je parle en général.
MADAME DUTILLEUL.
Prusper est magistrat ; on lui dit de poursuivre , il poursuit. C'est
son devoir, cela ne le regarde pas.
MADAME BRACHET.
Quand on a un bon cœur cependant.
MADAME DUTILLEUL.
11 ne faut pas de cœur pour cela. Il y a longtemps que, sans
s'attendre à rien, il s'amusait déjà à faire des actes d'accusation ù
propos de crimes qu'il inventait lui-même j tout était supposé , les
pièces de conviction, les témoins à charge j il n'y manquait que le
coupable.
MADAMF. BliACHET.
C'est ce qui manque à bien des procès. Dans les temps de révo-
lution, lesplus honnêtes gens sont presque toujours les plus pei-
sécutés; et j'ai grand'peur que la nouvelle position de votre (ils
n'éloigne de vous beaucoup de vos amis.
MADAME DUTILLEUL.
Ke craignez donc pas cela. Je vous montrerai la lettre de mon
frère; vous y verrez que c'est un ministère de confiance qui mène
à tout ceux qui l'exercent.
MADAME BRAtlIET.
Je n'ai pas voulu vous faire de peine. Vous savez comme nous
nous parlons sans façon entre nous deux.
MADAME DUTILLEUL.
Je vous eu remercie ; et je serais bien fâchée qu'il en fût aiilre-
meul.
220 REVUE DE PAKIS.
MADAME BRACHET.
Au revoir. ( Ello sort. )
MADAME DUTILLEUL.
C'est une brave femme que celte M""= Brachel. Je n'avais pas
attendu ce qu'elle vient de me dire pour en faire la réflexion. Mon
frère est ambitieux; il s'imagine que pour faire son chemin il suf-
fit d'avoir le pied dans l'étrier; il faut encore du talent, et Prosper
en a si peu ! Après tout, il y en a peut-être beaucoup qui n'en ont
pas plus que lui et qui réussissent. La Providence est si grande !
SCÈNE III — M-e DUTILLEUL, PROSPER.
PROSI'KU.
Ah ! maman , q\ie j'ai donc le cœur gai ! Je viens enfin de voir
monsieur le procureur du roi. Il est curieux à entendre : sa con-
versation est si insiructive ! Il m'a bien dit de ne pas me faire une
hydre de tout cela : c'est le pont aux ânes.
MADAME DUTILLEHI,.
Tant mieux pour toi , mon enfant.
PROSPER.
D'abord , tout ce qui n"est que crime ordinaire , comme vol , in-
cendie, assassinats, on peut traiter cela comme on veut, à sa fan-
taisie, sans se fatiguer; c'est de très-peu d'importance, personne
n'y prend garde. 11 n'y a donc réellement que les délits politiques
qui demandent du .soin. Vous allez croire que c'est la mer à boire,
eh bien ! ])our les délits politiques, on a des protocoles tout faits.
MADAME DUTILLEUL.
Je disais aussi : Mais tous ces accusateurs publics ont l'air de
dire la même chose.
PROSPER.
Maman, il ne faut pas nous appeler accusateurs publics; c'est
révolutionnaire.
MADAME DUTILLEUL.
Il est vrai que beaucoup de gens s'imaginent encore qu'il faut
avoir un cœur de tigre pour faire ce métier-là.
PROSPER.
Un procureur du roi comme le nôtre, par exemple, qui ne vit
que de lait !
MADAME DUTILLEUL.
Ah c'est drôle.
PROVERBE. 221
PROSFER.
Aussi esl-il doux comme un agneau; mais jusqu'à son dernier
soupir il défendra la monarchie actuelle , comme il a défendu Tau-
tre. 11 n'y a pas de lois , il n'y a pas de cliarte qui puisse l'arrêter.
Il m'a dit là-dessus un mot sans réplique que je lui ai demandé la
permission d'écrire pour ne pas l'oublier. C'est une révélation tout
entière. ( // tire un fiapier de sa poche. ) Tenez , le voici :
« Le pouvoir ne ptut pas rester désarmé en présence des factions
» qui conspirent sa perte. «
MADAME DDTII.LEUL.
T'en serviras-tu?
PR03PER.
Je le crois bien ; je le mettrai partout. Je l'ai déjà lu à ma sœur.
MADAME DUTILLEUL.
Comment le trouve-t-elle?
PROSl-ER.
Elle ne m'en a pas paru aussi enthousiasmée que je l'aurais cru.
Cela tient peut-être à ce qu'elle est malade. C'est dommage dans ce
moment-ci, car vous ne savez pas tout : je suis chargé de poursui-
vre notre journal légitimiste.
MADAME DUTILLEDL.
Déjà!
PROSPER.
Oui , maman. Je vous dis q[ue monsieur le procureur du roi veut
me combler. Pour mon début , un procès d'opinion !
MADAME DUT.'LLEUL.
Tu ne crains pas que ce ne soit bien fort pour commencer.
PROSPER.
Du tout , du tout; n'ayez donc pas peur. Monsieur le procureur
du roi me donnera des conseils; et ma sœur, qui a tant de verve
quand elle veut, m'a promis de s'en mêler aussi.
MADAME DOTILLEUL.
S'il ne s'agissait pas de politique.. .
PROSPER.
On peut tout faire entrer dans un procès politique aujourd'hui-
MADAME DUTILLEUL.
On ne peut pas faire entrer des commérages.
PROSPER.
Voyez donc à Pari.s ; ils ne font pas autre chose. Je vous promets
d'obtenir une bonne condamnation.
3 ig.
222 REVUE DE PARIS.
MADAME DUTILLEUL.
Ne te flatte pas trop d'ayance.
niOSPER.
Celu me ferait tant d'honneur !
MADAME DUTILLEUL.
J'entends bien ^ mais si par hasard les accusés étaient absous, je
te connais , tu n'es pas fort, cela serait capable de te rendre malade.
PI105PER.
Ils ne peuvent pas être absous , maman.
MADAME DUTILLEUL.
Ils peuvent être condamnés à peu de chose.
PROSPER.
J'appellerais à miiiimâ.
MADAME DUTILLEUL.
Qu'est-ce que c'est qu'à miinmâ ?
PROSPER.
Vous ne savez pas ce que veut dire à rrti/jma.'* C'est appeler d'une
petite peine à une plus considérable.
MADAME DUTILLEUL.
Ah! fi doncj c'est de l'acharnement , ce me semble.
PROSPER.
Fi donc à ininùnâ ! Vous vous y connaissez ! Il n'y a rien au con-
traire qui vous recommande davantage. Quand il est question d'a-
vancement, c'est toujours par les substituts qui ont appelé à vii-
nimâ? (\yCon commence.
MADAME DUTILLEUL.
En tout je n'aime pas qu'on fasse plus que son devoir.
PROSPEH.
Pensez-vous que ce sera encore Justin que j'aurai pour adver-
saire, lui qui a gagné contre moi les trois seuls procès que j'aie
plaides! A coup sûr, je ferai du pire que je pourrai pour me
venger d'un journal qui a eu l'audace de le prendre pour défenseur.
MADAME DUTILLEUL.
C'est ici le seul qui ait des moyens.
PROSPER.
Allons, maman, vous allez faire son éloge parce qnejele déteste
à la mort. En définitive, ce n'est qu'un avocat.
MADAME DUTILLEUL.
Uu avocat de talent au moins.
PROVERBE.
223:
PUOSPEU.
Bien ohligé !
MADAME DUTILLEllL.
Ah ça ! est-ce que je ne pourrai plus parler chei moi ? Il ne man-
querait que cela ! Oui, je dis que Justin a du talent , et qu'il ne te
sulFira pas de le vouloir pour le faire condamner. J'ai bien le droit
de dire ce que je pense.
PROSPER.
Je n'en vois pas la nécessité.
MADAME DUTILLEUL.
Je m'en vas. Encore un peu, je crois que tn m'interdirais la
parole.
(Elle sort.)
PROSPER.
Que c'est ennuyeux , les familles , pour un Lomme public ! Com-
ment, je sortirai d'un tribunal où j'aurai fait prononcer une peine
capitale peut-être, pour venir me remettre en lutèle auprès de ma
mère! C'est insoutenable, c'est faux, c'est ridicule. Un magistrat
doit être indépendant, n'obéir qu'à sa conscience et aux ordres
qu'il reçoit de ses supérieurs.
SCÈr»iE IV. — MARIE-JEANNE , PROSPER.
MARIE-JEANNE , Ù la pOfte.
Monsieur Prosper, comment faut-il vous remettre iine lettre à
présent ?
PROSPER.
11 faut mêla remettre sans m'appeler monsieur Prosper, et dire :
« Monsieur, voici une lettre pour monsieur. »
MARIE-JEANNE.
Monsieur, voici une lettre pour monsieur.
PROSPER.
Il faut avancer.
MARIE-JEANNE.
Je n'ose.
PROSPER.
Comment , tu n'oses !
MARIE-Jl ANNE.
M'"i= Dulillcul dit qu'il faut se mélicr de vous.
224 REVUE DE PARIS.
PR05PEU.
Est-ce que tu as parlé de quelque chose à ma mère?
MARTE-JEANNE.
Je m'en serais bien gardée. Elle n'aurait eu qu'à le répéter à
Gauthier , il en aurait cru plus qu'il n'y en a ; j'aimerais mieux
mourir.
PROSPER.
Ah! dam, Marie-Jeanne, c'est que je suis magistrat à l'heure
qu'il est j et un magistrat, ce n'est plus comme un autre homme.
MARIE-JEANNE.
Bah!
PROSPER.
Non, Marie-Jeanne. Un magistrat doit cacher tout ce qu'il fait ,
afin d'être irréprochable.
MAHIE-JEANNE.
Irréprochable !
PROSPER.
C'est-à-dire qu'il doit prendre encore plus de précautions que
quand il n'était qu'avocat. Un avocat qui embrasse la servante de sa
mère , on ne fait qu'en rire ; mais quand c'est, un magistrat, on
dit : Ah ! ah ! Tu conç ois la différence.
MAUIE-JEANNE.
Ça fait que vous ne me tourmenterez plus ?
PROSPER.
Seulement il ne faudra plus que tu te défendes ni que tu cries
comme tu faisais autrefois.
MARIE-JEANNE,
Je crierai plus fort, au contraire.
PROSPER , àlciuint la voix.
Et moi je redeviendrai magistrat , entends-tu ? et je te deman-
derai pourquoi tu cries ; et cela devant tout le monde , en t'accusant
de vouloir exciter du scandale.
MARIE-JEANNE.
Du scandale !
PROSPER.
Il ne faut plus badiner avec moi.
MARLE-JEANNE.
Je ne demande pas mieux.
PROSPER.
Tu me verras au tribunal , c'est là que je serai imposant. Il n'y
PROVERBE. 225
a pas à dire, j'ai la premiT're place, je parle tant que je veux;
personne n'a le droit de m'inlerronipre , on est forcé de m'écouter
comme un oracle. Une pauvre fille comme toi , si je me le mettais
bien dans la tète , pourrait passer un bien mauvais quart d'heure ,
crois-moi.
MARIE-JEANNE.
Quand on n'est pas coupable.
PKOsrEn.
Est-ce que tu t'y connais, toi? Il n'y a que les magistrats qui
puissent distinguer ce qui est coupable de ce qui ne l'est pas.
MARIE-JEANNE.
Ne m'asticotez pas toujours ; ce n'est pas moi qui irai vous
cbercher. Vous voulez me mettre à mal; et si je me regimbe pour
rester honnête fille , vous me ferez passer un mauvais quart d'heure.
Si c'est là votre justice , elle est belle.
PROSPER.
Parce que tu es une sotte. Ne devrais-tu pas être reconnaissante
de voir que 'hialgré mes dignités , je veuille bien jouer encore avec
toi comme un simple particulier ? Laisse là ton Gauthier , qui n'est
qu'un butor, et sois gentille. Tu es bien jeune encore; tu ne sais pas
ce qui peut t'arriver; il est toujours bon d avoir un magistrat dans sa
manche.
MARIK-JEANNE.
Ah ça! qu'est-ce que vous dites donc là , monsieur ? Un
magistrat dans ma manche ! Et-cc qu'on doit tenir des propos comme
ça vis-à-vis d'une fille qui a del'honueur?
PROSl'ER.
Que tu es niaise !
MARIE-JEANNE.
Pas si niaise que vous le voudriez bien. C'est vrai que je me suis
laissée embrasser par vous plus que je n'aurais dû ; mais je croyais
toujours que c'était pour la dernière fois. A présent que je vois que
vous voulez que ca recommence comme de plus belle , je vous dis
que non. C'est fini , bien fini, parce que ça ne m'a jamais fait plaisir.
PHOSPBR.
fia te fait plus de plaisir avec ton Gauthier , apparemment.
MARIE-JEANNE.
11 n'y a pas de comparaison , et pourtant il ne m'a encore cm-
Î26
REVUE DE PARIS.
brassée que par gage , à la main cliaude , quand j'étais condamnée
à ça par tout le monde. 11 n'oserait pas en cachette.
PRObPER.
Cestbon. '
MARIE-JEANNE.
Est-ce que vous allez lui en vouloir à son tour ?
PKOSPER.
Cest bon , te dis-je.
SCÈNE Y.— PROSPER MARIE-JEANNE, GAUTHIER.
MARIE-JEANNE.
Viens donc, Gauthier V'ià-t-il pas M. Prosperqui est en train de
t'en vouloir !
CAUTUIER.
Eb bien ! qu'il m'en veuille ; je ne peux pas l'empèclier.
PROSPER.
Prenez garde , Gauthier, à mesurer un pou plus vos paroles quand
vous comparaissez devant moi.
GAUTHIER.
Je ne comparais pas ; je viens vous dire que votre sœur vous
demande.
PROSPER.
Yous ne pouvez pas dire : Mademoiselle votre sœur ?
GAUTHIER.
Ca allonge.
PROSPER.
Comment , maraud , ça allonge !
GAUTHIER.
Maraud! vous m'appelez maraud ! C'est donc pour rire ?
MAUIE-JEANNE.
11 m'en a dit bien d'autres à moi.
GAUTHIER.
N'allez pas prendre ces habitudes-l,\ , monsieur Prosper ; ce
n'est pas comme il faut. Vous étiez bon enfant, restez bon enfant.
Moi qui vous mettais toujours en gaieté, moi que vous poussiez
eontu:uellenicnt à dire des bêtises pour vous faire rire, à quoi ça
resscmble-t-il de m'appeler maraud ?
PROSPER.
Gauthier, je vous réitèrel'ordre d'être plus respectueux à l'avenir.
PROVKRBE. m
GADTIIIER.
Dès que c'est comme ça , tant pis pour vous 5 ça me reposera. 11
y avait bien des etoses que je faisais par amitié, et qu'à coup sûr
je ne ferai plus par respect. On ne manque pas d'apolliicaires po)ir
mettre des sangsues; on trouve aussi des garde-malades dont le
métier est de passer des nuits j je serais bien sot de m'exténuer.
3e vous respecterai, monsieur Prosper, ne craignez rien , je vous
respecterai , mais je ne ferai ensuite que ce qui me regarde.
PROSPER.
Vous ferez ce qu'on vous dira de faire.
G.iUTniER.
Tant que ça me conviendra; et si ça ne me convient pas, je quit-
terai la maison, et de plus j'emmènerai Marie- Jeanne ; et vous
tomberez dans les domestiques nouveaux , et vous verrez ce que
c'est.
PROSPER.
Mais , imbécile que tu es , tu ne veux donc pas comprendre que
je suis devenu magistrat?
G-\ltIHIER.
Eh ! qucst-ce que ça me fait à moi que vous soyez devenu ma-
gistrat ? Tous les magistrats , avec la meilleure envie du monde ,
ne pourraient pas m'ôter un cheveu de la tête. Magistral ! magis-
trat! Ça serait beau si les magistrats pouvaient faire tout ce qu'ils
voudraient.
PROSPER.
Gauthier, prenez garde d'ajouter un mot de plus.
MARIE-JEANNE.
Mon Dieu ! Gauthier , n'ajoute pas un mot de plus.
GAUTHIER.
Laisse-moi donc tranquille. Pardine! la maison irait joliment si
on se mettait à trembler comme toi. Mon père disait bien : » Don-
nez un bâton à un enfant pour se défendre des chiens enragés,
il battra tout le monde. » Avec leurs places , ils sont de même.
PROSPER.
11 est impossible que ce drôle-là ne soit pas de quelque associa-
tion secrète.
GAUTIirER.
Association secrète!
228 REVUE DE PARIS.
PROSPER.
Je finirai par le découvrir j et alors gare à vous , Gauthier.
GAUTHIER.
Vous me parlez peut-être le patois des tribunaux ; je n'y com-
prends rien. Mais si vous êtes vraiment devenu aussi méchant que
vous voulez en avoir l'air , je vous dis que je ne vous crains point.
Mon cousin , qui était chez le préfet, a été renvoyé sans rime ni
raison 5 on voulait encore lui retenir ses gages. U n'a pas été par
quatre chemins : sans faire ni une ni deux, il s'est adressé à
M.Justin, qui a Làclé un papier par lequel le préfet a bien clé
obligé de payer, tout préfet qu'il est; parce qu'on a beau faire , il
y a encore des lois.
PROSPER, à imrt en s'en allant.
C'est bien là le malheur j la légalité nous tue. (Il sort.)
SCÈNE YI. — GAUTHIER, MARIE-JEANNE.
MARIE- JEANNE.
Je tremble, Gauthier.
GAUTHIER.
Parce que tu le veux bien.
MARIE-JEANNE.
On ne change pas comme M. Prosper sans vouloir aller loin,
GAUTHIER.
Qu'il aille au diable s'il le veut j qu'est-ce que ça te fait ?
MARIE-JEANNE.
Ca fait toujours. Quelqu'un qu'on connaît depuis si long-temps.
GAITTHIER.
A présent , moi , c'est comme si je ne l'avais jamais connu. Il se
moque de nous. Drôle! maraud .'est-ce que c'est là comme il devrait
me parler? J'aimerais encore mieux être un maraud qu'un douillet
comme lui : à la moindre chose qu'il a , on dirait d'un enfant. Que
je voudrais lui revoir ses douleurs d'entrailles! il aurait beau m'ap-
peler, monsieur le substitut, du diantre si je bougeais.
MARIE-JEANNE.
Tu ne le laisserais pas là , Gauthier.
GAUTHIER.
Je le laisserais là. T'es bonne, toij puisqu'il est aussi ingrat,
ma foi , qu'il se soigne tout seul.
PROVF.RBE. 229
MAIltE-JEANNE.
Alors j'aimerais mieux quitter la maison , vois-lu ? parce que de
l'entendre souffrir sans secours , je sens que ça me ferait encore de la
peine.
GAUTHIER , avec ironie.
Quand on est si sensible , on y va soi-même.
MARIE-JEANNE.
Oh bien ! oui ; à présent moins que jamais : car je ne t'ai jamais
avoué une chose , Gauthier.
GAUTUrEB.
Qu'est-ce que c'est donc ?
MAIUE-JEANNE.
Tu ne le fâcheras pas ?
GAUTHIER.
Dis toujours.
MARIE-JEANÎfE.
Tu vas te fâcher , j'en suis sûre.
GAUTnrEH.
Allons , voyons , parle.
MAHIE-JEANXE.
Eh bien ! depuis queuque temps il m'embrassait.
GAUTHIER.
Qui? M. Prospcr?
MARIE-JEANNE,
Oui , Gauthier ; mais malgré moi , bien malgré moi , je t'assure.
La preuve , c'est que je criais. Mais ne v'ià-t-il pas une autre his-
toire? A présent il veut toujours continuer à m'embrasser , mais ,
comme il est magistrat , il ne veut plus que je crie , ou sans ra il
me fera passer un mauvais quart d'heure.
GAUTHIER.
Ah ça! mais ça devient trop fort. Et pourquoi me dis-tu ra si
tard?
MARIE-JEANNE.
Parce que VOUS étiez bien ensemble j et que j'avais peur de vous
brouiller.
GAUTHIER .
11 n'y a plus à barguiner , Marie-Jeanne ; nous ne pouvons pas
rester dans cette maison. Je dirai bien le pourquoi à madame, elle ne
pourra pas trouver que nous avons tort. Dès que M. Prosper t'em-
brasse , il est capable de tout.
3 an
2S0 r.KVUE DE PARIS.
SCÈNE \II.— GAUTHIER , MARIE-JEANNE, ARMAND,
ARMAND.
Bonjour , mes enfans j où est donc votre maître ?
GAUTHIER.
Cliez sa sœur, monsieur Armand.
ARMAND.
Yoyei si je puis lui parler.
CAUTHrER.
Oui , monsieur Armand. ( // sort avec Marie-Jeaime. )
ARMAND.
Prosper substitut! Il en a déjà lecubinet, le buste obligé, la
gravure du tableau de Pradon : rien n'y manque. Quelle dérision !
Parce que ce gaillard-là a un oncle intrigant à Paris, il faut qu'il
devienne magistrat ici ! Je ne sais pas de quoi je m'étonne , tout ne
se fait-il pas comme cela à présent? ( // aperçoit la lettre qve
Marie-Jeanne a apportcc.)y oici notre lettre ; monsieur le substi-
tut n'est guère curieux; elle n'est pas encore décachetée. Ma démar-
che est toute d'intérêt pour lui. Pauvre diable, il ne sait pas où il va!
SCÈNE VIII. - ARMAND , PROSPEK.
rnosPEK.
Bonjour, mon cher Armand.
ARMAND.
J'ai riionneur de présenter mes très-respectueux hommages à
monsieur le substitut de monsieur le procureur du roi.
PROSPER.
C'est drôle , n'est-ce pas?
ARMAND,
Tu n'as pas encore ouvert notre lettre ?
PROSPER.
Notre lettre ?
ARMAND.
La lettre que voilà.
PROSPER.
Qui donc me l'a écrite ?
ARMAND.
Nous tous tes anciens camarades.
PROSPER.
Ccst une lettre collective?
PROVERBE. 2âl
ARMAND.
Tu as Tair d'avoir peur. Rassure-loi, ce n'est point un cartel.
PROSPER.
Cartel ou non , je ne reçois pas de lettres collectives.
ARMAND.
En ce cas , je vais la prendre , et nous t'en enverrons chacun une
copie.
PROSPER.
Je ne devine pas ce que vous pouvez me vouloir.
ARMAND.
Comme tu vas attaquer la liberté de la presse, nous te rendons
les sermens que tu nous avais faits de la soutenir avec nous.
PRObPER.
Je n'attaque qu'un journal légitimiste.
ARMAND.
Malin ! Et demain quand on te dira de tomber sur les libéraux ?
PROSPER..
Je verrai ce que j'aurai à faire.
ARMAND.
Comment donc! mais te voilà ati grand complet. Moi, simple
que j'étais , j'avais sottement cru ])ouvoir t'ouvrir les yeux sur ce
premier pas où tu t'engages , le faire voir l'inconvénient d'attacher
ton nom à une aussi triste époque que la notre ; je suis fâché de
ni'êlre trompé Heureusement j'en aurai bientôt porté mon deuil.
pRospru.
C'est donc un bien grand crime que d'accepter des fonctions de
substitut ?
ARMAND.
Pour toi il ne peut pas y en avoir de plus grand , car c'est une
apostasie.
PROSPER.
Monsieur, je suis magistrat; je ne puis pas écouter un pareil
langage.
ARMAND.
Ce langage, il n'y a pas quinze jours, était encore le tien.
Crois-tu que ce soit pour t'irriter que je le rappelle? C'est pour
dissiper ton aveuglement , c'est par pure amitié. Tu n'as pas un
assez grand mérite pour que ta désertion nous paraisse une cala-
mité; nous t'aimons même mieux pour persécuteur que qui que ce
2S2 BEVUE DE PARIS.
soit. Mais nous sommes tous du même âge, nous vieillirons ensem-
ble : pourquoi élever à jamais une barrière entre nous?
PROSPER.
A jamais! parce que j'aurai prêté mon ministère à un gouverne-
ment établi , à un gouvernement reconnu, à un gouvernement qui
a l'assentiment de la France entière ?
ARMAND.
La France entière veut avant tout les libertés qu'elle a conqui-
ses.
PnOSPER.
Le pouvoir ne peut pas non plus rester désarme en présence des
factions qui conspirent sa perte.
ARMAND.
Pauvre pouvoir en effet qui n'a pour se défendre que l'armée,
le budget , la nomination à toutes les places , à tout ce qu'on appelle
honneurs et dignités ; et de plus une police qui résume en elle seule
les roueries de tous les régimes. C'est un pouvoir bien à plaindre.
ruOSÎ'ER.
Qu'est-ce que tout cela sans l'opinion publique?
ARMAND, riant.
Un gouvernement qui a l'assentiment général sauf ro[)inion pu-
blique! Ah ! je t'en prie , Prosper, tâche donc de faire entrer cela
dans ton réquisitoire.
PROSPER.
Avec vosjournaux, vos pamphlets et vos caricatures, voiis démoli-
riez le monde. Je défie aucun gouvernement de résister à la légis-
lation que nous avons.
ARMAND.
Tu vas au plus court ) il faut mettre la loi hors la loi.
PROSPER.
Tu ne peux pas te figurer combien tes plaisanteries me paraissent
de mauvais goût.
ARMAND.
C'est la grâce qui opère ; il ne faut pas t'en plaindre. Tu dois
désormais trouver ridicules toutes les personnes qui ont des con-
victions.
PROSPER.
Est-ce à dire que je n'en ai pas, moi ?
ARMAND.
Tu n'as rien , mon cher , tu ne sais rien ; tu ne t'es jamais douté
PROVERBE. 2â3
(le rien. Te voilà lancé par ton procureur du roi , et déjà tu brûles
de t'attaquer à deux des plus honnêtes gens du pays , auxquels tu
dois également des égards : le premier , l'auteur de l'article , parce
que c'est un de nos anciens professeurs; et l'autre...
PROSPER.
Il n'y en a pas d'autre.
ARMAND.
Vois comme tu es bien instruit! Tu n'as qu'à triompher, par
hasard dans ton réquisitoire de début , faire condamner ton ad-
versaire à l'amende la plus forte possible, tu seras bien content : qui
crois-tu qui la paiera ? Ton beau-père futur, M. Bulard, qui est
le plus fort actionnaire du journal qu'on t'a donné mission de pul-
Tériser. Arrange-toi à présent, je m'en moque. (// sort. )
PROSPER.
Quelle singulière engeance que ces libéraux! Au lieu d'être en-
chantés de voir s'élever un des leurs , ce qui est tout naturel, ils ont
l'air de me porter envie. Je n'y conçois rien. Il est toujours hono-
rable d'être investi de la confiance d'un gouvernement ; d'ailleurs
j'aime celui-ci. Que peut-on lui reprocher? qu'a-til fait depuis
qu'il est là? Rien que de chercher à s'établir envers et contre tous.
S'il s'est fourvoyé , cela le regarde. Pourquoi donc se déchaîner con-
tre lui? Les factions sont vraiment bien sottes.
SCÈNE IX. — PROSPER , Mme DUTILLEUL, LE PRÉSIDENT.
MADAME DUTILLEUL.
Prosper, dis-moi donc un peu où tu as envoyé Marie-Jeanne et
Gauthier ?
PROSPER.
Nulle part, maman.
MADAME DUTILLCUL.
Voici pourtant monsieur le président qui s'est donné la peine de
monter en haut , faute d'avoir trouvé quelqu'un pour lui indiquer
ton nouveau cabinet.
LE PRÉSIDENT.
J'étais H la campagne , mon cher Prosper , quand vous êtes passé
cheï moi j c'est ce qui m'a privé du plaisir de vous voir. Je viens
uie féliciter avec vous des relations que nous allons avoir ensemble.
MADAME DUTILLEUL.
Je ne sais pas si nous devons nous en féliciter , nous , monsieur
3 20.
2§4 REVUE DE PARIS.
le président J ce qu'il y a de certain , c'est que ça fait bien du remue-
niénage dans une maison.
PROSPER.
Maman, monsieur le président n'a pas besoin de savoir...
MADAME DIITILLEUL.
Bast, bast, je connaissais monsieur le président avant que lu
fusses au monde. C'était l'ami de ton père j je ne me gêne pas avec
lui.
TROSPER.
Maman , c'est pour moi que monsieur le président a eu la bonté
de se déranger.
LE PRESIDENT.
Eh bien! mon cher ami, au lieu d'un plaisir j'en ai deux. J'ai
toujours eu beaucoup d'estime pour madame votre mère.
MADAME DUTILLEIII..
Dites-lui donc, monsieur le président , qu'il n'est pas sorti de
la côte d'Adam non plus. 11 est infatué de sa subslituerie au point
de croire qu'il peut faire la leçon à tout le monde.
PROSPER.
Je demande à monsieur le président s'il me sera jamais possible
de me regarder comme un magistrat tant que ma mère continuera
de me traiter comme un petit garçon?
MADAME DUXILLEUL.
Mais tu serais pape que tu serais toujours mon fils. Au surplus ,
ta sœur ne veut passe mêler de ce que tu sais bien , et elle a raison .
C'est une indignité que de vouloir faire condamner des gens parce
qu'ils disent ce qu'ils pensent : cela ne s'est jamais vu.
LE PRÉSIDENT.
Je n'en jurerais pas.
MADAME DUTILLEUE.
Tant pis alors pour ceux qui s'y prêtent. [Elle sort.)
SCÈNE X.- LE PRÉSIDENT, PROSPER.
PROSPER.
Auprès devons, monsieur le président, je n'ai pas besoin d'ex-
cuser ma mère; vous savez combien elle est tranchante dans ses dé-
cisions.
PROVERBE. 2B5
I.E l'UÉSlDENT.
^ous tenez Jonc beaucoup à faire condamner ce pauvre journal?
l'ROSPr.R.
Je tiens à avoir un début brillant j c'est bien le moins : quand
ce ne serait que par égard pour mon oncle.
lE I"R1?S1DENT.
U J aurait quelques réflexions à faire.
PROSPER.
Aussi je ne réfléchis qu'aux moyens que j'emploierai pour
réussir.
LE PRESIDENT.
Ce journal est en général assez sagement rédigé; sa discussion
ne sort pas d'une polémique décente.
PPOSPER.
r.'est égal, monsieur le président, dès qu'il discute , il est cou-
pable. S'il n'y avait pas de jury !
LE PRÉSIDENT.
Dans les causes politiques il nous tire souvent d'un grand em-
barras.
PROSPER.
Je ne vois pas d'embarras. Le ministère public accuse , le tribu-
nal condamne : il n'y a rien de plus simple. Le jury n'est qu'une
superfétation.
LE PRÉSIDENT.
Je ne vous croyais pas aussi avancé.
PROSPER.
Comment! monsieur le président, des gens qui demandent à
quoi nous a servi de faire une révolution pour voir la capitale en-
tourée de bastions prêts à la foudroyer ! Oii sont-ils ces bastions?
où sont-ils? Que quelqu'un me fasse le plaisir de me dire où ils sont-
Avant d'accuser le pouvoir de viser à la tyrannie, encore faudrait-
il que cette tyrannie , fût manifeste ; qu'une partie de la capitale eût
été réduite en cendres; que toutes les garanties sur lesquelles le pays
a droit de compter lui eussent été enlevées par la ruse ou par la
violence. Y a-t-il quelque cbosedecela? Certainement si la terreur
était organisée, s'il n'y avait plus moyen de se faire entendre, je
ne trouverais rien à blâmer dans les récriminations de la presse,
je serais des premiers à lui applaudir , à l'encourager , à la stimuler
même , car j'aime la liberté de la presse. Mais quand elle évoque
286 REVUE DE PARIS.
des fantômes, quand elle feint des craintes ridicules pour alarmer
le pays je dis que ses reproches sont des injures , ses prévisions des
crimes.
LE PRl'siDENT.
Mon cher monsieur Dutilleul , j'étais très-lié avec monsieur
votre père, c'était un homme de sens; permettez-vous que je vous
parle comme je suppose qu'il vous aurait parlé?
PROSPER.
Est-ce que vous trouvez quelque chose à redire à la tirade que je
viens d'improviser ?
LE PniisiDENT.
Je suis un peu blasé en fait de tirades. Ce que j'estime avant
tout, c'est l'équité. Je ne dis pas la justice, et vous me comprenez
sans doute. Dans les temps de parti , la justice est variable ; l'équité
du magistrat raffermit la société. Un réquisitoire, après tout, ne
doit pas absolument ressembler un à accès d'épilepsie. Blâmez si
vous trouvez à blâmer; mais ne vous acharnez pas. 11 faut prendre
garde de vous attacher un grelot qui ferait fuir les gens à votre ap-
proche.
PROSPER.
Si ce grelot pouvait se faire entendre jusqu'àParis !... D'abord je
déclare que je ne veux pas mourir substitut.
LE PRÉSIDENT.
Attendez au moins \ine occasion plus honorable de gagner vos
éperons.
PROSPER.
Tout le monde sait bien, monsieur le président, que vous êtes
légitimiste.
LE PRÉSIDENT.
Ah! jesuis légitimiste.
l'ROSPER.
Prenez bien garde, monsieur le président, que je suis loin de
vous en faire un crime,
LE PRÉSIDENT.
Je vous en sais beaucoup de gré : mais, si vous ne m'en faites
pas un crime , pourquoi en faites-vous un crime à ce journal ?
PROSPER.
Parce ce que monsieur le procureur du roi dit qu'un journal a
de» abonnés, et que ce n'est pus comme un individu.
PROVERBE.
237
tE PllialDENT.
Tant que la liberté de la presse existera, monsieur le procureur
(lu roi n'oserait pas dire cela dans un réquisitoire,
PROSIT.R.
Qu'est-ce donc qu'on peut dire alors ?
LB PRESIDENT.
Dans Taffiiire dont vous êtes chargé , je n'en sais rien ; je vous
parle comme à mon fils J je serais fâché de vous voir copier tous les
Ijavardages dont nous a assommés le ministère public depuis vingt
ans.
PnOSPER.
Est-ce que les réquisitoires de la restauration pourraient me ser-
vir? Ce serait bien avantageux. Il y avait tant d'habiles gens à
cette époque !
LE PRESIDENT.
Fort habiles en effet, s'ils ont voulu amener ce que nous avons
vu. Quand on cède à toutesles fantaisies d'un gouvernement , quand
rien ne lui résiste plus en apparence, il se croit fort; c'est le mo-
ment où il tombe.
FROSPEn.
Le pouvoir ne peut pourtant pas rester désarmé en présence des
factions qui conspirent sa perle.
I.E PRrSIDENT.
Je n'ai rien à vous répondre. J'ai fait en mémoire de votre père
ce que ma conscience me dictait. Votre serviteur.
PROSPER.
Mais, monsieur le président...
LE PRÉSIDENT.
Adieu, adieu. {Il sort.)
PnOSPEK.
(// reste quelque temps pensif. ) La tête me fend , je ne sais où
j'en suis. Son équité! sa conscience ! Parbleu, sa conscience! si
j'étais président , j'en aurais peut-être autant que lui. Avec sa
conscience, il n'en cherche pas moins à me circonvenir , à m'altirer
dans sa faction. Qu'il compte là-dessus! Je ne suis ni pour le passé,
ni pour l'avenir ; c'est le présent tel qu'on le fera qui me convient.
Les légitimistes, les anarchistes, me sont également odieux, et je
compte bien m'expliquerlà-dcsstis de manière à faire reculer le sieur
Justin. En parlant de cela, comment qualifierai-je son client? 11
ÎS8
RKVUr. DE PARIS.
a beau avoir été mon professeur, aujourd'hui c'est mon justiciable.
L'appellcrai-je le sieur un tel , le prévenu un tel , l'accusé un tel»
ou tout simplement un tel ? On ne peut m'appeler, moi , que mon-
sieur le substitut; plus je rabaisserai mon adversaire, plus je m'é-
lèverai; c'est une espèce de fleur de rhétorique. Je parle au nom
du roi , je peux tout me permettre. Qu'est-ce que c'est que de mi-
sérables écrivailleurs vis à vis d'un magistrat du roi ? Des sycophan-
tes. [Il s'arrête ) Ah ! sycophantes ! Il faut que j'écrive ce mot-là ,
il est sonore, et peut trouver place quelque piart. Cherchons au"
paravaut dans le Dictionnaire, pour savoir au juste ce qu'il veut
dire. [Il ouvre vn Diciioimaire. ) Sycophante, mot emprunté du
grec, qui signifie fourbe, menteur, fripon, délateur^ coquiti.
Bravo ! c'est cela. Ah ! monsieur Justin , vous ne l'éviterex certai-
nement pas. Fourbe , menteur , fripon , délateur , coquin ! la belle
langue que le grec ! [Il se met à écrire. )
SCÈNE XI. - PRCSPER , M. DULARD.
M. BJLABD.
C'est-moi, monsieur Prosper.
PROSPER.
Entrez, monsieur Bulard; je travaillais.
M. BULARD.
Je ne vous tiendrai pas long-temps ; mais j'ai cru que nous de-
vions avoir une explication ensemble si vous 1 e permettiez.
PROSPEll.
Donnez-vous donc la peine de vous asseoir , monsieur Bulard .
Vous allez sans doute me reprocher d'avoir été long-temps sans me
présenter chez vous ; les fonctions dont je suis honoré ne m'ont pas
laissé un moment de libre.
M. BBLARD.
C'est justement de ces fonctions que je voulais vous entretenir.
PROSPER.
M'I'-' Sophie se porte toujours bien ?
M. BIfLARD.
Ah! ma fille vous en veut. Qu'est-ce que c'est donc? Comment!
accepter d'être substitut sans nous en rien dire , sans seulement
nous écrire un mol pour demander si cela nous convenait.
PROSPER.
Il me semblait si naturel que cela vous convint.
PROVERBE. 2>>9
M. BULARD.
Mais c'est que pas du tout. Un gendre avocat, c'est trés-Lono-
rable ; il n'a pas de causes , eli bien ! il n'a pas de causes 5 apparem-
ment il ne veut pas en avoir , cela ne regarde personne. Ce n'est
pas moi qui vous aurais chicané là-dessus , bien sûr.
pnosrER.
Sur quoi donc voulez-vous me chicaner?
M. BULARD.
Vous nous conveniez à ma femme et à moi ; Sophie disait bien
de temps en temps que vous n'étiez pas d'une trop bonne santé ,
mais sans que cela lui fît autrement de peine. Elle est si innocente
qu'elle ne sait pas la conséquence des choses.
PROSPER.
A cause de cela , elle ne voudrait donc pas d'un mari substitut ?
M. BULARD.
Je vous en demande bien pardon, monsieur Prosper; mais cela
ne nous parait pas un état naturel , surtout les substituts politiques.
Si vous ne l'étiez que contre des voleurs , contre des assassins , et
encore contre des assassins véritables , car aujourd'hui on joue avec
tout, on se donnerait peut-être le temps de réfléchir. Mais s'atta-
quer à des journaux , à des journaux respectables !
PROSPER.
Oh! oh! des journaux respectables ! Vous êtes prodigue de
grands mots , monsieur Bulard.
M. EDLARD.
Après ma religion , je ne trouve rien de plus respectable que de
défendre la cause qu'où a dans le cœur , au risque de ce qui pourra
en arriver.
PROSPER.
Pardon, pardon; la mémoire me revient. N'avez-vous pas des fonds
dans notre feuille légitimiste ?
M. nULARD.
Quand cela serait ?
PROSPER.
Diable ! c'est qu'ils pourraient bien être un peu aventurés.
m. BITLARD.
Tenez, ma parole d'honneur ! rien ne me contrarie plus que de
vous voir faire le fanfaion pour une pauvre petite place de substitut
qu'on vous a donnée. Vous n'avez pas vécu autant que moi, vous
240 EEVUE DE PARIS.
n'avez pas vu tout ce que j'ai vu , de sorte cpie vous pouvez croire
qu'il n'y a jamais rien eu de plus beau que ce que vous voyez. Il
s'en faut bien que cela me fasse le même effet, à moi. Vous êtesjeune
attendez un peu 5 vous avez du temps devant vous. Laissez passer
ce gouvernement-ci , laissez-en passer un autre , si c'est néces-
saire; à la fin des fins , peut-être en viendra-t-il un raisonnable;
qui sait?
PROSPER.
Oui, mais pendant que je laisserai passer les gouvernemens , le
temps passera aussi pour moi. Ce n'est pas là mon affaire,
M. BULABD.
Je vous ai connu ne croyant pas que ceci pourrait tenir.
l'ROSrER.
Soyez substitut seulement un jour ou deux , vous serez étonné
de ne plus croire un mot de ce que vous aviez cru jusque-la. C'est
magique : j'en suis étonné moi-même.
M. BDLABS.
Mais enfin quels sont vos sentimens actuels ?
PROSPER.
Je suis au gouvernement.
M. BULARD.
A un gouvernement que vous savez pourtant bien être corrup-
teur.
PROSPER.
La belle nouvelle! Sans doute il est corrupteur; tous les gouver-
nemens doivent l'être. Yous imaginez-vous que ceux qui l'avaieut
précédé ne l'étaient pas?
M. BULAUD.
Dites-moi alors à quoi cela leur a servi.
PROSPER , se flottant les mains.
Cela a servi aux gens qu'ils avaient corrompus à se trouver tout
prêts pour entourer leurs successeurs. Yoilà l'essentiel.
M. BULARD.
A la bonne beurc , parlez-moi de ce ton-là. Je vous avais pris
d'abord au sérieux, et je ne savais plus que penser de vous.
PROSPER.
Je ne badine pas. Il n'y a pas de bons gouvernemens sans corrup-
tion : plus ils sont corrupteurs, plus on gagne à les servir.
M. BDEARD.
Quel monde ! A coup sûr ce n'est pas le monde des bonnêtes gens.
PROVERBE. 2'(1
PUOSPER.
Honnêtes gens est un mot. Ecoulez , monsieur Bulard; nous n'al-
lons faire qu'une môme famille j mes. intérêts vont donc devenir les
vôtres. Monsieur le procureur d>i roi m'a initié aux grands mystè-
res j lin gouvernement ne dût-il durer que six mois, il faut se
donner à lui comme on se donne au diable. C'est une porte ouverte
pour toute la vie.
M. rniLAKD.
Si c'est là votre résolution, j'en suis fâché, mais vous perdez
une bonne femme.
PROSPEU.
Pourquoi la pcrdrais-jc?
M. BULARD.
Parce que nous ne pourrions plus nous entendre. Vous étiez
libéral; on peut être libéral sans se faire du tort, il est censé
qu'on n'aime pas les monarchies. On n'est pas maître de cela. Mais
vous voir aimer celle-ci de préférence à l'autre, je me demande
la raison; et non-seulement l'aimer , mais aller jusqu'à vous com-
promettre pour elle; et justement dans les choses que vous rcpro-
cliieile plus à l'autre !
PROSPER.
11 est une vérité incontestable , monsieur Bulard : c'est que le
pouvoir ne peut pas rester désarmé
M. BULARD.
N'achevez pas; j'ai celte phrase-là dans ma poche. Vous l'avez
dite à M. Armand, qui l'a déjà fait courir dans toute la ville. Si
c'est là votre grand cheval de bataille , il ne vous conduira pas loin,
je vous en avertis. Envoyez-moi donc promener tout cela, monsieur
Prosper. Il vous faudra faire bien des effronteries avant d'arriver à
la position où nous vous mettions tout de suite. Ce n'est pas pour
nous que je vous parle , nous ne sommes pas embarrassés de noire
Sophie; envient encore nous la demander tous les jours, quoiqu'on
sache bien que je vous l'ai promise.
PROSPER.
Je parierais que ce sont ceux qui viennent vous la demander qui
TOUS auront monte la tête contre moi.
M. BULARD.
Sur mon ame , je vous réponds que non. Mais qu'est ce que tout
cela fait ? Dites-moi votre dernier mot ; plaidez-vous cuutre nous .'
242
REVUE DE PARIS.
PROSPER.
Il y va démon honneur, monsieur Bulard.
M. BULARD.
C'est là votre dernier mot ? .T'en suis fâché j le mien est : Adieu ,
monsieur Prosper. [Ilsort.)
PROSPER , d'une air triomphant.
Je deviens redoutable 5 j'ai des ennemis , et des ennemis qui
descendent jusqu'à se donner la peine d'endoctriner le pauvre
M. Bulard. Il n'avait pas mal retenu sa leçon , le cher homme. Qu'il
garde sa fille, et parbleu! qu'il garde sa fille. Mon avenir n'en
vaudra que mieux. Il ne me convient plus dem'allier à la petite
bourgeoisie} cela est au-dessous de moi. 11 est si dur d'avoir à rougir
de sa femme !
SCÈNE XII.— PROSPER, M^^DUTILLLUL, M"e BRACHET.
MADAME DUTILLEUL.
Qu'est-ce donc, Prosper? M. Bulard vient de m'apprendre que tout
était rompu.
PROSPER.
Eh bien ! je ne serai pas le gendre d'un ancien épicier. J'en
prends mon parti.
MADAME DUTIEI.EUE.
Vous l'entendez, madame Brachet? J'en prends mon parti. Depuis
que monsieur s'imagine être devenu un personnage, voilà comme il
répond à tout : J'en prends mon parti ! Ton gouvernement te paiera
donc bien cher ? Refuser un mariage comme celui-là !
PROSPER.
Ah ! maman , si vous allez recommencer...
MADAME DI'TILLEUL.
Je recommencerai tant que je voudrai. Monte donc un peu chez
ta sœur, qui a reçu l'impossible de monde aujourd'hui, tu verras
comme elle rabattra ton caquet. Un procès politique dans une ville
comme celle-ci !
MADAME ERACIIET.
Une ville qu'on avait laissée tranquille, même pendant la grande
terreur.
MADAME DUTILLEUL.
Je vous dis qu'ils ne savent de quoi s'ingérer à Paris. Est-ce
qu'ici jamais personne se serait douté qu'on pût faire autant d'em-
PROVERRE. 243
barras pour un article de journal ? On te donnera un charivari, tu
peux compter là-dessus.
MAnAME BRACIir.T.
Yojez alors où tout cela peut nous mener.
MADAME DUTILLEUL.
Ah ! mon Dieu, à une émeute, peut-être bien à Télat de siège;
ils ne rêvent que cela. Tout ce que je sais, c'est que je vais partir
pour la campagne; je ne veux pas me rendre responsable de l'en-
titement de monsieur mon fils.
PnOSPER.
Vous écoulez des caillettes.
MADAME DUTILLEUL.
Caillettes , que vous trouviez bien spirituelles quand elles ap-
plaudissaient à tout ce que vous disiez. Au surplus, demandez à
M"'<= Brachet ce qu'elle a entendu de son côté.
MADAME BRACHET.
En vérité, mon cher monsieur Prosper, on vous regarde comme
la dupe de moasieur le procureur du roi. Il paraît qu'il sentait bien
que celte affaire lui ferait du tort, et c'est pour cela qu'il a cher-
ché à s'en débarrasser sur vous.
PROSPER.
Propos de petite ville que tout cela.
MADAME DUriLLr.UL.
Propos ou non, c'est un déchaînement général. Enfin Gauthier
et Marie-Jeanne ne restent à mon service que parce que je leur ai
dit que je partais pour la campagne , et que je les emmènerais tous
les deux avec moi.
PROSPER, d'un ton goyiiciiard.
Est-ce comme légitimistes ou comme libéraux que le sieur Gau-
thier et la demoiselle Marie-Jeanne songent à quitter la ville?
MADAME DUTILLEUL.
C'est parce qu'ils ne vous reconnaissent plus; et je crois bien ,
puisque je ne vous reconnais pas moi-même. Vous avez bonne
grâce à parler des libéraux, vraiment ! Ne dirait-on pas que vous
n'avez jamais été de leur bord? Qui m'a donné les opinions que
j'ai ? n'est-ce pas vous ? De moi-même, j'aurais regretté la restau-
ration, comme M""^ Bracîliet, comme bien d'autres. Vous m'avez
tant et tant répété que si les ordonnances eusseut réussi on aurait
ôlé à la France toutes ses libertés; que les prisons auraient été en-
24'+
REVUE DE PARIS.
combrées; qu'on aurait ressuscité les commissions militaires pour
se venger plus vile des gens à qui on en aurait voulu 5 il a bien
fallu m'y rendre. Mais tout ce dont vous me faisiez peur, ne l'a-
vons-nous pas vu depuis?
MADAME DUTILLEHL.
Et notez , s'il vous plaît , que pour le voir ca nous coûte beau-
coup plus cher que ça ne nous aurait coûté sous la vraie dynastie.
On prétend que leur budget actuel, avectous les herbes delà Saint-
Jean qu'ils y font entrer, ne s'élève pas à moins de i4oa i5oo mil-
lions.
pRosPER, ricanant.
Si c est nécessaire pour empêcher le pillage.
MADAME DUTILLEUL.
Pillage pour pillage, que nous importe! Tenez, laissons-le, ma-
dame Brachc't ; car je crois, en vérité, qu'en leur donnant leurs pla-
ces on leur fait prendre quelque drogue qui leur ote le sens com-
mun.
MADAME DUTILLEUL.
Que non, que non, madame Dutilleul; ne vous imaginez pas
cela. M. Prosper sait bien qu'il se moque en disant ce qu'il dit. Il
n'ignore pas que son gouvernement n'a pas le droit de faire tout le
mal qu'il fait. Quand c'est de Dieu lui-même qu'on tient la cou-
ronne, c'est autre chose.
MADAME DUTILLEUL.
Je pars demain, monsieur mon fils j je ne reviendrai que quand
votre beau chef-d'œuvre sera consommé ; et alors nous nous oc-
cuperons de compter ensemble , et vous verrez à vous établir autre
part que chez moi. Je ne prétends pas me mettre à dos toute la ville.
PROSPEK.
Ma sœur va-t-elle avec vous?
MADAME DUTILLEUL.
Ah ! je crois bien.
PROSPER.
Je voulais seulement le savoir.
MADAME DOTILLKUL.
Venez, madame Brachet. Que vous êtes heureuse de ne pas avoir
d'enfans. ( Elle sort avec 31'"'^ Brachet. )
pRosPEii , seul.
Allez, allez ; c'est bien, c'est bien; laissez-moi seul; c'est ce
PROVF.RBE. 24S
que je désirais. Mon ministère est un sacerdoce; je dois vivre dans
le renoncement de toutes les afFeclious liumuiues, et ne tenir qu'à
la grande famille des gens en place. C'est la bonne. Des sœurs, des
mères, à quoi cela sert-il? à vous attiédir. Et des beaux-pères, et des
amis , et des présidens , et des libéraux , f Ijj^s légitimistes ; on ne
sait auquel entendre. J'ai mon gou:vejiiement , il ne m'en faut pas
davantage. Qu'avec cela monsieurle procureur du roi me tienne au
courant des opinions quéje dois avoir , parce que de soi-même on
pourrait faire des bévues , et je suis bien sûr qu'on sera content de
moi. Ma règle de conduite est toute tracée :
Comme i'abbé chante le moine ui'pond.
Théodore Leclercq.
LE THEATRE ANGLAIS
EN 1833.
Londres, ce i""^ juin.
(1) Depuis quelques années,
ce n'est plus aux fictions de la scène que nous demandons
nos émotions. Voilà déjà une des causes de l'abandon où
languissent les théâtres en Angleterre comme en France.
Nous avons beau nous révolter de temps en temps contre le
démon de la politique : il nous domine alors même que nous
le maudissons. Je me suis surpris dans ces dispositions si peu
favorables à la littérature , juste au moment où je croyais m'étre
mis en chemin pour une excursion exclusivement littéraire.
La diligence de Paris à Calais part à huit heures du matin. En
m'emparant d'une place du coupé , j'avais glissé dans une
poche le paquet de mes gazettes , vierges encore sous leur
bande , à moins que notre portier n'eût déjà eu le temps d'y
chercher le texte de sa politique quotidienne. Ce ne fut qu'au
second relai que je m'avisai de déchirer l'euNeloppe du Cour-
niER FRANÇAIS , qui nie tomba le premier sous la main. Les
nouvelles de Londres devaient naturellement tixcrmon atten-
tion , lorsque je me rendais tout droit à Londres. C'était le
16 mai. Je lis justement, à l'article Angleterre , que la
capitale des trois royaumes est toute bouleversée des suites
dune émeute , où John Bull a commencé par proclamer la
Convention Nationale! n A la bonne heure, me dis-je dans
l'accès d'une curiosité irréfléchie et ciuelle j l'Angleterre va
(i) Cet iitti le, envoyé d'abord sous la forme épistolaire , faisait
suite à uu autre de Londres en i833, qui pourra paraître plus
tard. A. P.
LITTÉRATURK. 247
lions offrir un spectacle qui vaudra bien le voyage. Fasse le
("ici que j'arrive avant que les trois jours de Londres soient
liiiis! 1) Je ne suis pas prcciséujent ce qu'on appelle un révo-
lutionnaire universel , mais ce n'est pas non plus ici une bra-
vade. Cette soif do troubles populaires , de spectacles dans la
rue , est aujourd'hui la maladie générale , dont je connais plus
dun pacifique flâneur atteint comme moi. 11 est vrai que d'é-
meutes en émeutes nous avons parfois éprouvé , à Paris , la
satiété de ce genre de plaisir; mais j'en appelle à je ne sais
combien de personnes qui , absentes de Paris en 1830, m'ont
souvent dit depuis: u Quel regret de pasmêtre trouvé là ! que
vous êtes heureux d'avoir vu tout cela de vos yeux ! )> Ainsi
je crois vraiment que , mes journaux lus et commentés , j'aurais
volontiers compris dans le calcul des dépenses présumées de
mon séjour à Londres ce que me coûterait le loyer d'une fe-
nêtre pour voir au moins passer la révolution anglaise en ama-
teur.
Heureusement ou malheureusement, comme on voudra,
|iour l'Angleterre, car ce n'est pas ici le lieu de dire mou opi-
nion politique à ce sujet; ma révolution de Londres demeura
dans le coupé de la diligence. L'émeute de Coldbath-Field
n'était qu'une échauffourée sans suite , qui n'avait agité que
le quartier qui en fut le théâtre. Le reste de la ville s'en était
si peu ému (jue j'en ai apporté la nouvelle de Paris à une hon-
nête famille qui vit , il est vrai , au-delà du West-Eud. Il
m'a fallu me contenter, à Londres, provisoirement, en fait
de spectacles , de ceux que donnent , à la lueur du gaz, les
it serviteurs du roi, sous l'autorisation du grand-chambellan
de Sa Majesté britannique ; » car telles sont encore les qualifi-
cations et les fornmles en usage, malgré le bill de réforme ,
qui s'est peu enquis de la réforme des théâtres , tout en con-
tribuant à leur ruine par la concurrence de plus en plus re-
doutable des émotions parlementaires.
Les mois de mal et de juin sont toujours la saiso?i brillante
de Londres , l'époque où tout le beau monde y est réuni ,
paradant, le jour, en » carosses dorés, >> dans les rues mar-
chandes et îashionahles ; se pressant, la nuit, dans les salons
aristocratiques, aux concerts , aux bals mais non plus aux
théâtres. Depuis quelques années , les théâtres , à l'exception
248 REVUE DE PARIS.
d'un seul , ne s'aperçoivent plus guère de la saison. Le pre-
mier journal où je cherchai l'emploi d'une soirée m'eût révélé
toute leur détresse , si je n'en eusse entendu parler. J'y vis
d'abord une triste nouvelle pour la tragédie , la mort de Kean,
Yultiinus Romanorum , Edmond Kean , de qui l'article chro-
nologique obligé disait qu'il emportait, comme Talma , son
art au tombeau ; honnnage douloureux , contre lequel n'a ré-
clamé aucun partisan de Macready et de Young , qu'on avait
jadis pu croire de redoutables émules pour lui. Kean lui-même
survivait, depuis cinq années , à son talent. Les écarts de sa
vie avaient usé ses moyens jdiysicjues et fourni des prétextes
à l'indifférence du public ! Mais après avoir sympathisé, moi
aussi, avec les regrets donnés à Kean : « Voyons , me dis-je ,
ce que représente la troupe de Drury-Lane pour consoler sa
Melpomène en deuil. » A l'appui de l'annonce des spectacles
de la soirée , le journaliste remarquait avec douleur que Drury-
Lane , le théâtre national , était envahi par une troupe alle-
mande , et que la troupe anglaise ne s'y montrait tous les deux
jours que pour chanter des opéras comiques traduits du réper-
toire du vieux Feydeau , ou , à l'imitation du King's Opéra ,
pour danser des ballets empruntés à notre Académie royale
de musique. — Et Covent-Garden ;' Covent-Gardeu a eu tort ,
sans doute , de ne pas faire comme le théâtre rival ; car Co-
vent-Garden est fermé depuis quinze jours, malgré un succès
obtenu la veille de sa ban(j[ueroute ; et la troupe congédiée
s'est réfugiée dans la petite salle dite Olpni>ù/ue pour y ex-
ploiter, pendant quelques nuits , la nouveauté du drame de
Shéridan Knowles. Haymarket annonce relâche, «ne pou-
vant, dit son affiche , lutter contre les attractions multipliées
des importations étrangères aux autres théâtres, n Bref, quel-
que respect qu'on ait pour le génie dramatique des concitoyens
du grand Shakspearc , comme le vide appelle le vide, ahjssus
abyssum vocat , et que la foule appelle la foule, pour peu
qu'on soit de ce monde , et qu'on veu ille se distraire en com-
pagnie fashionable , il n'y a guère que le grand Opéra ou un
étranger puisse honnêtement passer la soirée. C'est encore à
Londres comme à Paris , sous ce rapport, avec cette différence
(|u'à Paris , notre drame lyrique est resté fraiinais , au moins
pour les paroles , et qu'à Londres, on n'exécute, au King's
MTTÉRATURK. 219
Oporn, que de la musique ilalieiinc et des pirouettes françaises.
.l"ai doue commencé mes excursions dramatiques par l'Opéra
jioiir y voir Tancride et Nathalie.
La salle était pleine ; car c'estle seul théâtre que l'aristo-
cratie anglaise honore de ses souscriptions et de ses visites,
parce qu'elle y règne , le seul où elle impose son étiquette
jusqu'au parterre , où l'on n'est admis qu'en bas de soie , vaste
parterre où les dames se placent , comme à l'orchestre de Fn-
vart , et où elles sont ol)ligées d'étaler elles-mêmes une toilette
de soirée. Nos dilettanti ne me plaindront pas quand je leur
aurai dit que i\IM. Riibini, Tamburini, M"»: Pasta et M™c Da-
li.oreau chantaient ce soir là, et que M'I' Taglioni dansait;
mais J'en scandaliserai quelques-uns, peut-être , en ajoutant
que M™= Pasta chanta faux tous ses airs , sauf sa fameuse cava-
tine, ce qui n'empêchait pas qu'on ne la saluât de frénétiques
applaudissemens presque à chaque note. ^1""= Pasta, que nous
avons si mal reçue dernièrement à Paris , conserve ici toute sa
renommée. C'est quelle est restée une grande tragédienne , et
(pie les dilettanti de Londres, moins délicats que les noires ,
a|)plaudissent le style passionné de son chant . sans s'inquiéter
de sa correction , tandis que la vois si pure de M"^ Damoreau
obtient un succès plus froid. De même on préfère Tamburini à
Kiibini , dont la suavité est accusée de monotonie, u Rubini ,
ai-je entendu dire à un jeune lord, est monotone comme le
rossignol. J'aimerais mieux l'écouter dans un bois , au clair
de la lune, que dans notre vaste salle, à la lueur des bougies. i>
Quanta INI^^" ïaglioni,ici comme partout, c'est l'enthousiasme
quelle excite , et la moindre critique contre sa perfection ferait
lapider le blasphémateur. On adore à la lettre , son pied et sa
jambe. Oui, cela va jusipi'ii l'idolâtrie. Ce pied et cette jambe,
imités tantôt en plâtre , tantôt eu bois d'ébène ou d'acajou ,
puis mis sous verre , servent. d'enseigne dans presque tous les
magasins de chaussures à la mode.
Quoique ayant conservé , aux yeux des Anglais, toute sa su-
périorité , la divine Pasta a cependant une rivale dans leur ad-
miration : c'est M'"*= IMalibran , actrice et chanteuse polyglote
que j'étais assez curieux d'entendre parler et chanter anglais.
Je suis allé la voir à Drury-Lane, dans une Somnambule tra-
duite de l'opéra de Bclliui,lequel opéra est calqué, pour l'action,
250 REVUE DE PARIS.
sur le ballet de M. Scribe. En vérité, M'"<^ Malibran est aussi
une gronde tia^édienne , et il manque peut-être au bonheur de
Paris de la voir un jour dans quelque drame français. Chaque
fois qu'elle est annoncée , il y a ])resqne autant de foule à
Drury-Lane qu'au King's Opéra, théâtre contre lequel Drury-
Lane fuit une espèce de concurrence de chant et de danse.
A'ms'i , a\ecla Somnambule j on donnait, le même soir, le
Dieu et la Brijadcve , ballet-opéra , qu'on appelle ïcïla Jeune
Cachemirienne , ((lie maitl of Cfishmee?-).
La musique de M. Auber a été arrangée par l'éternel arran-
geur anglais , M. Bishop, qui se fait, depuis quinze ans, une
réputation originale avec ses traductions. Mais , il est juste de
le dire, une miss Augusia danse dans la yet/zie Cachemirienne,
le rôle de Taglioni avec une grâce c[ui rappelle souvent Taglioni.
Ajoutez que pour la taille et la lieanté, miss Augusta ressem-
blerait plutôt à Julia. Je nie propose de la recommander à
M. Véron. Mais , hélas ! ce serait peu généreux de l'enlever à
sa troupe : elle est seule.
Je m'en suis convaincu dans les autres théâtres comme à
Drury-Lane : la scène anglaise vit non-seulement de nos ac-
teurs , mais encore de nos pièces. Ne croyez pas cependant que
nos auteurs aient à Londres un nom, une réputation comme
nos artistes dramatiques. Il faudrait, pour cela, qu'ils vinssent,
comme ceu.\-ci , payer de leur personne , saluer , chaque soir ,
le public , ou du moins forcer les directeurs de mettre leurs
noms sur l'affiche anglaise, qui, par paranthèse , est toujours
classiquement appendue au gigot de mouton ou à la longe de
veau, dans létal du bouclier. M. Scribe, qui a déjà fourni au
moins cent et une pièces au répertoire des grands et petits
théâtres de Londres, n'est pas plus connu du public que
M. Victor Hugo, dont on joue , depuis une semaine, la Lu-
crèce Borgia dans un théâtre de pantomime.
Comme on doit s'en douter, ceux qui gémissent dans les
journaux de la dégénération du théâtre anglais ne manquent
pas , entre autres griefs , de reprocher aux directeurs cette im-
portation étrangère qui a fait peu â peu trouver étrange ou su-
ranné , â Londres , le drame national. Les directeurs s'excu-
sent en répondant qu'ils sont bien forcés d'accepter ce que
les auteurs leur apportent; les auteurs, à leur tour , disent
LITTKRATURE. 2S1
que , travaillant [pour un public indifiërent , capricieux , très-
pea artiste , et pour les directeurs qui n'ont pas de droits d'au-
teur à payer, comme en France, ils en donnent au public et
aux directeurs pour leur argent , et qu'ils se garderaient bien
de compromettre devant les dédains de John Bull les pièces
de leur crû, réservant leur imagination et leur génie propre
pour des temps meilleurs. Le fuit est qu'aucun auteur de mé-
rite ou ayant une réputation à risquer ne s'est soucié, depuis
quinze ans , d'écrire pour le théâtre. Un succès, à Drury-
Lane ou à Covent-Garden , n'est ni chose Jcishionable ni
chose profilahle. Or la république des écrivains est ici très-
aristocratique , ou très-indusfrielle , comme la nation elle-
même ; elle recruterait presque une chambre des lords tout
entière, tant il y a de riches seigneurs qui font des romans ou
des articles de Revues, mais les communes de la littérature
ne veulent pas plus écrire gratis à Londres qu'à Paris. Ecrivez
donc une pièce de théâtre pour cent louis qu'un directeur
vous en donnera tout au plus; exposez-vous aux sifflets et aux
hurlcmens de John Bull [hisses and groaning), quand un
libraire vous offre 25,000 fr. d'un roman, et vous garantit
\ingt-cinq annonces de gazettes qui vous proclameront, un
mois durant, le rivai de Walter Scott. Mais j'écarte cette
question de la détresse des théâtres en Angleterre , sur laquelle
mes amis m'ont promis des renseignemens plus comjilels que
ceux que je possède , et je ne veux faire ici que le feuilleton du
jour en vous parlant du succès qui n'a pu empêcher Covent-
Garden de fermer sa porte. Il s'agit de la Femme , coule de
Manloue [Ihe JFife , a taie of Mantua), que je suis allé
voir représenter à l'Olympic Théâtre; c'est une jolie petite
salle que je comparerai à celle de la Montansier , où préside
notre ami Dormeuil , et où , comme je l'ai déjà dit , la troupe ,
congédiée par son directeur ,■ exploite à son compte, avec
l'autorisation du lord-chambellan , le répertoire du Covent-
Garden.
La salle n'était pas pleine; quoique les 'journaux (encore
une imitation parisienne peut-être )' nous assurent, tous les
matins, qu'il n'est pas facile d'y trouver place. On comprend,
du reste , cette complaisance charitable de la presse pour une
auvrc troupe fugitive , semblable aux malheureux Troyeivs
252 REVUE DE PAKIS.
chassés dllion , portant avec eux les débris de leur fortune et
leurs dieux domestiques. L'auteur de la Wife inspire aussi
personriellementrintérêt. Comédien et poète en même temps,
M. Shéridan Knowles se compare avec modestie, dans son
prologue, à la chauve-souris d'Esope, incertaine entre deux
natures , sifflée par les oiseaux et huée par les souris. On lui
devait déjà les f^irginius que notis avons vu jouer à Paris
par Macready , et plus récemment, le Bossu ^ autre pièce à
receltes. Il a publié aussi un recueil de contes. Son nou-
veau drame se distingue par un style assez adroitement imité
du vieux théâtre , sans être surchargé de vieilles locutions,
sans l'abus si commun de la redondance; il y a plus de ten-
dresse que de force dans sa poésie , quelques pensées brillan-
tes, du nombre dans lerliythme, de l'élégance dans la phrase,
rien de bien original , muis non plus rien de curieusement
bizarre.
La scène se passe en Italie , et la fable est un petit roman ;
car , en Angleterre , on en est aussi à dialoguer un roman au
théâtre, au lieu de combiner les ressorts d'un vrai drame ou de
développer des caractères , à la manière de Corneille et de
Shakspeare. Du moins M. Sh. Knowles n'a pas fait comme
plusieurs de ses compatriotes , qui , lorsqu'ils s'emparent de
l'Italie ou de l'Espagne par un drame ou un roman ( n'est-ce
pas encore une autre imitation parisienne?), se ])iquent
d'être « plus Arabes qu'en Arabie , n ainsi que disait Ha-
milton , et saturent leur dialogue d'une prétendue couleur
italienne ou espagnole à faire pâlir les tableaux de Véronèse
et de Murillo. A moi le beau soleil de Naples ou de l'An-
dalousie; à moi les éiïithètes poétiques de Venise ou de Sé-
ville ; vite un brigand ou une courtisane , un assassinat ou un
empoisonnement, une débauche ou une orgie où l'on jure,
soit par coi-pio di Dio , soit par saint Jacques de Composfelle :
voilà l'Italie comme n'a pas su la poétiser Byron, ou voilà l'Es-
pagne comme n'ont pas su la peindre Lcsage ni Mérimée. Mais
je ne sais si tous nos auteurs me pardonneront cette digression,
quoique les digressions soient tant k la mode, et je reviens vite
à M. Shéridan Knowles. Je ne voudrais pas cependant analyser
sa pièce : la critique n'analyse que les œuvres d'art, où tout
est calculé, quoique tout y semble naturel. Il vaudrait peut-
l.ITTKP.ATl RE. 235
être mieux raconter le roman qu"il a mis en scène , comme une
histoire ramenée au simple récit de la tradition. — Il y avait
une fois (car vraiment il faudra bien revenir à la vieille formule
pour varier nn peu) , il y avait à jMantoue une pauvre fille ve-
nue de la Suisse avec son père , et laissée orpheline aux soins
dun tuteur qui , se croyant le droit de disposer d'elle , lavait
accordée en mariage au comfe Florio. Mariana, c'était son
nom, intimidée par une autorité injuste, après avoir long-temps
résisté, avait été traînée jusqu'à l'autel ; mais là , retrouvant son
courage, au moment de prononcer le oui fatal elle avait dé-
claré qu'elle ne serait jamais l'épouse du comte Florio, et s'était
mise sous la protection du curé Antonio. Ce prêtre respectable
promit à Mariana son appui , et le tuteur de la jeune fille fut
forcé d'avoir recours îiu duc de Mantoue pour réclamer sa pu-
pille, prétendant toujours avoir le droit de disposer de sa main.
Ferrardo Gcnzaga , le duc régnant, annonça qu'il jugerait
cette 'cause solenncllenient et conformément aux lois du pays ;
mais vainement ?iîariana chercha dans ^lantoue un avoc.il; ils
avaient tous été gagnés par le comte Florio , et le curé Anto-
nio , fidèle à la protection qu'il lui avait promise, fut réduit à
prier, par lettre, un sien neveu, avocat à Ronie, de venir dé-
fendre l'orpheline. Lorenio, cet avocat, semit en route j mais
il fut arrêté par des voleurs qui le retinrent long-temps prison-
nier. Il s'échappa enfin en délivrant un compagnon d'infortune,
qui s'oifrit pour remplacer son secrétaire , tué par les bandits ,
et avec qui il arriva sain et sauf à Mantoue, le jour même où
le procès devait être jugé. Il était temps , comme on voit. Le
bon curé se hâta de présenter son neveu à l'orpheline ; et celle-
ci, pour mettre son avocat au fait, lui raconta comment elle
ne pouvait aimer le comte Florio, parce qu'elle en aimait un
autre, un jeune voyageur de Mantoue, que son père avait
sauvé delà chute d'une avalanche, et recueilli dans son chalet,
qu'elle avait soigné elle-même , mais qu'elle était venue inuti-
lement chercher à Mantoue, lorsqu'il avait quitté la Suisse.
Qu'était-il devenu ? elle l'ignorait ; mais elle l'aimait, elle l'ai-
iiieiait toujours. L'aveu d'une passion si tendre et si confiante
toucha aux larmes le jeune avocat elTTon nouveau secrétaire,
qui se rendirent à l'audience du prince.
Le procès commence. Ij'avorat du c.imte Flnrio parle le pre-
Vfi ï
REVUE DE PARIS.
niiev, mais le duc Fcrrardo dain;RC à peine eiilciulii; la rt'|)li(nie
(le Lorcnzo. « Que Mnriana épouse le comte, » dit-il. Le bon
curé , iii(li;;iié de cette partialité fyianiiiijue , prend à son tour
la parole et ose reprocher au prince son injustice et la violence
à laquelle il condamne la pauvre orplieliue. u La cause est ju-
;;ée, répète le prince, qu'on rende cette jeune flUe à son tu-
teur légal. — On ne pourra que lui rendre mon cadavre , »
sY'crie Mariana au désespoir; et, montrant un flacon qu'elle
avait caché dans son sein : ic La mort est à mes lèvres , ajoute-
t-elle; qu'on fasse nn pas pour me saisir, et une goutte de ce
poison me délivre de la puissance îles hommes. — D'où vient
cette répugnance pour le comte ? demande le duc Fcrrardo. —
.Te suis fiancée à un autre , répond Mariana. — Et cet autre
dont vous parlez , est-il à Mantoue? ne savez-vous pas sa de-
meure? — Pour le moment je ne lui en connais d'autre que
mon cœur, ii Le duc voit qu'il a affiire à une jeune fille roma-
nesque, et ordonne qu'on exécute la sentence, lorsqu'une voi.v
nouvelle s'élève qui arrête à lu fois les officiers de justice et fait
tomber de la main de Mariana le flacon qu'elle portait à ses li-
vres pour s'empoisonner. « Ma Mariana ! » dit cette voi.v , et
c'est celle du secrétaire de Lorenzo. — u C'est lui , c'est mon
amour! « En effet, le secrétaire se fait connaître pour l'amant
de l'orpheline , et se jette dans ses bras , sans respect pour la
justice souveraine, u Qu'on écarte ce rustre qui ne sait pas en
présence de qui il se trouve , n dit le duc Ferrardo. Mais, loin
de se laisser elfrayer par cette injonction, le secrétaire s'adresse
au due lui-même : u Descends , noble duc , descends , toi qui
ignores où tu sièges. — Où je siège? que veux-tu dire ? — Sur
le trône de ton cousin. — Il est mort. — Non , il vit et réclame
sa place.... Me reconnais-tu cousin? » Le prétendu secrétaire
est reconnu en eliet, non-seulement par son cousin , mais par
tous les seigneurs de Mantoue présens à l'audience. C'était
Léonardo Gonzaga . qui , pendant que son père, le feu due ,
régnait encore, entraîné par un caractère inquiet et romanes-
que , était allé incognito parcourir le monde, c'était Léonardo,
qu'on avait cru mort, et qui revenait ainsi , au grand désap-
pointement de son cousin. Cependant celui-ci se résigna avec
bonne grâce et abdiqua en faveur de l'héritier légitime, qui,
aux cris de Vive le duc ! Vive la duchesse ! fit asseoir h son côté
LITTERATURK.
253
l:i Irciiiblniitu Mifiana, en la proclamant duchesse de Miiiitouc.
Le nouveau prince goûtait à peine depuis un mois accompli
les (louceins de la lune de miel, lorsque Tinviision de l'Italie
par les français l'appela sur les frontières. Il laissa son épouse
à niantone et la confia à l'honneur de son cousin, qu'il nomma
régent en son absence, convaincu de la fidélité d'un parent
qui n'avait pas hésité un moment à lui restituer la couronne
ducale. Mais Ferrardo avait fait contre mauvaise fortune bon
co-'ur lorsqu'il avait si facilement cédé la place àLéonardo; il
nourrissait secrètement le ressentiment de l'ambition déçue, et
il voulut mettre à profit sa régence pour recouvrer l'autorité. Ce
n'était pas un ambitieux hardi ; le poison et le stylet lui faisaient
peur dans sa main ou dans celle d'un complice; il imagina
donc qu'il se déferait plus sûrement de son romanesque cousin
en le frappant dans la réputation de sa femme, u II l'e survivia
pas , se dit-il , à la preuve de son infidélité, n Dans cette idée,
Ferrardo cherchait eu lui-même le moyen de corrompre ou de
calomnier ]\Iariana , car peu lui importait ([u'elle fût coupable,
pourvu (ju'clle passât pour telle aux yeux de Léonardo, lors
qu'à la porte de son palais il rencontra un honnne d'assez
mauvaise mine qui semblait lui barrer le passage. Le duc ,
malgré l'air insolent de ce mendiant, lui offre, en aiuiiône ,
un florin ; le mendiant le repousse... un ducat : — ce n'est pas
assez, encore; il lui en demande cent. Le duc veut le faiie
arrêter. « Gardez-vous-en bien , seigneur, lui dit tout bas cet
homme, jusqu'à ce tpie vous sachiez mon nom; ce nom est
apposé à certains documeiis que vous ne vous soucieriez peut-
être pas de voir mettre au jour. — Quels docuniens? » l'inconnu
lui cite alorsdeux ou trois commissions suspectes qu'il a reçues
jadis de lui. « Assez , Saint-Pierre , lui dit le duc. — Vous nie
connaissez donc maintenant , seigneur, malgré l'état où la mi-
sère m'a réduit ? » Le duc non-seulement le reconnaît , mais lui
donne sa bourse et achète ses servit^es. Ce Saint-Pierre était un
iincien instrument de ses mauvaises actions, etTerrardo re-
mercie te sort de le retrouver si à propos. La réussite de ses
[)lanslui semble désoi'mais assurée; il jettera Saint-Pierre surUi
passage de la duchesse pour la séduire ou pour la cotiqjromettre.
Saint-Pierre, redevenu un gentilhomme, grâceà lalibéralité
du régent pour lui, mène un train somptueux; il joue, c'est
256 REVUE DK PARIS.
là son grand défaut , et il perd ; il était malheureux au jeu. Il
lui prend une velléité de réputation militaire et il se rend à
l'armée ; mais quand il revient à Mantoue , chargé d'un mes-
sage du prince pour son cousin le régent, il s'avoue aussi
pauvre qu'auparavant. Ferrardo acquitte encore une ibis ses
dettes et commence ù l'employer pour perdre IMariana. Bientôt
l'innocente princesse tombe dans les pièges qui lui sont tendus;
toules les apparences tournent contre elle; le bruit court à
Mantoue que Saint-Pierre est son amant; on l'a vue lui parler
avec émotion. Ferrardo ne cesse de gémir sur l'inconstance du
sexe. Le bon curé Antonio lui-même, persuadé que Mariana
s'était perdue par trop de confiance en sa vertu , vient )a rap-
peler sévèrement à sou devoir. Mariana s'indigne d'abord des
soupçons exprimés parle vieillard; puis, réfléchissant que de
tels souj < ons annonçaient quelque noir complot, elle le sup-
plie de lui dire s'il était lui aussi son ennemi, puiscpie, sans
aucune raison de douter de son innocence , il se rendait l'écho
de ceux qui inventaient quel([ue odieuse fable pour la perdre.
« Quoi donc! dit alors Antonio, un homme n'a-t-il pas été
surpris cette nuit même dans votre chambre ? — Quel homme?
— Celui-là même avec qui vous parliez hier soir. — Je suis
perdue! i> s'écria Mariana. Et au même instant le régent
Ferrardo et plusieurs seigneurs et magistrats convoqués par
lui pénétraient dans sa chambre. <i Vous êtes perdue! dit
Antonio. — Oui , perdue , mais innocente , ii répond Mariana ,
qui voit bien qu'elle est la victime de quelque noire trame. En
eiFet , Farrardo et les autres reparaissent avec une écharpe
qu'ils ont trouvée sur le lit de la princesse , et qu'on reconnaît
pour être ."i Saint-Pierre. Antonio ne doute plus que IMariana
ne soit adultère , et se retire avec tous les témoins de cette
scène , excepté l'errardo , qui , s'adressant à la princesse lors-
qu'elle revient de sa stupéfaction , feint de s'intéresser à elle.
« Fuyez, lui dit-il, je favoriserai votre évasion; je tiens des
chevaux et de l'argent à votre disposition, n Mariana , comme
si elle n'avait plus d'autre pensée que d'échapper à sa honte,
et peut-être à la colère de son époux, se décide à fuir.
Le régentse félicite du succès de ses machinations : u Mais ,
!«c dit-il, il me reste à faire éloigner aussi Saint-Pierre de
Mantoue. » Saint-Pierre, qu'il tenait enfermé dans une cham-
LITTÉRATURE. 257
bre voisine, est donc introduit; Ferrardo remnrqiie son air
sombre et méconlent. n Sommes-nous seuls? lui demande
Siiint-Piene; as-tu fait éloigner ces salellites qui hier soir se
sont empares de moi et m'ont entraîné ici? — N'as-tii pas
compris , lui répond Ferrardo , (ju'ils n'agissaient que par mes
ordres ? n Saint-Pierre veut se venger alors sur le régent d'un
coup qu'il prétend avoir reçu et se plaint en blasphémant de
la violence avec laquelle on l'a entraîné à demi-ivre dans la
chambre du duc. « Apaise-toi , lui dit Ferrardo tout en lui
montrant son poignard , tu n'as été entraîné ici que pour y faire
ta fortune; voilà une cassette contenant dix mille ducats et
cjui va t'appartenir moyennant un dernier service. — Lequel?
Ecris-moi , comme si tu t'en glorifiais , que tu as en effet passé
cette nuit là où l'honneur du Juc défend qu'aucune autre tête
(|ue la sienne repose. Qu'as-tu à me regarder ainsi ? ce n'estpas
cliose didicile. — En effet. — Voilà une plume, de l'encre et
du papier , écris.... Qu'attends-tu? — Je réfléchis, rejjrend
S linf-Pierre , à la meilleure manière d'exécuter votre désir.
Jliclez-nioi vous-même tout ce qui s'est passé , je le rédigerai à
mesure. » Ferrardo rappelle chaque incident du complot, et
Saint-Pierre écrit ; puis , quand il a fini , faisant un geste d'im-
patience : « Par la mort', s'écrie-t-il , voilà un mot qui n'est
\)as celui queje voulais mettre , prêtez-moi votre poignard pour
le raturer avec la pointe. )> Ferrardo lui remet son poignard.
'•. V'oyez , lui dit alors Saint-Pierre , si c'est bien cela, n Fer-
rardo lit : « Comment donc , Saint-Pierre , mais c'est ma con-
fes.'îion et non la tienne que lu viens d'écrire. Qu'est-ce que
cela signifie? — Vous la reconnaissez, seigneur duc; je suis
un secrétaire habile , comme vous voyez. Eh bien ! signez-la. i>
Ferrardo ne peut revenir de son étonnement. u Est-ce bien
vous, Saint-Pierre? — Oui, c'est moi, mais tel que vous
m'avez fait, non plus le simple enfant de la Suisse que vous
enlevâtes au chalet paternel , mais l'homme quia profité de
vos leçons et qui est devenu à la ville aussi corrompu que vous.»
Le duc vent se lever , mais son poignard est dans la main de
Saint-Pierre, qui le force de l'écouter jusqu'au bout , en lui
reprochant d'avoir séduit sa jeunesse et empoisonné sa vie par
d'éternels remords, u Peut-être, dit le duc, ne t'ai-je pas of-
fert une somme nsscz forte? — Signez. — Je double les dix
258 REVUE DE PARIS.
mille (liiciits. — Allons , signez. — Snint-Piene , (e coitlenle-
ras-tu de quarante mille ducats? — Signez, répète, Saint-
Pierre insensible à cette séduction. Vous avez encore une
minute , au bout de laquelle votre nom sera au bas de ce pa-
pier, ou ce poignard au fond de votre cœur, n Fevrardo signe;
Saint-Pierre le contraint de lui confier en même temps son an-
neau ducal , renferme à sa place dans le cabinet, et part, en
le remerciant avec ironie.
Cependant le lendemain Ferrardo ne désespérait pas encore
de sa fortune. Le bruit du crime delà dncliesse s'était répandu
dans la ville; la disparition de Mariana et de Saint-Pierre
semblait le confirmer. Le régent, Antonio et les magistrats
de Mantoue se préparent à aller porter au duc Leonardo la
triste nouvelle de son déshonneur. Cette dépufation solen-
nelle arrive au camp , et lorsque le duc l'interroge avec
anxiété sur son épouse bien aimée, le régent lui raconte sa
fuite avec Saint-Pierre.
Leonardo refuse de croire une si odieuse trahison; vaine-
ment le bon curé Antonio atteste les paroles du régent : telle
est sa confiance en la veitu de sa Mariana qu'il trouve moyen
d'interpréter favorablement cette fuite... et au même moment
un officier vient annoncer la duchesse elle-même. Leonardo
Tavaitbien deviné : elle n'avait fui que pour chercher un refuge
auprès de lui. La voilà eu présence de ses accusateurs, plaidant
elle-même sa cause avec la dignité de l'innocence calomniée ,
mais ne cachant pas qu'elle a surtout compté sur l'amour de
Leonardo pour sa justification , quehjue artificieuses que
fussent les preuves qu'on invo([ucrait contre elle. Ferrardo
j)ersiste à la déclarer coupable ; mais on introduit le prétendu
complice de son crime , Saint-Pierre lui-même , qui, au mo-
ment où Ferrardo répète avec assurance que IMariana est
adultère , s'élance et crie ; « Menteur ! elle est aussi fidèle que
lu es perfide ! )> Ferrardo tire son épée; et en frappe Saint-
Pierre, qui tombe, blessé à mort ; >< On en croira du moius
un mourant, dit-il d'une voix éteinte. Prince , lisez cette con-
fession. — Elle me fut arrachée par la menace du poignai-d,
re[ireud Ferrardo. Mais niezquevoiis avez passé la nuit, seul .
aiqirès de l'adultère. — Seigneur, dit Saint-Pierre en s'adres-
sunt à L('onuido, la prinecsie ne poite-l elle pas une petite
LITTKKAÏIJKE. 259
<i()ix nisliqiie , qui n'a pas été jiolic par la main d'un ouvrier?
— Oui, répond jNIariana , la même (pie je vous ai montrée
([uand nous avons parlé ensemble à INIantoue. — Ce fui, dit
Sain(-I'ierre , un présent que votre frère vous lit, il y a quinze
ans. — Il yaquinze ans, en effet, j'étais nue toute jeune fille,
et lui déjà presque un homme. — Un matin , eu vous réveillanl ,
iijoula Saint-Pierre , vous aperçûtes ce frère pleurant , debout,
près de votre lit; il vous bénit , passa cette crois autour de
votre cou , vous baisa sur le front, vous dit adieu , partit, et
vous ne le revîtes plus. Je vous en conjure, approchez -vous
de moi... Ah Dieu! c'est bien le visa;;e de ma mère!!! —
]Mon frère Ambroise ! dit Mariana. )• C'étaient en effet lu
frère et la sœur. La calomnie devint évidente. Saint-Pierrei
avait reconnu Mariana, à son retour de l'armée, et su
vue, en évoquant fous les souvenirs de sa jeunesse, avait
éveillé ses remords. Il expira avec la satisfaction de prouver
que sa sœur était toujours restée digne de son époux et d'elle-
même.
Je viens de vous raconter tout le roman de M. Slieridaii
Knowles, en indiquant par quelques fragmens du dialogue les
scènes les plus saillantes. C'est, comme il est f.icile de le voir
par cette analyse en récit, une histoire fort ordinaire, et il a
fallu toute la complaisance de la critique pour en trouver le
plan ingénieux. Les caractères n'ont rien non plus de très-
neuf, quoiqu'on ait beaucoup admiré, après tant de femmes
innocentes et persécutées sur la scène , cette Desdémone, ou
mieux encore cette copie de l'Imogène de Shakspearc , qui
triomphe si heureusement d'un autre lachinio par la confiance
qu'elle puise dans sou amour. Quant à Saint-Pierre, on rem-
plirait aussi un bagne de tous les drôles de la iaême famille
qui figurent dans les mélodrames de notre époque. Il faut
donc chercher le mérite de M. Sh. Knowles dans l'expression
élégante et harmonieuse de quelques nobles sentimens. Sa
pièce, drame, ou mélodrame, ou conte, est ce que nous aj)pel-
lerions , en France, agrcahleinent versifiée. 11 y a même des
pages d'un style brillant.
L'auteur remplit , dans la Femme, le rôle de Sai!it-Pii;rre,
C'est un homme de physionomie plus conuuune cpie noble.
Sou débit est sûr et intelligent; mais rien, dan.s son jeu, ne
260 REVUK I>K PARIS.
s'élève au-dessus de l'ordinaire. Les autres comédiens suffisent
aussi tout juste à jouer convenablement. La seule miss Elle»
Tree (ÎMariana) ajoute la poésie d'une diction pleine de grâce
et de sensibilité , à la poésie de son caractère de jeune fille
romanesque, d'abord, et puis de princesse simple avec no-
blesse , passionnée sans exagération. Ce[)endant , somme toute,
de l'aveu des Anglais eux-mêmes , la meilleure actrice qu'il y
ait à Londres, en ce moment, c'est, jiour les uns M""" ftlali-
bran , pour les autres, M"° Pasta. Profitant de cette bonne
composition de l'amour- propre national, j'ajouterai que la
jambe la plus admirée n'est plus celle de l'Anglaise M™^ Ves-
tris , dont le plâtre moulé avait coûté si cber à Lord Fife,
'mais la jambe du Taglioni; et quant au drame lui-même,
littérairement parlant , il semble, malgré M. Knovvles, que
c'est aussi de France qu'il doit revenir en Angleterre, plus
digne de Shakspeare 5 car, à en juger par la simple analyse
des EnJ'aiis d'Edouard , qui me parvient aujourd'hui , c'est
de Shakspeare <|iie Casimir Delavigne s'est heureusement
inspiré dans son dernier triomphe. — Il me resterait à examiner
les causes de la dégénération du théâtre anglais; mais c'est le
texte d'un bill sollicité au parlement par M. Ed.-L. Bulwer,
dont je veux attendre les obligeantes communications.
A propos des En fans d'Edouard y si j'ai été privé par mon
voyage de la première représentation, j'ai pu recueillir , juste-
ment hier, tout ce qui reste de leur souvenir en dehors delà
pièce de Shakspeare. Nous avons visité la Tour. Comme ce
n'était pas ma première visite , nous avons éludé la mystifi-
cation de voir la couronne ou la prétendue couronne du roi
d'Angleterre, tlie likeness ofa kingly crown, comme dirait
Milton , derrière le grillage en fer qui la protège des voleurs,
dans une forteresse (jui pourrait braver une armée ! Mais après
nous avoir montré la hache qui trancha la tète d'Anne de
Bolen , etc. , le garde nous a arrêtés sous un sombre arceau ,
et nous a dit : u Voici la porte de la tour sanglante , ainsi
nommée depuis qu'on y a assassiné les enfans d'Edouard. »
Puis, de la Tour, nous sommes redescendus jusqu'à West-
minster pour vi.siter l'abbaye. Parmi les tombeaux , il en
est un sur lequel reposent deux enfans : ce sont les enfans
d'Edouard. Une petite .Anglaise qui visitait aussi l'église avec
I.lTTiinATUlVE. 26 i
»a inèro , dans la même société de curieux ([ue nous , a été
frappée de la taille de ces petits morts de marbre, u C'étaient
deux petits eufans comme vous , lui a dit la mère , et qui furent
tués pur leur oncle. — Tués par leur oncle! s'est écriée la
petite personne , et pourquoi? — Ma fille, parce qu'ils n'étaient
])us sa/jes. n La petite personne s'est heureusement contentée
de cette leçon où Thistoire a été un peu sacrifiée à la morale ,
et j'en ai été moi-même édifié, dans une époque où l'histoire
et le roman ont tant de falsifications iunnorales à se reprocher.
— Je parle pour lAnglelerre aussi bien tjue pour la France,
comme vous le verrez quand je vous dirai où en est la littéra-
ture anglaise en 1833
A5IÉDÉE PiCHOT.
REVUE CRITIQUE.
LES POETES DU TRIMESTRE.
Je suis un critique assez positif, et, partant, peu mystique de ma
nature j cppendant je me garderai bien de me rendre l'écho de ces
poètes négligés qui ne cessent de répéter, dans l'intervalle d'un
volume à un autre , qu'il n'y a plus de public pour les vers. Je ne
sache pas qu'en notre époque si prosaïque aucun ouvrage en prose,
toman ou histoire, se soit débile au nombre d'exemplaires des
Chansons de Béranger, des MioiTATioNs de Lamartine, des Mts-
bj'iNiENNEs de Casimir Delavigne et des Satiucs do Barthélémy et
Méry. Mais il est vrai de dire qu'en poésie il y a toujours eu mo-
nopole en faveur de quelques premiers venus : c'est la seule con-
solation qu'on puisse offrir à ceux qui se plaignent de l'indiffé-
rence des acheteurs ou des lecteurs , pour parler en style moins
mercantile. Parmi les poètes moins populaires que les noms que
je viens de citer, il en est dont le tour peut venir encore, ou dont
le genre de talent (pardon, messieurs, c'est de génie que je veux,
dire) n'a eu d'autre tort que de ne pas s'adresser aux sympathies de
la foulej car il faut dans le succès de nos plus illustres poètes faire
aussi la part delà politique et de l'a propos. k\i jmjcment dernier
delà critique posthume il peut advenir que parmi les poètes très-
connus, très-vantés, très-populaires en un mot dune péiiode
donnée , tel n'aura été peut-être que le poète d'un parti , tel autre
que le poète d'une année ou d'une olyinpiade, celui-là mourant
avec la passion qu'il a servie, celui-ci avec la mode qui l'avait
adopté j et puis, de tant d'œuvres complètes imprimées du vivant
des auteurs, il restera, au bout d'une génération de poètes, quel-
ques pages d'échantillons pour figurer dans les poétiques, les
Imites de littcraiure et ces choix de poésies mêlées que nos voi-
sins les Anglais appellent élcyans extraits (élégant exlracls).
Qfioi qu'il en soit de ce lendemain de nos succès , j'ai si bien
I.ITTy.RATUr.E. 2G3
raison do prétendre que notre époque indusiriello consent à se lais-
ser amuser par la poésie comme par la musique, que non-seule-
ment il s'est publié, depuis janvier dernier, plus d'un million de
vers (j'ai mieux aimé les compter que les lire, je l'avoue, quoi-
qu'on en ait vu se glisser par centaines même dans les feuilletons
de la presse politique , entre un article sur l'Académie des Sciences
et un autre sur les chemins de fer ) , mais qu'encore il se manifeste
dans la poésie du jour une tendance aux sentimens tendres, à la
religion et au mysticisme tout-à-fait édifiante. C'est une conso-
lante réaction après tant de petits poèmes semi-philosophiques cl
semi-libertins , dont les auteurs se croyaient les rivaux de Voltaire
et de Byron, Ne désespérons pas qu'une réaction analogue ne ra-
mène bientôt aussi le roman à la morale, le roman tour-à-tour
» historique, drolatique, philosophique, intime,» mais devenu
sous chacune de ces lormes plus corrupteur en i853 que du temps
de Crébillon fils et de La Clos , de Louvet et de Pigault-Lebrun.
Lin des symptômes de cette réaction prochaine ne serait-il pas dans
la réimpression si généralement applaudie d'un roman tout rempli
d'une philosophie rêveuse plutôt que chagrine , où le doute n'a
rien d'amer , où l'amour de la nature tient lieu d'une religion ,
d'OneuMANN enfin, livre oublié, qui vient après vingt ans prendn»
sa place entre le Vicaiue savoyard et René? Mais depuis la révo-
lution antipoélique et antireligieuse de i83o, il est une publica-
tion qui, en apparence, plus qu'aucune autre , aura préparé Irs
voies à ceux de nos poètes qui osent enfin, sans craindre le ridi-
cule, ou du moins l'accusation de jésuitisme , croire en Dieu dans
leurs vers , prêter uus forme d'ange à la muse , et rendre un culti;
aux souvenirs de l'enfance et du foyer domestique; je veux parler
des Feuilles d'aiitomne, qui ont pu paraître impunément sans faire
crier au dècot parle libiialisme, comme il arriva à M. de Lamar-
tine quand parurent ses premières M^ditatioss. Peut-être aussi, au
lieu d'attribuer le retour de la poésie chaste à l'exemple d'un grand
nom, est-il plus juste de ne voir dans cet exemple que la première
expression de la pensée générale revenue par satiété aux éternelles
idées du vrai et du beau simple. En effet , le bizarre, l'étrange,
l'extraordinaire ne sauraient être que le caprice ou la maladie d'un
esprit supérieur qui entraine un moment les imaginations bla-sècs
ou malades comme la sienne, et produit répidèiiiie toujours pas-
sagère du mauvais goût.
26-4 r.KVUE T)E PARIS.
Quant à moi, je le déolare franchement, tout ce qu'on a décoré
jusqu'ici du titre de fantastique en poésie n'avait jamais pu exci-
ter en moi qu'un sourire; j'ai souvent confondu ce sublime-là avec
le grotesque, au grand scandale de mes amis. Grâce au ciel, on
commence à rire de toutes ces tristesses factices , de ces masca-
rades lugubres , qui multiplient autour d'elles les attributs du ci-
metière , à défaut de la mélancolie rêveuse de la vraie poésie , et
qui ne sont qu'une contre-partie de ce dandvsmo littéraire , par-
iant sans cesse chevaux, cigares, vin de CJiampagne , et confon-
dant la fatuité avec l'aisance de la bonne société. Agréable distri-
bution de rôles entre Jean qui pleure et Jean qui rit , l'un parodiant
le beau désespoir de Childe-Harold , l'autre la moquerie dédai-
gneuse de don Juan ! Au reste , si la mystification a duré si long-
temps , convenons de bonne grâce que la critique a bien à se
reprocher la complicité de ses théories et sa complaisance à re-
connaître de prétendus 'c apostolats , )) de prétendues a missions
de poètes » en contradiction avec ces autres grands mots (( d'in-
dividualité )) et « d'indépendance artistique n appliqués à je ne
sais combien de médiocrités imberbes ou caduques. Mais laissons
en paix les morts , qui par parenthèse ont aussi maintenant leur
journal et pourraient nous répondre.
En tête de tous les volumes devers ])ubliés récemment, il faut
placer d'abord celui de 31""= Desbordes Valmore , intitulé les Pi.i;uns.
Il y a là toute une vie de femme poétiquement racontée , la vie
d'une femme qui a beaucoup aimé, soutFcrt et pleuré, un niman
vrai dont chaque page réveille en vous une délicieuse émotion ,
ravissante lecture que vous n'interrompez que pour pleurer ou
rêver sur un vers , sur un mot. Depuis les Feuilles d'automni! aucun
livre n'avait comme celui-là rendu à mes souvenirs d'enfante leurs-
brillantes couleurs, et renouvelé en moi celte douce mélancolie
que nous laissent des douleurs afTaiblies par le temps. C'est un
livre avec lequel on retrouve tour-àtour les images des amis qu'on
a aimés et perdus , tous les sentimens tendres ou tristes qu'on a
éprouvés. Jusqu'ici je ne ne savais pas de poésie de femme au-des-
sus de celle de M'"e Taslu : les vers de M"^eDesbordesValmore n'ont
même pas en général le fini ni la correction claire et facile que
nous avons tant admirée dans ceux de sa rivale; mais il me semlde
qu'il y a justement un charme de plus dans cet abandon ou dans
cette fougue qui laissent quelque chose à désirer sous le rapport
i.iTTtRATL'nr. 2(55
(lu style proprement dit. Enfin je n'ai jamais abdiqué plus volon-
tiers la sévérité du critique pour me livrer à mon émotion de lec-
teur. J'ai aimé , souffert et pleuré aTec Mra= Desbordes-Valmore ,
que je n"ai jamais vue, comme je ferais avec une sœur , une amie
qui me raconterait ses peines après une longue absence. Il me
larde de voir comment nos métaphysiciens de la critique explique-
ront ces impressions que je les défie de ne pas avoir éprouvées
comme moi. A leur art de déduire tout ce qui est beau d'un système
philosopbique , je préférerais certes le talent de savoir dessiner
comme Westall ou Johannot, afin de traduire, par une suite de
jolies vignettes , tout ce qu'il y a de délicates images dans ce»
simples élégies:
Yois-tu, d'un cœur de femme il faut avoir pitié.
Quelque chose d'enfant s'y mêle à tous les âges j
Quand elles diraient non, je dis oui. Les plus sages
Ne peuvent sans transport se prendre d'amitié ;
Juges d'amour ! Ce mot nous rappelle nos mères ;
Le berceau balancé dans leurs douces prières ,
L'ange gardien qui veille et plane autour de nous ,
Qu'une petite fille écoute à deux genoux, etc., etc.
C'est le début, appelé Révélation , et rempli de ces superstitions
religieuses par lesquelles nous avons tous passé, n'importe à quelle
religion nous ont conduits les distractions du monde. Puis c'est
la Fie et la Mort du ramier, l'Attente, Amottr , le Jumeau
pleuré, les Mots tristes , Toi, me }iais-tu? Minuit , et quarante-
huit autres pièces dont la plus faible contient au moins une pensée
tendre ou gracieuse. Les lecteurs de la Revue de Paris n'ont pas
oublié sans doute une notice sur Lucretia Davidson , cette jeune
Américaine morte à dix-sept ansj M"' Yalmore lui a adresse une de
ses plus touchantes élégies, où, avec une modestie charmante,
elle chante les muses rivales de la sienne. Mais je préfère encore
les vers à Louis LabLé , ou ceux que M"" Valmore a fait sur sa
fille Ondine ;
Ondine, enfant joyeux qui bondis sur la terre,
Mobile comme l'eau qui l'a donné son nom,
Es-tu d'un séraphin le miroir solitaire?
Sous ta gr.ioe mortelle orne-t-il ma maison?
3 i7>
266 RKVUE DE PARIS.
Quand je Vy vois glisser dansante et gracieuse,
Je sens flotter mon ame errante autour de toi ;
Je me regarde vivre, ombre silencieuse ;
Mes jours purs sous tes traits repassent devant moi !
0 ma blanche colombe ! entr'ouvre-moi ton aile;
Mon cœur a fait le tien , il s'y renfermera ;
Car ce serait affreux et pitié de t^apprendre ,
Quand tu baises mes pleurs, ce qui les fait couler.
Va les porter à Dieu, sans chercher à comprendre
Ce qu'une larme pèse et coûte à révéler.
Tout pleure , et l'innocent que le torrent entraîne,
Et ceux qui pour prier n'ont que leur repentir.
Peut-être en ce moment les soupirs d'une reine
Sur la route du ciel rencontrent mes soupirs , etc., etc.
Mais après avoir beaucoup loué , je voudrais en toute justics ré-
véler, par la citation d'une pièce entière, les défauts en même temps
que les qualités de l'auteur , à qui on peut reprocher quelquefois
jine manière affectée de briser son vers et de varier ses tours de
phrase aux dépens delà clarté. Je choisis le plus court des cinq pe-
tits drames élégiaqucs adressés aux enfaus, et dont les lakistes an-
glais Wordsworlh et Wilson ne désavoueraient aucun.
l'oreiller d une petite fille.
Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
Plein de ])]ume choisie , et blanc et fait pour moi !
Quand on a peur du vent , des loups , de la tempête ,
Clier petit oreiller , que je dors bien sur toi !
— Beaucoup , beaucoup d'enfans pauvres et nus, sans mère,
Sans maison , n'ont jamais d'oreiller pour dormir;
Ils ont toujours sommeil. 0 destinée amère !
Maman , douce maman, cela méfait gémir.
— Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges
Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.
Seule, dans mon doux uid qu'à tes pieds tu m'arranges.
Je te bénis , ma mère , et je louche le tien !
— Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première >
Pe l'aube au rideau bleu , c'est si g-ai de la voir !
LITTÉRATURE. 267
Je vais dire tout bas ma plus tendre prière :
Donne encore un baiser, douce maman. Bonsoir !
l'RIlillE.
Uieu des enfans ! le cœur d'une petite fille
Plein de prière , écoute , est ici sous tes mains ;
On me parle toujours d'orplielins sans famille!
Dans Tavenir, mon Dieu , ne fais plus d'orphelins !
— Laisse descendre au soir un ange qui pardonne ,
Pour répondre à ces voix que l'on entend gémir.
Mets sous l'enfant perdu que la mère abandonne
Un petit oreiller qui le fera dormir.
Après M™« Dcsbordes-Yalmore , mais sur la même ligne , je
placerai M. Jules Le Fèvre , qui publie un recueil sous le titre de
Confidences. C'est aussi de la poésie mélancolique et tendre, plus
forte de pensées peut-être, plus savante d'exécution, mais qui, à
cause de cela même, a le défaut de manquer quelquefois de naï-
veté et de naturel , dons précieux qui compensent bien un peu de
négligence, et que le titre de 3L Le Fèvre exigeait pour donner à
ses Confidences un air d'épancbemens faciles. J'en veux surtout à
l'auteur de l'emploi d'un vocabulaire de mots savans que la poésie
sentimentale ferait bien de laisser à la poésie didactique, et que
l'abbé Delille appliqua souvent avec bonheur à la description des
[ihénomènes physiques. Dans une ame de poète, ces phénomènes
ne doivent réveiller qu'un sentiment et non le mot propre d'une
détinition. M. Le Fèvre est jieut-être trop érudit pour un rêveur.
Byron avait dit quelque part des astres , qu'ils étaient , à ses yeux,
les caractères d'un alphabet céleste : 31. Le Fèvre a dit la même
chose des fleurs , mais avec l'explication complète de chaque signe
de la langue de Flore , explication presque aussi longue que le Sys-
tcma planturum de Linnaeus. J'aime mieux la manière plus dra-
inatiq\ie dont Thomas Moorc a tiré parti de la même idée dans le
dernier des contes de sa Lalla-Rookh. Si je cite les poètes anglais
il M. Le Fèvre , c'est qu'il les connaît mieux que personne j sa con-
naissance des poètes étrangers va même encore jusqu'à l'éiudition.
(Chaque pièce de son recueil est précédée d'épigraphes empruntées
il r Allemagne, a l'Angleterre, à l'Italie et au Portugal; M. le Fè-
vre en met jusqu'à quatre à la fois , et rarement moins de trois.
Dans cette anthologie polyglotte figurent nonseulemenl les noms
260 IlKVLiK DE PARIS.
illustres de la liltiiiature européenne, mais cinq ou six auteurs qui
certes doivent remercier M. Le Fèvre de nous les révéler, n vraies
mouclies conservées dansl'ambre de ses propres vers, u pensée qui
est de Thomas Moore, je crois , et par laquelle j'aime à réfuter la
modestie qui porte M. Le Fcvre à nous dire dans sa préface qu'il
a voulu parer sa pauvre muse de quelques pierreries étrangères.
Non, certes, M. Le Fèvre n'avait aucun besoin de ce mélange de
diamans et de paillettes incrusté sur chaque page demi-blanche de
ses titres; car, ni en Italie, ni en Portugal, ni en Allemagne, ni
en Angleterre, il n'a paru depuis long-temps un volume plus riche
d'images et d'idées que les Confidences. Mais on y trouve s\irtout ,
en contraste avec l'érudition que je lui reprochais tout-ù-1'heure ,
je ne sais coml)ien de ces tendres superstitions du cœur qui sont si
bien comprises de quiconque a aimé ou aime encore, et qui m'ont
fuit rapprocher ce recueil remarquable de celui de M'"^ Valmore.
Si M'"^ de Staël a pu dire qu'elle consentirait à être malheureuse
comme lady Byron (eu supposant ladv Byron malheureuse), au prix
d avoir inspiré d'abord les vers que byron avait faits pour elle, il
n'est pas de femme qui ne puisse envier à la Maria de M. J. Le Fèvre
un amant qui la chante si tendrement; il n'en est pas une qui ne
voulut suivre le poète dans sa pièce des Plans de soliludc. Ou ne
trouve pas moins de passion et de poésie dans vingt autres pièces
du volume, et entre autres dans une admirable paraphrase à"" Om-
bra adorata , dont reffct a le charme des acccns de Fasta ou de
Malibran :
Ombre adorable et pure , attends moi , Juliette ,
Je te suis. Dans le ciel où ton cœur me regrette ,
Tu n'auras pas long-temps appelé Roméo ;
Je me meurs! oui , déjà l'air béui du tombeau
Comme «n souffle du ciel voltige sur ma tête.
Tiens reprendre mon ame au monde qui l'arrête;
Kccois-moi la première au seuil du paradis ;
N'entrons pas divisés sous l'or de ses parvis.
Oh ! viens , que ta présence invisible et sacrée
l'rcsse en moi de la mort la lenteur égarée.'
Te voilà!... je le sens.. . le poison t'obéit...
U ne me trahit pas . mon front s'appesantit :
Mon sang , ivre de froid, en frisson s'évapore.
F'ose-toi sur mon cœur pendant qu'il bat encore;
LITTKRATURK.
269
Qu'il bvillc en s'étcignant comme il battit toujours.
Nous n'avons pas , hélas! pu môler tous nos jours ;
Mais nous pouvons au moins marier notre cendre.
Amour, accours du ciel , si tu peux en descendre.
Que Roméo se meure en s'appuyaut sur toi.
Attends-moi, Juliette, ô mon ombre, attends-moi !
Je parlerais plus long-temps de M^^ Valmoie et de M. J. Le Fé-
vre si je ne tenais à mentionner au moins un ou deux poètes en-
core, dont les recueils ne le cédant qu'aux Ple-jrs et aux Co.vn-
DUNCEs. Tel est LA Vie INTIME, poésies , par M. de Latonr, jeune
littérateur, qui tient en vers tout ce qu'avaient promis son élé-
gante traduction desPnisoNs de Pellico et la notice touchante dont
elle était précédée. Il y a dans les poésies de M. de Latour les
« molles rêveries du jeune âge » et beaucoup de ces « pensées chè-
res et intimes, » qui semblent ne s'adresser, comme dit l'auteur,
qu'à quelques âmes tendres et bienveillantes, mais qui trouveront
cependant des échos plus nombreux que sa préface n'eu esp;!fe. J'ai
vanté les vers de 51™*= Valmore à Lucrelia Davidson ; M. de Latour
s'est rencontré avec elle, et je ne sais à laquelle des deux pièces
sur le même sujet on pourrait donner la préférence.
Elle ! son ombre en deuil me poursuit et m'enivre j
Autour de moi , partout , plane son souvenir.
Jeune fille, pour toi que j'aurais voulu vivre !
Jeune fille , avec toi j'aurais voulu mourir.
— Le soir, si devant moi passe un léger nuage.
Balancé par le vent dans les plaines des clciix ,
Je crois le voir rêvant , épiant le passage
De l'astre qu'ici-bas cherchaient toujours tes yeux
— C'est ta voix que j'entends dans la feuille qui tremble.
J'achève en soupirant chaque vers commencé,
Heureux , que nos deux voix montent au ciel ensemble
Dans un hymne d'amour de la terre élancé , etc. , etc.
Le même reflet de mélancolie religieuse colore un choix trop
court de porsics qui nous arrive de Berlin, et intitulé Feuilles
vCLAN-rr.s. L'auteur , M. L. Marmier , a recueilli une précieuse mois-
son de souvenirs littéraires et poétiques dans la fréquentation des
célébrités contemporaines de l'Allemagne.
C'est aussi un poète que M. Poirié Sainl-Auvcle, qui , déjà connu
270 REVUE DE PAUIS.
par le recueil des Veilliîes prançaises, public aujourd'hui Cvpkès
ET Palmistbs , poésies historiques où l'on retrouve les teintes va-
riées et souvent toute la chaleur du climat qui les a inspirées.
M. Saint-Aurèle est né à la Guadeloupe, et Ton s'en aperçoit à la suite
de tableaux animés intitulés les Antilles :
J'aime notre mer bleue et sa tempête ardente,
J'aime des soleils chauds la lumière abondante ,
Ces pitons que jamais mortel n'escalada,
Et nos mornes flanqués de forêts giboyeuses ,
Nos nègres sans soucis , nos négresses rieuses,
Et les chants de leur Calanda.
Persuadé que les nègres de M. Saint-Aurèle ont, en effet, le
meilleur des maîtres, et désirant à tous les nègres , si la traite con-
tinue, un poète pour maître , je répète volontiers avec lui ;
J'aime nos bons colons, aux mœurs patriarcales,
Racontant des aïeux les paisibles annales ,
Comme aux jours d'Abraham , assis sous les palmiers ,
Et couronnés d'enfans , saints gages de tendresse,
Festoyant l'étranger que le Seigneur adresse
A leur repas hospitalier.
Je pourrais ciler , si l'espace ne manquait , des passages plus ca-
lactéristiqucs du vrai talent de M. Saint-Aurèle; mais enfin , ravi
(l'avoir trouvé pour la première fois de ma vie tant dcbeanx vers, il
me reste à témoigner à ces divers poètes toute ma reconnaissance,
eu leur indiquant une excellente liste de souscripteurs ; le service
n'est pas à dédaigner, car il faut convenir que la poésie chaste et
religieuse ne parle pas avec le même succès à toute espèce de lec-
teur : cette liste est celle qui accompagne le Pèlerin, dernier poème
du chevalier J. Bard , de la Cote-d'Or. Je ne prétends pas que lb
Pèlerin soit un ouvrage à comparer aux Pleurs ni aux Confidences ,
quoiqu'il serait injuste de ne pas y remarquer des vers faciles et
harmonieux j mais je recommande surtout à M™"^ Valmore , à M. Le
Fèvre, etc. , etc. , ou du moins aux éditeurs de ces dames et mes-
sieurs, d'envoyer leurs prospectus à tous les membres du clergé,
de la noblesse d'épée et de la noblesse de robe, qui forment une
liste imposante de patrons en tête le d'oeuvre du chevalier J. Bard,
auteur des Mélancoliques et du Pélep.in , poème élégiaque en six
chants, imprimé avccluxe,et dont , malgré la liste aristocratique
LITTÉRATURE. 271
et ccclésiaslique qui le précède, on trouve encore quelques exem-
plaires chez. M. Hivert , libraire, quai des Augustins.
Jovouhiis, mêlant le profane au sacré, parler aujourd'hui des
divers romans publiés depuis trois mois ; mais je suis forcé de ren-
voyer à la prochaine livraison la seconde partie de cet article , qui
pourrabien me brouiller avec quelques-uns de nos prosateurs ; si la
première ne m'a pas rais trop mal avec un ou deux de nos poètes.
H.-C. DE Saint-Michli,.
REVUE MUSICALE.
Les journaux anglais parlent des succès de Rubini à Londres^
ceux de Paris répètent les éloges donnés à notre ténor favori. Après
avoir lu ces nouvelles , qui leur font supposer que Rubini chante
en ce moment Anna Bolena ou bien II, Pirata , devant un audi-
toire anglais, les amateurs sont fort étonnés de rencontrer ce vir-
tuose sur son terrain, sur le boulevard Italien, llubini nous est
rendu , disent-ils dans les salons fashionables , où rannonce de l'ar-
rivée d'un chanteur est d'un plus grand intérêt que le passage de
Melternich ou de Pozzo di Borgo j Rubini est a Paris. — Non,
messieurs, il n'y est plus; cet habile négociant en trilles et dou-
bles croches est parti pour la foire j il fait le commerce en gros et
en détail, tient de superbes magasins dans les capitales de la
France, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Italie , et ne dé-
daigne pas d'ouvrir une boutique à Sinigaglia, pendant l'été. Ce
virtuose pèlerin reprend baleine en courant la poste. No\is l'aurons
au ïnois de septembre. Soyez sûr qu'il ne manquera point à l'appel ,
au jour marqué; en attendant, il nous tourne le dos, et grimpe
les Alpes , qu'il redescendra bientôt. iSî^nor, luvitaè corta , dit
le bouffon de la Camilla; la vie active d'un chanteur est [ilus
courte encore que celle des autres hommes : il faut savoir en pro-
fiter. La vie chantante ressemble beaucoup à la vie galante ; on doit
faire valoir ses avantages Vous connaissez sans doute beaucoup
de dames qui se dépêchent pour n'avoir pas à regrellerla perte du
tcnijjs. Encore un duo, encore une cavatine , encore une vingtaine
de mille francs. La foire sera bonne; on part de Londres, on tra-
verse la mer et les Alpes pour venir à Sinigaglia :
Prenons ceci, puisque Dieu nous l'envoie ,
Nous n'aurons pas toujours de tels contentenuns
272 REVUE DE PARI5.
Le chanteur financier se repose ensnile sur ses couronnes et
dans son château. S'il se ])romène encore, c'est pour aller visiter
ses prés , ses moissons et ses vignes j s'il s'assied dans une gondole,
Taviron la fera marcher sur des ondes réelles , sur le cristal du lac
ou de la rivière, et non pas rouler entre deux flots de bois et de
toile, sur des essieux mal graissés. Le chanteur finira tranquille-
ment sa course sur sa terre natale, et ne se verra point condamné
à traverser l'Océan pour aller chercher au Mexique sa solde de re-
traite. Le théâtre de Mexico est l'hôtel des Invalides , le Champ-
d' Asile des virtuoses hors de combat , et qui n'ont pas pris soin de
l'avenir. C'est là que ces missionnaires de l'art vont exhaler
leurs derniers bémols , clore leur dernière roulade, et rendre leur
dernier soupir devant une assemblée composée de sujets de Monté-
ziima et de vieux chrétiens; auditoir» tricolore, où les blancs oc-
cupent les premières loges , les noirs les troisièmes , et les mulâtres
le juste milieu. Nous avons aussi des mulâtres en France; mais ils
siègent de préférence aux premières loges ; les lois du pays ne leur
eu défendent pas l'entrée.
Le 1 5 avril dernier , il pleuvait , il faisait froid à Londres , Rn-
blui répétait , dans la salle de Ilannoi^cr-Squarc , un air qu'il de-
vait chanter le lendemain au concert de la musique ancienne. Sui-
vant un usage absurde, les souscripteurs de ces concerts , les loca-
taires des loges , les abonnés de tout genre, ont le droit, à Londres,
d'assister aux répétitions. Rubini , fatigué de ses travaux prodi-
gieux, delà saison de Paris, du voyage qu'il venait de faire, et
craignant de s'enrhumer, commença son air assis et le chapeau sur
la tète. Lord Burghersh, directeur du concert, s'approche du vir-
tuose , et lui fait entendre que par respect pour les souscripteurs
présens il est nécessaire qu'il chante debout et découvert. Rubini
consent â se lever; mais, ne voulant pas s'exposer aux hasards
d LUI rhume, il garde son chapeau. Là-dessus, grand scandale et
longues plaisanteries , à l'anglaise , de la part des journalistes , sur
les avantages q\ie procure la richesse. Ces petitesses, si invétérées
dans les mœurs du pays, sont la cause invincible qui s'opposera
toujours à ce que les Anglais aient jamais des arts et des artistes.
Aux répétitions è^I^jliiycnic en Aiilïde , Gluck quittait son habit,
sa perruque, et se coiffait d'un bonnet de coton. Les grands sei-
gneurs qu'il voulait bien admettie à ces exercices s'empressa.ent
de lui passer son habit, et hii présentaient sa perruque, au lieu de
LITTÉKATLUE. STêi
se Ticher des libertés que le grand artiste prenait et de son indiffé-
rence pour les usages. Celte manière de procéder, messieurs de
l'Angleterre , vaut cent fois mieux pour naturaliser les arts dans un
pujs que Tor , dont vous parlez sans cesse, et dont vous êtes fort
avares aujourd'hui.
— Je penseque mes lecteurs me pardonneront délaisser à l'arriéré
le Souper du Mari, les Souvenirs de Lafictir , et d'autres opéras
comiques dont le titre échappe à ma mémoire , les Gondoliers
même, bien que l'afflcbe ait rap|ielé cette dernière pièce il y a
peu de jours. Arrivons & Ludovic , opéra en deux actes, dont le
succès a fait grand bruit dans le quartier delà Bourse. Ludovic est
un Corse aux passions fougueuses; intendant d'une fermière jeune,
jolie et maîtresse de sa main, sans être veuve, il parvient à lui
inspirer de l'amour en lui tirant un coup de pistolet à bout por-
tant. Peut-être viserait-il de plus loin si la scène était plus grande,
mais les localités exigent ce rapprochement. Ludovic est condamné
à mort , et c'est la déposition dcFrancesca, sa victime, qui fait
pencher la balance de Thémis. La fermière a des remords , le cou-
pable a de gros favoris , la fermière profite de l'excellent naturel de
son futur Gregorio pour le faire agir en faveur de son rival. Ludo-
vic, traqué par des soldats du pape , vient s'offrir aux coups de ses
persécuteurs, on va tirer sur lui, le fusiller sous les yeux de Fran-
cesea , mais Gregorio met en joue le chef du peloton 5 l'amorce
n'est point brûlée, ce qui donne le temps de décacheter et de lire
la lettre de grâce. Ce drame , très-sérieux , tragique même , puisque
les armes à feu sont apprêtées pour menacer et frapper , devient un
véritable opéra-comique , si l'on est disposé à rire des propos d'un
capitaine ivrogne qui dit sans cesse qu'il a soif, excite ses soldats à
boire , et fait ensuite vœu de ne boire que de l'eau , si à ce prix il
peut arrêter le prisonnier protégé par Francesca.
Quelques situations dramatiqr.es et musicales, dont les corapo-
sileurs ont su tirer parti, font excuser l'invraisemblance de l'ac-
tion et le défaut de préparation de plusieurs scènes importantes.
La musique de ce livret , commencée par Hérold, a été terminée
par M. Halevi d'une manière très-brillante; les quatre premiers
morceaux et divers fragmens du finale appartiennent à Hérold :
Vi. Halevi a fait tout le reste ; le quatuor, la sérénade , les deux
duos, la prière, méritent surtout d'être signalés. C'est M. Halevi
qui a écrit les parties d'orchestre bous les mélodies léguées par son
274 REVUE DE PARIS.
collaborateur ; il a fait ce travail en homme de talent et de goût. l,e
trio d'Hcrold,
Vivent nos montagnes,
Nos prés, nos bois , nos campagnes!
est d'un effet charmant. Je cite deux vers pour montrer les difli-
cnllés que nos faiseurs de livrets ne craignent pas d'opposer à l'a-
dresse du musicien. Que faire de deux lignes rimécs , que d'autres ,
plus irrégulières encore, suivent à la iile ? Comment établir une
mélodie symétrique sur des élémens aussi raboteux? 11 faut néces-
sairement que le musicien fasse d'autres vers, en répétant des
mots, afin de trouver son compte, ou bien que sa musique prenne
les formes bizarres des vers. Quelquefois on lui donne la triple
rime douce; c'est un progrès sans doule, mais cette qualité fait
ressortir encore plus le défaut de mesure. La rime ne signifie rien ,
absolument rien , elle est d'une parfaite inutilité; terminez vos
vers par des sons doux et durs; peu importe que/c?n?«e, méniigc
figurent à la rime dans la même strophe , ainsi que les auteurs du
Covite Onj, l'ont fait ; mais gardez vous de négliger la mesure. Un
pied, une syllabe déplus ou de moins, renversent, dégradent la
plus jolie phrase de mélodie; il est impossible d'écouler le début
de l'introduction de Ludovic sans être choqué par les tirailleraens
d'une musique boiteuse comme la prose qu'elle accompagne.
Déjà l'aurore
Qui se colore
Paraît et dore
Nos coteaux fleuris.
D'un pas agile
Portons en ville ,
D'un pays fertile ,
Les riches produits.
Je cite ces huit vers, parce que je les ai sous les yeux ; il m'eût
été im))ossible de les retenir. Ce n'est pas pour en critiquer les
idées , le style , les rimes ; au contraire , sous ces rapports , je les
déclare excellcns pour un opéra , meilleurs même que tous ceux
dcQuinault, de Lamotte,de Voltaire, de Guillard et de tous les
illustres faiseurs de livrets: mais je demanderais que ces lignes.,
que rinstitut accepterait comme des vers , et qui , pour moi , ne
LITTERATURE.
^•)7]»
sont que de la prose , fassent mesurées , cadencées ; elles seraient
admirables sous la musique, si Hérold avait pris la licence de faire
t'iianter à ses cboristes :
Déjà l'aurore
Qui se colore
Paraît et dore
Coteaux fleuris.
D un pas agile
Portons en ville ,
D'un sol fertile ,
Riches produits.
Je vous réponds que personne n'aurait voulu courir après Tar-
ticle et le pronom supprimés par le musicien ; Tallure libre, fran-
che , élégante de la musique , eût satisfait trop complètement
l'auditoire.
Ludovic est la pièce à la mode à l'Opéra-Comique ; elle succède
au Prc-aux-Clercs. que de nombreuses représentations ont un peu
fatigué, elle a été suivie par Cinq ans d'entracte, opéra nou-
veau en deux actes , de MM. Féréol et Leborne. Ces cinq ans d'en-
tr'acte sont comptés de i8i3 à 1818. Etienne, fils de la mère
Simonne, est appelé comme conscrit : son frère aîné, Pierre, se
dévoue et part à sa place. Etienne a des lalens , il peut être plus
utile à sa mère, veuve, que l'aîné ; Pierre n'est bon qu'à cultiver
son champ, il suit le détachement conduit par le sergent La
Valeur.
Cinq ans après, la mèie Simonne a (icrdii la vue; son fils
Etienne , le fashionable , l'a abandonnée pour faire \\n riche ma-
riage. Il est assez ingrat pour ne pas remettre à la poste quelques
écus destinés à donner du pain à sa mère; elle serait réduite à de-
mander l'aumône , si le sergent La Valeur n'était venu prendre sa
retraite chez elle, afin de lui rendre ainsile conscrit qu'il lui a en-
levé ; on voit que le sergent est sensible , et qu'il s'est nourri de
l'ouvrage de M. Azaïs sur les Comjicnsations. Pierre n'est pas
mort en Russie; quelques habitués de lOpéra-Comique étaient
furieusement inquiets sur son compte -, ils versaient déjà des larmes
sur la tombe du brave que La Valeur à vu tomber à ses côtés, et
qui depuis cinq ans n'a pas donné signe de vie. Oserai-je avouer
que ces apparences cruelles n'ont point alarmé mon cœur? Vous
27G RF.VUE DE PARIS.
croyez peut-èlre que j'ai dû cette douce tranquilliléj cet aplomb
de journaliste à la subtilité de mon esprit, à mon expérience
de Tart dramatique, et qu'à force de m'être laissé prendre aux
pièges adroitement tendus par les faiseurs de livrets , je me te-
nais en garde contre leurs ruses et les artifices de leurs combi-
naisons. Point du tout , je ne suis pas plus malin qu'un autre , et
comme un bon-homme d'épicier , j'aurais donné dans le panneau,
si, par hasard, je n'avais lu l'affiche : Cinq ans (Pentr'acie , ou
Dépeut et Retour. Il faudrait n'avoir pas un petit morceau de
cette judiciaire que M. de Pourceaugnac possédait, pour qu'un
titre , un argument si clair et si complet , laissât le moindre doute
sur le résultat de la campagne entreprise par le conscrit. Pierre
est parti, voilà le départ ! M. Féréol a trop de déférence pour un
public qui l'iionore de sa faveur et de sa confiance, il est trop
loyal pour lui manquer de parole, en ne lui donnant que la moitié
de ce qii'il lui promet. Irisez l'affiche , mesdames , qui pleuriez à
chaudes larmes, lisez l'affiche , et vous saurez d'avance tout ce qui
doit arriver; ce n'est pas une précaution inutile, ce înot re/oî/A"
vous eût épargné bien des peines , des angoisses même.
Pierre était prisonnier en Sibérie j il arrive le sac sur le dos, et
rencontre son frère Etienne qui vient prend) e possession de la sous-
préfecture do son arrondissement, l.a mère Simonne traite chacun
selon ses mérites ; pour comble d'infortune , le sous préfet est des-
titué, mais le généreux Pierre obtient sa grâce , et tout nous porte
à croire qu'Annette le récompense de sa bonne action, Annettc
qui d'abord avait montré de l'affection pour Etienne l'ambitieux,
pour Etienne qui sacrifie sa mère , sa maîtresse , et foule aux pieds
les lois divines et humaines afin de conquérir... une sous-préfec-
ture! C'est être criminel à bon marché.
Tel est le livret que M. Féréol a composé pour M. Leborne;
l'idée n'est pas neuve, le Consent, les Frères de lait , OEdipe
à Colone nous avaient déjà montré les mêmes situations. L'auteur
des paroles a joué le rôle de Pierre avec beaucoup de chaleur et
de sensibilité ; ses camarades Henry , Thénard , M^m Paul et Massy
l'on fort bien secondé. La jnusique de M. Leborne tient ce que ce
compositeur nous avait promis en écrivant un acte de la Violette ,
opéra représenté en 1828. L'ouverture de la nouvelle pièce, l'in-
troduction, le finale an second acte, la romance terminée en trio
font honnonrà M. I cliorne, et donnent une idée également av.nn-
I.ITTKRATLRF. 277
tagcuse (le son ^oût et de son talent. Cet opéra a réussi compl(~-
tcraent; les auteurs ont été nommés par Henry; Féréol n"a pas
voulu imiter son confrère , Tempereur Néron , (jui , après un sueciis
semblable, venait proclamer lui-même sa victoire.
Décidément c'est Féréol qui est le premier des premiers ténors de
la troupe, il tient même la partie de contraltino , celle qui a;)-
partiendrait à Rubini, si Rubini jouait dans nos opéras comiques
nouveaux. A Paris c'est à merveille ; de quelque gosier que parte
la roulade, on l'accepte avec reconnaissance; mais en province
on est moins accommodant , les bonnetiers , les épiciers, les canus
des départemens se révoltent contre les concessions accordées par
leurs confrères de la capitale ; ils ne veulent plus des drôlcriet
musicales qu'on leur expédie sous le nom d'opéras comiques, s'ils
les tolèrent encore, en attendant de faire une scission éclatante
avec la mère-patrie , ce n'est qu'après les avoir soumises à un jury
de révision. Des compositeurs sont appelés jyour élever au rang
d'opéras les minces vaudevilles du théâtre de la Pourse. à Tou-
lo\ise on traduit des partitions italiennes ; à Bruxelles on compose
des pièces nouvelles; à Rouen, à BurJeaux, et dans toutes les
villes où les cbar.teurs ont une supériorité reconnue sur ceux i\c
l'Opéra-Coniique , on taille des opéras sur le grand patron, l.a
musique française voudrait-elle enfin sortir de l'état d'avilisse-
ment où Ips privilèges la retiennent ? elle n'existe réellement qu'an
Grand-Opéra, c'est là qu'il faut aller la cbercher : et quand vous
avez savouré les ravissantes n.élodies de Guillaume Tell , soute-
nues parles jeux brillans et variés de l'orchestre , quand vous avez
applaudi Rohert-le-D iable , vous dites avec orgueil , avec en-
thousiasme : la musique française est à son plus haut degré de
gloire, les Italiens et les Allemands ne sauraient disputer la palme
n notre nation. Mais comme je me suis laissé dire que Rossini était
né à Pésaro , et que Meyerbeer était venu de Berlin pour nous ap-
porter son Rohert-le-Diahle , il m'est permis de douter encore de
ce triomphe. On l'obtienilrait sans doute si l'on voulait cesser
d'entraver un art dont le progrès est arrêté par la tontine et le
privilège. Un acte de justice vient de rendre aux sociétaires de
l'Opéra-Comique les pensions qu'ils ont bien loyalement gagnées;
doublez ces pensions , s'il le faut, et permettez à ces braves gtns
d'aller se reposer de leurs fatigues, ils ne demandent pas mieM\.
Vous payez au poids de Tur de vieilles mesures pour les abattre et
Ô -24
27a
r.KVUE DK PARIS.
faire place à des monumens d'une structure élégante et moderne;
payez enfin les vétérans ; les incurables de l'Opéra-Comiquc, pour
reconstruire un édifice musical digne de notre siècle , de la Franco
surtout.
— Mme Méric-Lalande est à Paris depuis son retour de Madrid ;
cette Tittuose est engagée à Milan ])onr la saison prochaine. Un
séjour de trois ans dans celte ville , et les brillans succès qu'elle y
a obtenus en chantant des opéras tels que il Pirata, la Sttaniera.
que Bellini a écrits pour elle , sont d'un heureux augure pour l'en-
treprise théâtrale qui l'appelle. La prima donna avait désigné
Mercadante , Donizelti et Bellini ; c'est Mcrcadante que l'on a
choisi pour lui composer un opéra sur un livret de Romani.
— Noire violoniste Lafont est à Vienne; les journaux de cette
ville proclament ses succès. De tous les violonistes que no\is avons
entendus , Lafont est celui dans lequel nous reconnaissons le plus
d'élégance, disent-ils; il a le secret d'arriver à l'ame ; il exécute
les passages énergiques ou rapides avec assurance et clarté , sans
recourir à cette manière capricieuse et en dehors des règles de l'art,
dont le seul mérite est de surmonter des difficultés extraordinaires;
les jeunes artistes peuvent apprendre de lui comment en usant de
son talent avec sagesse on approche de la perfection. Son exécution
satisfait à toutes les cond tiens que l'art exige ; le son qu'il tire
de l'instrument est puissant et flatteur. Les applaudissemens qu'il
a reçus d'un public nombreux témoignaient d'un enthousiasme dont
nous n'avions pas eu d'exemple depuis les concerts dePaganini.
Lafont a été rappelé sur la scène après chacun de ses morceaux ^
la cour assistait à son concert du 18 mai.
— La grande fête musicale organisée cette année par le comité
d'Halberstadt sera célébrée en cette ville les 19, 20 et 21 juin,
sous la direction des maîtres de chapelle Frédéric Schneider et
Louis Spohr. La fête commencera par un déjeilner général , et dans
l'après-midi du 19 , le Samson de Handel sera exécuté dans la ca-
thédrale, par un chœur de trois cents personnes et un orchestre
de plus de cent symphonistes. Le lendemain, grand concert vocal
et instrumental au théâtre. Le troisième jour, concert spirituel,
où l'on entendra la symphonie en iU majeur de Mozart, le f^ater
unser de Walmann , mis en musique par Sjiohr , la symphonie en
vt mineur de Beelhovcn, et un 7V> Deiim de Frédéric Schneider.
L'association musicale d'Ilalberstadl avait interromim ses fêtes
HTTl';UATUUE. 279
pendant trois ans ; la reprise de ces solennités a fait le plus grand
plaisir , et réveillé des espérances d'un vif intérêt.
— A la vogue constante de Rolert-lc-Diahlc . au succès bril-
lant de Gustave , qui remplit chaque fois qu'on l'annonce la
grande salle de l'Opéra, se joignent des représentations qui n'ont
pas moins d'attrait pour le public. Guillaume-Tell , dont on avait
csécuté bien souvent le second acte, fragment sublime d'une mer-
veilleuse partition, GMi7/aî///ie- Te// a reparu en entier. M"<= Fal-
conajouéet chanté le rôle de Mathilde avec une supériorité de
talent que l'on espérait d'elle , mais dont nous n'avions pas fait
encore l'heureuse expérience.
M'"<= Vaquemoulin, danseuse française, qui a tenu le premier
emploi d'une manière très-brillante sur les principaux théâtres
d'Italie, a débuté avec succès à l'Académie roj'ale de Musique,
dans Fernand Cortès et dans Mars et Vénus.
— Le retour de M""^ Damoreau rend à notre Opéra sa prima
donna par excellence, et vient donner un précieux secours à la
direction , très-contrariée en ce moment par la grippe et les indis-
positions , qui se multiplient au point de mettre des obstacles
quelquefois insurmontables aux combinaisons de l'affiche. La mise
en scène à'' Ali Baba ou les Quarante Voleurs , opéra en cinq
actes , de M. Scribe , musique de H. Cherubini, se poursuit avec
activité. On répète cet ouvrage sur la scène maintenant. Je n'en ai
pas entendu une seule note; mais je puis affirmer, sur des té-
moignage» dignes d'une entière confiance, que cette partition est
d'une grande beauté, quant à son ensemble. On cite un duo pour
ténor et basse, chanté par Nourrit et Levasseur, comme un chef-
d'œuvre ; un trio de trois dormeurs , dont l'un rêve à ses amours ,
l'autre a la gloire, le troisième à ses spéculations mercantiles.
Chacun exprime d'abord séparément sa pensée par un discours
musical d'un caractère particulier, d'une couleur tranchée. La
réunion de ces trois phrases, d'une physionomie si pittoresque ,
est , dit-on , d'un eifet merveilleux. M. Cherubini a déjà donné un
morceau de ce genre , dans sa Lodoïsku, On pense que la pre-
mière représentation à' Ali-Baba aura lieu vers la fin de juillet
prochain. Castil-Blaze,
ALBUM.
— Le Njlrt.vTuis , contes, nouvelles el critiques, par M. A.
Loève-AVeiinars. — Deux significations différentes sont attachées
à ce litre : Homère parle du Népenlliès comme d'une plante q\ii dis-
sipe les ennuis, et Krunt Sprengel... Arrêtons-nous à la première
signification. Les deux volumes du Népenthks m'ont convaincu
d'une vérité que l'époque tend à justifier tous les jours; c'est que
la critique des œuvies de l'esprit est bien supérieure maintenant
aux œuvres mêmes. Si méprisé et si futile il j a quelques années,
le feuilleton s'est élevé de nos jours à la hauteur de tous les genres
de littérature. Où sont les hommes les plus r."marquables ? aux
journaux. Et de ces journaux , quelle est la partie saillante, vive,
la mieux traitée ? le feuilleton.
On agiterait des considérations trés-gravvs si Ton voulait e.'.pli-
quer l'abnégation de ces hommes supéiieurs qui, pouvant faire du
livre et du théâtre avec une incontestable supériorité, ont préféré
la lâche ingrate et méconnue de la critique. Il faut le croire , c'est
que la critique, coïnme dit M. Loève-AVeimars dans sa préface,
u ne s'est jamais faite avec autant de droiture et de probité qu'en
11 ce moment. » Nous ajoutons qu'aujourd'hui il y a presque
conscience à ne faire que cela , en présence de tant de livres sans
mission , de tant de drames exécutés , comme des canaux , en com-
mandite et en société. Répondre qu'il est loisible à chacun d'écrire
un livre avec maturité, et de présenter un drame sans associé,
c'tst ignorer le prix que les libraires, gâtés par l'avide précipita-
tion des auteurs à gage, donnent aux manuscrits j c'est oublier
que , plus jaloux d'avoir des recelles ;i peu près assurées que des
lalens nouveaux, dont les essais sont toujours une chance, les
directeurs de ihéàlres ne demandent jamais quel est l'œuvre, mais
quel est le nom.
Pour balancer cette publicité du livre, traité comme la mercu-
riale de la librairie l'exige , et cette publicité du théâtre honleu-
Rcment soumis aux négoces des directeurs , double publicité qu'ils
ALh.iM. 281
méprisent , les auteurs critiques ont adopté le parti de tirer un lé-
gitime fruit de leurs critiques comme d'autres de leurs œuvres. El
en honneur il y a plus de véritable observation , plus d'étude de la
«ociété et du temps, plus d'invention , plus de mouvement, plus
de style, dans certains feuilletons bien connus, et pai ticulière-
ment dans ceux de M. Loéve-Weimars, que dans la presque tota-
lité des livres qui se publient , et des drames qui se jouent.
De son coté , la critique a voulu mériter la considération qu'elle
s'est justement attirée. Sortie de l'étroite comparaison des moder-
nes et des anciens , champ infécond et banal, elle a cessé de juger ,
sous la robe noire de Geoffroy , les productions d'une époque qui
n'est pas seulement grecque et romaine , qui par Napoléon et par
la guerre , par l'invasion et par la paix , a emprunté à l'Allemagne
sa patiente laboriosité, à l'Angleterre ses études sur le mystérieux
continent indien, et au midi ses chansons primitives, poèmes ou
épopées, qui sont toute une civilisation.
Ici brille sans rivalité le talent de M. Loève-Weimars. Qu'on
juge de quel poids sont les appréciations de cet écrivain judicieux
riche de toutes les langues littéraires de l'Europe , familier avec la
plus belle, avec celle qui ouvre les idiomes du nord, depuis le
Rhin jusqu'à la Neva. Aussi combien il est fort dans ses critiquas
lorsqu'il s'appuie sur Goethe et Schiller, ces dieux des temps mo-
dernes.
Cette belle science , infiltrée dans une imagination aux mille ra-
meaux , les colore tous , donne à chacun un dessin plus assuré ,
plus vif j et , soit que ces rameaux montent à l'arbre de la poésie
pour en partager les parfums , soit qu'ils s'élèvent moins haut , en-
trelacés à la prose , la sève ne leur manque jamais.
Les prédilections de M. Loève-Weimars comme conteur français
sont tournées vers le dix-huitième siècle , dont il possède le côté
le plus original et le moins connu. Dédaignant l'appréciation re-
battue de ce siècle en ce qu'il eut d'énergie et d'opiniâtreté contr;»
la société établie, illejuge, ou plutôt il le peint tel qu'il fut,
dans les salons , au théâtre, au fond des silencieuses retraites du
vice et de la religion, à Chelles et à Trianon, sur le trône de
Louis XV et dans le fauteuil à roulettes de Richelieu , actif et hardi
la plume de Voltaire et de Ilaynal à la main, paresseux j\isqu'à se
laisser guillotiner sans mot dire , une fois arrivé de reine en reine
jusqu'à la Dubarry. C'est mieux que Crébillon , car rien n'y revél
3 a4.
282
REVUE DE TAKIS.
la forme énigraatique, Palliision orientale. On voit que l'auteur
n'écrit pas en vue de la Bastille et avec un passeport pour la Hol-
lande sous la main. La Maréchale de Mail/ij et Lucrèce se res-
sentent de cette liberté que n'eut jamais l'auteur du Sofu. Que de
patience, de recherches, d'érudition coquette dans ces deux his-
toires ! avec quel art femmes et choses , meubles et langages sont
appropriés, remis à neuf, époussetés et polis ! Le meuble vient de
la Chine, le mol de Sophie Arnould.
Celui qui lit connaître à la France et répandit en Europe le nom
et les œuvres d'Hoffmann nous devait d'autres essais sur l'Alle-
magne. L'AUemagn."; appartient à M. Loève-Weimars, c'est son
fief. Il était resté d'Hoffmann unegotitte d'huile dans la lampe, \ine
larme de kirsh dans le fond du verre, un tronçon de pipe à Leip-
lig; CCS trois reliques du rêveur qui n'a plus aujourd'hui ni ombre
ni reflet , ont inspiré à son populaire traducteur le B/ockshery , le
Tambour Ljcçjr and , les Bains de Lucqves et le Chat d' Hoffmann.
Nous avons peu de pages aussi attendrissantes dans notre langue
que ces lignes écrites sur ce ])auvre tambour français dont le der-
nier regard est pour sa patrie vaincue et pour sa caisse crevée. Le
tambour Legrand faisait partie de la grande armée vaincue en
Russie. Ici , au nom de M. Loève-Weimars s'unit celui de M. Henri
Heine, cet excellent écrivain allemand, ce Parisien de Berlin,
qui paie notre hospitalité en épigrammes.
Nous rencontrons beaucoup moins de réminiscences allemandes
au second volume du Népentuès. C'était chose facile à l'auteur de
varier la forme et la nationalité de ses nouvelles: aussi a-t-il rem-
pli cette obligation en écrivain de tact et qui connaît l'inconstance
du lecteur français, si mobile dans son attention , quelque beaux
que soient d'ailleurs le trait qui l'attache et le style qu'il préfère.
C'est le soleil d'Espagne qui réchauffe maintenant notre prosateur.
Doua Cuncha est une séduisante histoire. La dona n'est pas de
celles qui passent leur temps à jouer de l'œil et de l'éventail à tra-
vers les jalousies , et à danser le soir sous les grenadiers en (leurs.
Mais je ne veux pas vous dire toute cette histoire aiguë et courte
comme un poignard , et qui se perd dans une autre histoire plus
terrible encore, sous un ciel plus meurtrier. Dona Coucha et la
IVoiine de San layo sont deux sœurs du même lit.
Il ne faut comparer à rien, comme finesse d'aperçus, intelli-
jrence de rapprochement, justesse de décision, les neuf morceau*
ALIiUM. 283
intitules Critiques et imrtraits <\\\\ remplissent la seconde moitié
du dernier volume du Nri-CNTiiis. Sans doute le travail, la lampe
et la méditation s'y révèlent quelquefois ; mais ce n'est pas de
rinspiration et de l'emportement qu'on demande à ce qui doit
servir de règle et démesure. Ainsi ce livre a deux faces bien dis-
tinctes qui regardent le lecteur: l'une de marbre, riante et belle ,
un peu brune , un peu baccbante; l'autre d'airain, grave et pen-
sive. L. G.
— DE LA FRANCE, par M. Henri Heine. — M. Eugène Renduel
vient de publier sous ce titre un vohimequi intéresse notre vanité
nationale. Autrefois, on lisait avidement les indiscrétions d'un pré-
tendu Persan, d'un prétendu Chinois, d'un prétendu Huron même,
qui feignait d'être venu jouer parmi nous le rôle d'espion politique
et littéraire. Ces espèces de pseudonymes ne prendraient plus ; c'est
bien aujourd'hui qu'on dirait sérieusement à l'Usbeck de Montes-
quieu : Cn7>i?nent peut-on être Persan^ yinis M. Henri Heine est
uu Allemand véritable, un Allemand né en Allemagne et resté
Allemand à Paris; je vous le garantis, malgré les airs badins et lé-
gers que sa pensée écrite se donne avec assez de souplesse et parfois
même avec assez de grâce. Depuis Gnmm, l'ours germain n'avait pas
encore si bien imité le singe, tout en gardant son originalité native ;
mais autres temps, autres mœurs. En 17. ., le baron Grimm était
le correspondant d'un souverain; en i853, Grimm est un corres-
pondant de journal ; en 1 833 , les gazettes ne sont-elles pas , il est
vrai, les souverainetés du jour? Le livre de M. Henri Heine juge la
France de i83o , la France politique , comme la France littéraire et
artiste, se compose d'articles qui ont déj.à paru dans la Gazette
d'Augsbourq. C'est un recueil de piquans feuilletons : il n'y a pas
que nos auteurs Français-nés qui font des livres avec des feuilletons»
comme on voit j les Allemands francisés trouvent , eux aussi ,
la recelte bonne. Plusieurs pages de M. Henri Heine , nous en
conviendrons , pourront paraître de pâles contrefaçons de nos petits
journaux; mais il en est de vraiment ori;.;inales , où le nouveau
Grimm parle avec l'esprit de Yoltaire la langue romantique alle-
mande dont Voltaire ne se doutait pas. Quand M. Henri Heine
frappe juste dans ses observations , ou quand il trouve un heureux
paradoxe à exprimer, on ne peut trop admirer ses saillies et ses
images ; il est la penseur et poète, philosophe et homme d'es-
prit, comme peu de nos écrivains le sont aujourd'hui. Je ne sais
28-i UEVUE DE PAUIS.
si aucun parti adoptera M. Henri Heine, qui se moqne de tous les
jiartis avec une verve d'ironie intarissable. Son commérage, plus
Rialin que perfide, est d'une franchise très-capricieuse, mais
toujours amusante, soit qu'il nous force de rire à nos dépens,
soit qu'il nous donne prise à son tour sur lui-même. Nous revien-
drons peut-être sur cet ouvrage , vrai pendant aux Lettres de
lioEBNE , mais qui est évidemment le produit d'un esprit plus dis-
tingué.
— L'Académie-Franraise a , dans sa séance du jeudi 20 juin , élu
M. Thiers jour occuper le fauteuil laissé vacant parla mort de
M. Andrieux, Le concurrent du ministre était M. Charles Nodier.
Ij'Académie peut, avec raison, opposer ce choix à ceux qui , l'ac-
cusent de ne se recruter que parmi les littérateurs émérites, se per-
mettent d'appeler nos quarante immortels les invalides delà répu-
blique des lettres. Cependant , comme les élections académiques
restent sous le contrôle de la presse , alors surtout qu'elles ouvrent
les deiixbattans de la porte de l'Institut à un homme d'état, nous
oserons, avec notre franchise habituelle, déclarer que quelque
honorable que soit le choix de M. Thiers, dont nous avons tou-
jours reconnu le beau talent , nous doutons que M. Ch. Nodier ne
l'eût pas emporté sur lui, si, comme cela arrive quelquefois à l'A-
cadémie , ou eût ici compté pour quelque chose la date des titres,
la nature des travaux, les habitudes plus ou moins littéraires de
chaque concurrent. Certes , sous ce point de vue , on ne pourra dire
que notre vieille amitié pour M. Charles Nodier nous abuse. Qui ne
le voit comme nous? L'Académie, compagnie essentiellement aristo-
cratique dans ses nouvelles opinions comme dans ses opinions an-
ciennes , fait tout doucement sa cour au pouvoir d'aujourd'hui,
comme elle l'a faite au pouvoir d'hier. Quoique en réponse à quel-
ques-unes de ses lettres de candidature , M. Thiers ait reçu des ré-
ponses dont l'adresse (notre indiscrétion s'arrête à l'adresse) por-
tait : A. M. Thiers , homme de lettres , il est évident que ce n'est
pas tant le littérateur qui a triomphé du littérateur que le ministre
du bibliothécaire.
Cela dit pour la justice et l'amitié , nous aimons d'ailleurs à trou-
ver dans lélection de M. Thiers uu gage de sa fidélité aux lettres.
11 a modestement compris qu'une dignité purement littéraire pou-
vait encore honorer l'homme. le plus haut placé. C'est d'un bon
exemple , et nous en remercions 1 historien de la Révolution
AIBUM. 28JÎ
rr.AsOAisE, avec la confiance que nous n'aurons pas seulement de
lui un bon discours, mais quVncore monsieur le ministre, quel-
que loin que le poussent sa fortunae et son talent, aura toujours sou-
venance de son point de départ. Qui sait même, en supposant que
son élection eût pu arriTcr avant la loi sur les monumens publics ,
si nous aurions eu lieu de lui rcprocber alors qu'il faisait un peu
trop pour les maçons el pas asseï pour ses anciens confrères ?
— DKMENTi DONN^ A UN FANTOME, — Cc fantôme , à qui des auto-
rilùs imposantes adressent un démenti formel , est de la connais-
sance de nos lecteurs. Nous voudrions bien défendre sa véracité j
mais notre CrancLise nous force à convenir que la chose serait diffi-
cile. Il s'agit d'un article du tome IV de la Revue de Paris , d'un
article qu'on n'a pu oublier et qu'on relira sans doute quand nous
dirons qu'il était de HI. P. Mérimée ; il s'agit de la a Vision dl
Charles XI. 1) Cette vision , fondée sur une tradition venue de
Suède, est retournée en Suède dans la Revue nr. Paris, et y a
occupé les savans. Après maintes recherches, les savans ont dé-
cidé que la Revue de Paris serait sommée poliment de rétracter
les prédictions de son fantôme, et la note suivante nous a été trans-
mise directement par Tambassadeur de Suède. La voici , car la
Revue ne voudrait se brouiller ni avec les savans suédois ni avec
la diplomatie suédoise :
extrait U une I.ETTHE d'uïJ EMPLOYÉ PRINCIVAL AUX ARCHIVES Uk
SUÈDE.
.... (i Vous désirez savoir, monsieur, ce qu'il faut penser de
celte tradition si connue sous le nom de Vision de Charles XI.
prétendument constatée par une relation écrite de la main de ce
prince, et attestée par plusieurs personnages se disant témoii.s
oculaires.
» Elle a été à diverses époques l'objet des recherches les ])lus
minutieuses. Celles-ci ont été particulièrement actives au com-
mencement du règne de Gustave 111, que les paroles du fantôme dé-
signaient, si l'apparition d'Ulrique Eléonore au trône était compté?
comme un règne; mais jamais on n'a pu seulement découvrir une
trace de l'existence d'un acte de cette nature ou d'une relation ori-
ginale quelconque.
(( Ces recherches ont ,au contraire , servi à positivement Yérificr
286 REVUE UE PARIS.
qu'il n'a été question en Suède de cette légende que postérieure-
ment à la mort de la reine Ulrique-Éléonore, sœur de Charles XII ,
fille de Charles Xï, et décédée en i74i, c'est-à-dire quarante quatre
ans après son père, dont la prétendue vision n'a conséquemment
commencé à avoir cours en Suède qu'environ un demi-siècle après
l'époque à laquelle elle aurait eu lieu.
» Il est d'ailleurs palpable que l'auteur de la relation-mère (de
laquelle diverses éditions imprimées , mais toutes différant esson-
liellement entre elles, circulent encore en Suède) non-seulement
ne fut pas contemporain de Charles XI, mais a manqué des notions
premières sur la cour de ce raonaïque.
» Deux versions m'étaient connues, et l'existence d'une troi-
sième m'est révélée par la Revue de Pakis.
1) La plus ancienne placel'événenientdanslanuitdu i6aui7dé-
cembre 1676; mais l'iiisloire et le Journal autographe de Charles XI
nous apprennent que le roi était alors en Scanie, à cent quatre-
vingts lieues de Stockolm.
<i L'auteur de la seconde aura remarqué l'alibi , car il date du
3 avril 1697 ; mais alors le roi, qui mourut le 5 , était déjà à l'ex-
trémité, et n'a certes pu aller avoir une vision dans la salle des
Etats, située à l'autre extrémité du château.
)) Selon la troisième ( celle communlqiiée à la Revue de Paris, et
qui évidemment a été éditée en Suède postérieurement à la mort de
Gustave III, en 1792), le roi aurait eu cette vision dans le vieux
palais du Riddarholm , connu sous le nom deKungshusj mais
Charles XI ne l'habita jamais. Cet édifice n'a été résidence royale
que durant la reconstruction de l'ancien château de Stockholm, dé-
truit par un incendie pendant l'exposition delà dépouille mortelle
de ce même Charles XI sur le catafalque dressé dans les grands ap-
purtemens.
» Dans les deux relations que nous connaissions, les sénateurs
qui ont signé comme témoins s'intitulent rhiks-rad (conseillers
du royaume.) Or nos sénateurs n'avaient plus ce titre et ne l'ont re-
pris qu'à la mort de Charles XII. Sous le règne de Charles XI , ils
étaient appelés kongflyarad (conscAlers du roi).
» Enfin, les trois relations portent les noms de personnages dont
les uns n'ont point existé sous le règne de Charles XI (comme par
exemple des sénateurs U.-W. Bielke , A. Oxenslierné etE. Brahe),
et 'es autres n'ont point occupé les charges dont ils ajoutent les
ALnujt. 287
tilres à leurs noms ( comme par exemple un Charles Piclke, grantl-
drotls, et un Baumgarten, médecin du roi).
» On pourrait tirer de ces relations même une foule d'autres
preuves qu'elles racontent un fait inventé on ne sait à quelle in-
tention ; mais ce qui vient d'être dit suffira sans doute à celte dé-
monstration.... »
Povr traduction conforme i Paris, i'5 juillet i833,
Le comtb de Lowenrielme.
— TiiADi';i's-i,r-i!EssDsciTÉ, dc MM. Miclicl Masson et Auguste Lu-
cîiet, a paru depuis quelques jours chez J. P. Meline. Une rapide
lecture nous a mis à même de pouvoir prédire un grand et long
succès à cet ouvrage. Les développemens d'un sentiment sublime,
Pamotir paternel, une intrigue forte et habilement nouée, des ca-
ractères comme l'auteur du Macom et de Daniel-lelapidairc sait
les trouver, de» peintures animées, des situations dramatiques,
voilà ce que nous avons remarqué dans ce roman que le théâtre
revendiquera et qui trouvera de nombreux lecteurs. Déjà la se-
conde édition vient de paraître. Elle est ornée de deux jolies vi-
gnettes de Jules David, gravées par Thompson,
TABLE DES MATIERES.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.
Pages.
Notice biographique sur Edmond Kean {Frasers's Ma-
gazine) 134
LITTÉRATURE MODERNE, etc., etc.
Holbein , par M. Jules Janin 5
Histoire. — La noblesse de France, par M. Ad. Granier
de Cassagnac 23
Mœurs de l'Ouest. — Un possédé en 1828 , par l'auteur
du Mousse 55
Le testament du dilettante, par IM. Rosseeuw Saint-
Hilaire 68
Tableaux d'histoire. — L'abjuration d'Henri , IV , par
M. Bazin 119
Do l'émancipation des coniininies , par M. Auguste
Romicu 148
Longévité relative des savans , des hommes de lettres et
des artistes , par M. R.R. Madden 154
Notice historique sur M. Andrieux , par M. St-A. Ber-
viUe 1G2
La princesse Pauline , par M""^ la duchesse d'Abrantès. 179
7,6 Luxor à Toulon , par M. Méry 207
Le substitut , ou connue l'abbà citante le moine ré-
pond, par M. Théodore Leclerq 215
Le théâtre anglais en 1833, par M. Amédée Pichot. . 24(i
Revue critique , Les Poètes du trimestre , par M. H. -C.
de Saint-Miche! 312
Ficvue niusi(;a!e , par M. Cas'il-Blaze 271
Album 280